31/10/2013

Toast à Pierre-Yves Lador, Prix des Écrivains vaudois 2013

par Jean-Michel Olivier

DownloadedFile.jpegSi, un jour, quelqu’un vient sonner à votre porte, un grand escogriffe barbu, un peu hirsute, en salopettes de jardinier, qui se prétend poète, par exemple, réfléchissez bien avant d’ouvrir ! Car il pourrait non seulement vous en cuire, mais surtout il se peut qu’il vous fasse découvrir des plaisirs dont vous ne soupçonniez pas même l’existence.

Certains écrivains tissent leur toile comme les araignées. C’est une question de mailles et de coutures, de pièces rapportées, de plis et de faux plis, d’ourlets. Le lecteur aime à se prendre dans leurs fils avant, parfois, de se faire dévorer tout cru — ou tout cuit.

D’autres écrivains construisent leur maison avec des mots. Elle est vaste comme une église ou secrète comme une chapelle. Parfois, elle ne comporte pas de fenêtre. Mais le plus souvent elle est percée d’une multitude de portes. On peut y pénétrer de plusieurs manières.

« À peine la porte poussée, je me trouvai dans une espèce de bulle mouvante, souple et ferme, translucide. Je m’avançai vers une ouverture qui donnait sur une nouvelle bulle disposant de trois ouvertures. DownloadedFile-1.jpegIl s’agissait d’une espèce d’architecture de mousse, chuchotant ou chuintant, crissant, se balançant doucement. »*

La maison de Pierre-Yves Lador est donc faite de mots, qui sont autant de portes ouvertes ou entrouvertes sur des multiples labyrinthes. Les mots s’ouvrent comme des portes, donc. Comme des fleurs aussi. De là vient la lumière. Le parfum des mots et des roses. Et ils ouvrent, à leur tour, ces mots, sur d’autres mots, qui s’ouvrent et guident le lecteur.

On n’est plus dans le texte tissé par un maître tisserand, mais dans une architexture sonore où tout n’est que seuils et embrasures, serrures et mots-clés — et caisses de résonance.

« Les portes n’ouvrent pas seulement un destin, mais des millions d’autres. Colomb ouvre la porte de la mondialisation, Sade la porte de la prison édénique et en tuant dieu, tue l’homme, Freud ouvre la porte de la peste, Jung la porte de la connaissance, Dali la porte cannibale, True Blood la porte animale… »

Ouvrir sa porte, mesdames, à l’inconnu qui vient frapper, à l’alien, à l’étranger, au poète un peu hirsute, mais beau parleur venu vendre ses livres, cela vous expose donc à toutes sortes de périls !

images.jpeg« Viens, la poésie je ne sais pas ce que c’est et tu ne fais pas tout ça pour vendre ta brochure à dix balles ! Est-ce que les autres t’en achètent ? Je dis que oui. Je remarquai alors que la porte comportait un verrou à cinq pênes et une barre de sécurité debout, inerte, dans l’encoignure et réalisai qu’elle ne les avait pas utilisés, se fiant à son petit verrou ordinaire. »

Les serrures, les verrous, les chambranles, les bobinettes comme les fermetures-éclair ne résistent pas longtemps au poète qui sait jongler avec les mots. Et bientôt les dernières digues sautent, si j’ose dire, les corps se mêlent dans un mélange sans confusion de salive et de sperme.

« Je humai, goûtai, regardai, auscultai. Nos doigts ne se démêlaient que pour s’enfiler, s’insinuer, s’enfoncer, glisser, limer, frotter, polir, pincer, griffer, s’accrocher, prendre, se faire aspirer avant d’être léchées comme des sucettes roses. Meilleurs ouvriers, nous passions sans cesse de l’animalité la plus faunesque à l’humanité la plus éclatée, entre fesses, orteils et oreilles, sauvages et empathiques. »

Au passage, relevons le glissement du langage cru animal aux mots cuits de l’humain. Toute la poétique de Pierre-Yves Lador se cache dans ce glissement progressif vers le plaisir promis et suggéré par les mots.

C’est encore une porte qui s’ouvre sur l’inconnu.

« L’érotisme est une voie entre les mondes, dit Éliane, la grande prêtresse de l’amour. Désirer, c’est ouvrir la porte. Après, il faut passer le seuil…

—     et revenir…

— Si l’on veut, mais ne pense pas à revenir quand tu veux partir. Tu n’es pas de ces obsessionnels qui doivent défaire leurs pas pour revenir par le même chemin, comme on défait un tricot, pour refaire le peloton matriciel, le retour, s’il y en a un, se fait toujours en avançant, par un chemin neuf, neuf pour toi, toujours plus loin même si tu crois retourner ou rester immobile. La rivière est sans retour. »

DownloadedFile-2.jpegOuvrir sa porte à l’inconnu, mesdames, c’est courir le risque d’être découvert (ou découverte).

D’être entraîné dans un labyrinthe de mots au cœur duquel, bien entendu, veille le Minotaure, la bête humaine, l’homme au désir animal. Mais c’est aussi, pour Pierre-Yves Lador, une chance unique d’accéder à la connaissance, au cœur secret des choses, à l’essence de l’homme qui se révèle par la chair et les mots.

Une crue de mots — parfois très crus — qui vous emportent dans leur sillage vers des tropiques où l’homme cuit sous le soleil, barbu un peu hirsute, un petit livre de poèmes à la main.

* Pierre-Yves Lador, Chambranles et embrasures, édition de l'Aire, 2013.

et La Guerre des Légumes, éditions Olivier Morattel, 2012.

30/10/2013

Instinct primaire

Par Anne Bottan-Zuber


Ecrire une lettre pour pouvoir tourner la page, pour dire à quelqu’un ce qu’on n’a jamais eu l’occasion de dire afin de mettre définitivement fin à une histoire qui nous a fait souffrir, c’est ce que l’on conseille parfois dans les stages de développement personnel. Mais qu’une maison d’éditions le propose à des écrivains est plus original. La démarche m’a intriguée et j’ai acheté le petit livre de Pia Petersen intitulé « Instinct primaire » et publié chez NiL.

Une femme – l’auteur lui-même ? – écrit à un homme qu’elle a aimé, qu’elle a accepté d’épouser à contre-cœur, et qu’elle a fui au dernier moment, alors qu’ils étaient déjà dans l’église. Cet homme, auquel elle n’a plus pu reparler depuis, lui manque. Cette lettre sera cette conversation qu’elle n’a pas pu avoir avec celui qu’elle a quitté. Elle lui permettra d’une certaine manière de le rendre présent à nouveau. Une conversation qui s’avèrera difficile car la femme se rend assez vite compte qu’elle doit faire et les questions, et les réponses.

 Pia Petersen s’explique et explique. Pourquoi elle a accepté de perdre le statut de maîtresse qui lui convenait tout à fait et a décidé d’épouser un homme. Et pourquoi, finalement, elle n’a pas pu.

On souffre avec elle lorsqu’elle nous fait part de la totale incompréhension de ses copines qui sont persuadées qu’on ne peut pas s’épanouir autrement qu’en ayant des enfants. Qui ont de la peine à accepter que cela soit un choix, que ce n’est pas dû à une quelconque stérilité, et à admettre que l’auteur est sûre que le jour où il sera trop tard pour en avoir, elle ne sera pas malheureuse. On compatit lorsqu’elle dit : « Je suis prisonnière de leurs regards et de leur perception de la vie ».

 On l’approuve lorsqu’elle clame : j’ai le droit de vivre une vie pleine sans avoir ni mari, ni enfants. Je ne suis pas une femme qui écrit, je suis un écrivain, et cette vie me comble.

 Mais on ne la suit plus lorsqu’elle ajoute que les femmes « pourraient inventer de nouveaux concepts mais qu’elles ne le font pas. » Quid alors de Hannah Arendt, de Elisabeth Anscombe et de Simone Weil ? Les femmes sont certes moins nombreuses à « inventer des concepts » que les hommes mais cela ne fait pas bien longtemps que les hommes ont daigné les accepter sur les bancs de l’école et de l’université.

Les femmes, déplore également l’auteur, pensent trop souvent avant tout avec leurs ventres. Alors qu’une femme est « un être capable de se créer en dehors et au-delà de son animalité et qui crée ce qui n’est pas naturel. » Toutes proportions gardées, on croirait entendre Simone de Beauvoir, avec son discours sur l’immanence et la transcendance. Oui, les femmes pensent parfois avec leur ventre, mais les hommes font de même avec le leur. Les hommes, eux aussi, se débrouillent comme ils peuvent avec la glu du quotidien. Tous et toutes, nous courons après le train, nous attendons dans les bouchons, nous payons des factures. Les femmes s’occupent généralement des enfants, alors que les hommes le font peu. Mais ils sont plus nombreux que les femmes sur les chantiers, dans les mines, et hélas ! sur les champs de bataille ...

L’immanence n’est pas une spécificité féminine.

Ce qui manque à la femme, dit encore l’auteur, c’est d’arriver à se définir elle-même. C’est vrai. Les femmes se sont longtemps définies comme épouse de … et mère de … et cette définition est dépassée. Cependant, il me semble important d’ajouter que pour arriver à articuler une ou plutôt des définitions de la femme, il faut qu’elles puissent s’identifier concrètement à d’autres femmes, connues ou pas, dont la vie a été ou est « pleine ». De ces modèles, il y en a foison, ils sont à leur disposition. Il suffit de regarder. Les définitions suivront.

C’est la même chose pour les hommes. Leurs modèles sont eux aussi dépassés et les définitions qu’ils se donnent d’eux-mêmes sont également à reconstuire.

Les modèles changent, les fronts bougent, les anciennes définitions ne conviennent pas, tout est à réinventer.

On le voit, cette lettre de Pia Pertersen prend par moment des allures de manifeste féministe. Je ne m’y attendais pas, mais ce n’est pas pour me déplaire.

C’est la magie d’un livre, d’une rencontre. On croit savoir ce que l’on va trouver, mais souvent, on se trompe.

 

 Pia Petersen, Instinct primaire, NiL

27/10/2013

Keith Richards Life

Par Pierre Béguin

 

keithrichards3.jpgEst-on forcément soi-même le meilleur dépositaire en mémoire de ce qu’on représente? A la lecture de l’énorme biographie de Keith Richards, Prix Norman Mailer 2011 (associé en la circonstance au journaliste américain James Fox), j’aurais tendance à répondre par la négative. Il est vrai que ma lecture a souffert de la comparaison avec le livre de François Bon Rolling Stones, une biographie dont j’avais fait un commentaire dans Blogres l’année dernière (ici). Si François Bon s’efforce de faire systématiquement la part entre la vérité et la légende – tout en admettant les limites d’une telle entreprise – Keith Richards, lui, s’ingénie à entretenir sa légende de «rocker mauvais garçon bagarreur défoncé, hantise absolue de toutes les belles-mères potentielles» pour en faire une épopée qui confine au mythe. «La vie la plus rock du siècle» titrait Les Inrockuptibles à la sortie du livre. Sous la signature du principal intéressé, l’assertion ne fait aucun doute. Ce qui, par ailleurs, n’enlève rien à l’incroyable destinée du plus célèbre des trompe-la-mort: mauvaise alimentation, vie à l’envers, absence de sommeil, tabac, orgies, alcoolisme et trips répétés à toutes sortes de drogues dures lui ont certes façonné une «gueule» mais n’ont à ce jour pas encore eu raison de cet increvable septuagénaire frais moulu qui roule des jours heureux de patriarche dans le Connecticut. Avec un tel curriculum vitae, moi pauvre nature avec mon sport et mes cinq fruits et légumes quotidiens, je n’aurais pas dépassé les trente ans. Keith Richards, lui, possède autant de vies qu’un chat, et lui aussi retombe toujours sur ses pattes...

Il faut dire que notre guitariste semble tirer sa force, et peut-être même une part de son génie, d’une complexion qui ne connaît que très rarement le doute (et c’est euphémisme). Les remises en question, les examens de conscience, les culpabilités lui glissent dessus aussi sûrement et rapidement que l’eau sur les plumes d’un canard. Fils de la rue (ou né dans la rue, comme disait l’autre qui lui ressemble sûrement un peu), il a appris la débrouille, le culot et la capacité de se sortir des traquenards et des embrouilles de l’existence. Le reste encombrerait inutilement la conscience et ne ferait qu’alourdir la pierre qui roule, la faisant chuter aussitôt dans le premier piège venu. Par exemple sur les raisons de sa brouille ave Mick Jagger ou de la noyade de Brian Jones, survenue trois semaines après que ce dernier a été viré du groupe sans ménagement, et qu’un certain Frank Thorogood, sur son lit de mort, confessa avoir provoquée : «J’imagine un scénario dans lequel il aurait été tellement puant avec Thorogood et son équipe d’ouvriers qui travaillaient à la rénovation de sa maison qu’il se serait mis à déconner avec lui, juste comme ça. Il serait tombé à l’eau et ne serait pas remonté. Mais de là à dire «J’ai buté Brian», moi j’appellerais ça un homicide involontaire, au plus. D’accord, tu l’as peut-être poussé à la taille, mais tu n’étais pas venu l’assassiner. Il avait fait chier les ouvriers, ce pleurnicheur de merde, mais qu’ils aient été là ou non n’aurait rien changé: il était à un point de sa vie où il n’en avait plus vraiment». Mais l’homme, malgré la gloire, la richesse et les vicissitudes traversées (et contrairement à son twin brother de chanteur), a su rester fidèle à lui-même, faute de l’avoir été parfois aux autres. Un mérite qui vaut bien une rédemption dont, par ailleurs, il se fiche éperdument.

L’intérêt du livre toutefois ne réside pas dans ces éléments purement autobiographiques, ni même dans ces longs passages où l’auteur s’étale – complaisamment ou en toute sincérité, c’est selon – sur son addiction aux drogues qui a transformé sa vie en une traque incessante par la police, le réduisant au statut de gibier aux abois jusque dans l’intimité de sa salle de bain. Non, c’est lorsqu’il parle musique, et essentiellement musique, que Keith Richards nous prend aux tripes. De ses influences, de sa conception, de la création, de la guitare surtout, unique objet de son culte. De sa découverte de l’open tuning par exemple (l’accord ouvert: la guitare est préréglée sur un accord majeur quelconque), qui faisait à l’époque la renommée des «riffs  Rolling Stones» (parmi les plus célèbres: Honky Tonk Women, Brown Sugar, Satisfaction ou Jumpin’ Jack Flash) et que nous essayions alors d’imiter pour épater les filles. Dans ces pages heureusement nombreuses, l’auteur se fait aussi passionné (et passionnant) qu’érudit: «C’est là que je suis tombé sur cette histoire de banjo. En gros, l’accordage ouvert à cinq cordes est né au début des années 1920, quand les magasins Sears-Roebuck ont commencé à vendre la guitare Gibson pour un prix modique. Avant ça, c’était surtout les banjos qui se vendaient. Mais la Gibson était un instrument vraiment correct, alors tous les mecs se sont rués dessus et l’ont accordée comme leur banjo, sur cinq cordes, parce que c’est ce qu’ils savaient faire. En plus, tu faisais des économies puisque tu n’étais pas obligé d’acheter la sixième corde..

De même lorsqu’il nous livre en toute franchise, et sans complaisance parfois, les modalités de la création made in Rolling Stones, eux qui n’étaient au début pas du tout des compositeurs. Keith Richards raconte à ce propos que leur impresario les a enfermés un soir, lui et Mick Jagger, dans une cuisine jusqu’à ce qu’ils composent quelque chose à l’image des Beatles. Le lendemain matin, ils ont pu sortir avec «de la pure daube», selon l’avis de Keith lui-même. Il a raison. Une de leurs premières compositions, c’est une ballade à l’image de Yesterday (As Tears Go By). En lisant la page où Keith Richards en parle, je n’ai pu résister à l’envie de la jouer sur ma guitare. Si la mélodie et l’accompagnement tiennent bien, le texte (à l’exception du premier vers «It is the evening of the day») est une addition de clichés que le premier adolescent venu oserait à peine imaginer. Ce n’est pas Keith Richards qui me contredira, lui qui avoue qu’ils ont brodé à peu près n’importe quoi à partir de ce premier vers qui s’était imposé. D’ailleurs, refusant d’enregistrer eux-mêmes cette chanson, ils l’ont refilée à Marianne Faithful qui, contre toute attente, en a fait un tube. Leur «patte», ils l’a trouveront plus tard, à partir des «riffs» en accords ouverts imaginés par Keith et autour desquels Mick écrira des paroles parfois médiocres, souvent inspirées: «I can’t get no satisfaction» par exemple – aussi sûrement que le slogan «Parce que je le vaux bien» concentre l’essence de notre époque – a su saisir en quelques mots cette marée de désirs surchauffés, cet ouragan de feu qui fut l’essence des sixties et que quatre ou cinq adolescents maigrichons ont catalysé. De l’art de composer des chansons...

On comprend pourquoi les Stones sont restés une formation de musiciens avec un chanteur à l’avant scène, au contraire des Beatles qui étaient avant tout un groupe vocal où chaque membre était capable de tenir la voix lead («avec une petite aide de mes amis» toutefois, chantait Ringo Starr). On comprend aussi pourquoi les pierres roulent toujours. Keith Richards et Mick Jagger ont engendré une machine qui les dépasse infiniment et qu’aucun d’eux, séparément, n’est capable d’incarner. D’où les tentatives ratées de carrière solo. Tous deux sont prisonniers du mythe et, au-delà de l’amitié, malgré les envies d’indépendance, malgré les ego, malgré les rivalités et les dissensions, malgré la haine parfois, ils ne peuvent exister qu’ensemble. Comme des frères jumeaux...

 

Keith Richards, Life, Prix Norman Mailer 2011, trad. Points Poche, octobre 2011

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

24/10/2013

Pourquoi on ne lit plus Ramuz

par Jean-Michel Olivier

images.jpegUn excellent article sous la signature d'Isabelle Falconnier, dans L'Hebdo, salue à sa juste valeur l'achèvement du chantier du siècle : l'édition critique de l'œuvre complète de Charles Ferdinand Ramuz. Belle aventure que ce travail de plusieurs années, accompli par une équipe de chercheurs patentés sous la direction, entre autres, de Roger Francillon et Daniele Maggetti ! Travail admirable, par son érudition et sa patience, et indispensable à la fine compréhension de l'écrivain vaudois.

Cela donne, au final, plus de 30 volumes, publiés chez Slatkine*, sans compter les deux volumes publiés en 2005 dans la prestigieuse collection de Pléiade de Gallimard**.

Évidemment, ce chantier a un prix. Il est exorbitant : 4,7 millions de francs. Sans compter les subventions offertes aux éditeurs (importantes, elles aussi) pour publier ces Œuvres complètes. Quand on pense aux difficultés qu'ont les éditeurs romands à obtenir ici 1000 Frs, là 2000 Frs pour publier le premier roman d'un auteur inconnu, il y a là comme un fossé difficilement justifiable…

images-1.jpegLe coût de ce « chantier » est énorme, certes, mais il permet de mieux appréhender un auteur qui reste peu et mal lu. Pour cela, je me félicite, comme Isabelle Falconnier, de cette édition qui fera référence.

La question, pour moi, est ailleurs. Non dans les sommes exorbitantes consacrées à cette opération, mais plutôt dans la finalité de l'entreprise. À qui s'adressent ces œuvres complètes ? Non au simple lecteur, curieux de littérature romande et amateur de bons livres. Mais avant tout aux spécialistes, aux érudits, aux étudiants, aux professeurs d'Université.

Si le travail de CFR est présenté clairement, si les grandes lignes de son « programme poétique » sont tracées avec justesse, on peut tout de même déplorer les excès de jargon (« génétique », « sociologique », « sociolinguistique ») qui alourdissent les notes et les préfaces de touches pédantes, pour ne pas dire cuistres, et n'ajoutent rien à la compréhensions des textes de Ramuz.

Un exemple (mais il y en a des dizaines) : voici comment un critique — Vincent Verselle pour ne pas le nommer —  explique le goût qu'avait Ramuz de commencer ses paragraphes par la conjonction « et » :  « la récurrence de ce connecteur à l’entame d’unité propositionnelle marque fortement la subjectivité énonciative et son activité ».

« N’y a-t-il pas là un signe d’impolitesse et de cuistrerie à l’égard du public non initié ? » demande avec justesse Jean-Louis Kuffer.


N'y a-t-il pas le risque, ici et là, de perdre le lecteur, même inconditionnel du poète vaudois, ou même de le faire rire ?

Mais la question principale n'est pas là, je l'ai dit. Cette édition est remarquable par bien des aspects. Elle contentera les étudiants en Lettres et les professeurs d'Université. images-4.jpegEt elle fera plaisir aux attachés d'ambassades qui exposent les Pléiades dans leurs plus belles vitrines (d'autant plus que les jours de cette collection prestigieuse, à entendre Antoine Gallimard, sont comptés : dans 10 ans, il n'y aura plus de Pléiades en version papier, mais uniquement en édition numérique).

Le grand Ramuz gagne-t-il des lecteurs avec cette entreprise savante et coûteuse ? On peut légitimement en douter.

La grande question est là, toujours la même, depuis un siècle : pourquoi ne lit-on pas Ramuz ? Et d'autant moins depuis sa mort ?

Isabelle Falconnier, en interrogeant quelques écrivains romands, fournit une amorce de réponse. DownloadedFile-1.jpegJanine Massard, une grande lectrice, déplore la misogynie de l'auteur. Stéphane Bovon, quant à lui, trouve les dialogues de CFR artificiels, ses romans mal construits, sa thématique éculée. Sans parler de la langue, travaillée au point d'en paraître indigeste…

Je suis un grand admirateur de Ramuz. Je ne l'ai pas toujours été. En tant que collégien, je déplorais sa lourdeur, sa vision arriérée de la femme et des rapports amoureux, son côté « Livret de famille vaudois ». J'ai appris à l'aimer. DownloadedFile.jpegEn lisant La Beauté sur la terre, par exemple, roman très moderne par ses thèmes. En découvrant ses essais, remarquables, comme Taille de l'homme ou encore Raison d'être. Et sa fameuse et extraordinaire Lettre à Bernard Grasset. Et aujourd'hui je le place parmi les grands écrivains du siècle passé. Presque aussi haut que Céline (qu'il a influencé), Camus, Cohen ou Duras.

N'aurait-il pas mieux valu commencer par cette question : pourquoi ne lit-on plus Ramuz aujourd'hui ? Et essayer de le faire plus lire et mieux connaître ? Est-ce qu'une bonne édition de poche (par exemple) n'aurait pas été la meilleure réponse à cette question qui se pose aujourd'hui et se posera encore plus demain ?

Car notre Charles Ferdinand mérite avant tout d'être lu, sinon par tout le monde, du moins par le plus de monde possible. Il n'est pas réservé à une élite de lecteurs érudits. Ce n'est pas un auteur pour happy few. Il ne le voulait pas et il ne doit pas l'être. Son œuvre, parfois difficile d'accès, s'adresse à l'homme universel — et non aux castes, aux sectes, aux clubs de lecture paroissiale.

* Charles Ferdinand Ramuz, Œuvres complètes, éditions Slatkine.

** Charles Ferdinand Ramuz, Œuvres complètes, 2 volumes, collection de la Pléiade, Gallimard, 2005.

22/10/2013

L'Estrée

 Par Anne Bottani-Zuber

Octobre venu, dire : « Et si on allait à l’Estrée ? » De la même manière qu’on dit, quand reviennent les beaux jours : « Et si on mangeait sur le balcon ? »

Quitter Lausanne direction Moudon, rouler une vingtaine de minutes, tourner à gauche, admirer un panorama, admirable justement – celui des Alpes fribourgeoises. Suivre en musardant – eh oui ! on peut musarder en voiture ! – le chemin des écoliers entre des fermes, des pommiers, des silos, des vaches brunes et blanches et grasses. Arriver à Ropraz.

Entrer dans le cimetière qui ressemble à une allée monumentale. A la place d’arbres d’ornement, des tombes. Se recueillir sur celle de Chessex avec la certitude que là où il est, les âmes sont moins tourmentées qu’ici-bas. Quitter le cimetière, les tombes fleuries de roses, de lierre et de bruyère.

 Entrer à l’Estrée avec au cœur une délicieuse curiosité. Etre saisi par les hommes-troncs d’ Adrian Fahrländer, des hommes de bois brûlé, des hommes bleus qui avancent – ou chantent ? - chacun pour soi en même temps qu’on les sent vivre dans la plus grande des fraternités. S’arrêter devant l’homme à la rose, l’homme désarmé qui supplie, silencieux. Les hommes bleus dialoguent avec les œuvres de Nele Gesa Stürler. Des photographies de corps, de végétaux, de roche retravaillées à l’acrylique. Qui donnent à voir, au delà du visible, ce qui vibre en chacun de nous.

Les sculptures et les photos dialoguent avec des textes d’Haldas, celui-ci en particulier : « Homme de l’aube, de l’enfance, de la graine. Mais homme aussi des racines. Et qui habite avec les racines sous la terre, dans la nuit de la terre, la boue, la solitude. Car c’est dans cette zone invisible, obscure, ignorée de presque tous que s’élabore la plante avec sa tige et, au sommet de sa tige, la fleur … Le visible à l’invisible. »

De retour à la maison, relire quelques livres d’Haldas. Retrouver cet écrivain qui, grâce à un long et patient travail d’écriture, nous amène à sentir – ou nous conforte dans l’intuition - qu’à travers le visible nous pouvons entrevoir l’invisible. Haldas qui nous dit aussi que ce qui fonde notre fraternité est plus grand que nous. Et que nous sommes « pareils (…) à ces gouttes infimes mais qui ne brillent que par la lumière qui les traverse. Ces milliers de gouttes éparses rayonnant de la même lumière. Venues d’un même soleil » (Le Soleil et l’Absence, Ed. l’Age d’Homme, 1991).

Dimanche d’octobre. La nuit est tombée, trop tôt. Adrian Fahrländer, Nele Gelsa Stürler, Georges Haldas… Je vois des liens apparaître, se nouer, se défaire, puis reprendre. Trois artistes. Une même quête. Celle de dire « la fraternité de l’aube ».

Et qu’Haldas, qui a rejoint Chessex une année après lui dans le paradis des écrivains – qui soit dit en passant est le même paradis que celui de tout le monde - me pardonne le mot de quête s’il le trouve trop pompeux. C’est celui-là qui convient.

 

L’exposition « La fraternité de l’aube » a lieu à la Fondation l’Estrée à Ropraz du 7 septembre au 28 octobre 2013 – www.estree.ch

 

Anne Bottani-Zuber est écrivain. Dernier livre paru: Anne ou les cahiers de ma mère, Vevey : éditions de l'Aire, 2010

 

18/10/2013

Les histoires à rebrousse-poil de Philippe Renaud


Par Alain Bagnoud

Le professeur Renaud, mon ami et mon maître, s'amuse et nous instruit. Ses histoires à rebrousse-poil, d'une fantaisie charmeuse et d'une plaisante érudition, interrogent quelques notions constitutives de l'identité (le nom, le lieu, le sexe, le rêve, le voyage...) sous une forme passionnante.

Le nom, par exemple. Tournant autour de cette notion, le narrateur va tomber sur un peintre brut, Charles-A. Chenardier, une sorte de douanier Rousseau qui s'y est intéressé aussi, et dont l'observation des toiles, qui auraient passionné les surréalistes, mènera à de singulières découvertes.

Le texte sur le lieu permet toutes sortes d'interrogations : Qu'est-ce qu'un lieu ? Qui utilise ce mot ? Autre enquête autour du mot « péripatéticienne », qui nous emmène vers Baudelaire et de Quincey, dans une autre quête délicieuse et nostalgique partie de Grisélidis Réal, dont Philippe Renaud fut un ami et est toujours un admirateur. Ce n'est d'ailleurs pas le moindre mérite de notre professeur que d'avoir introduit l'écrivain prostituée dans un séminaire officiel de l'université de Genève.

Le thème s'élargit dans un autre texte, où on découvre les affres d'un homme persuadé que sa femme se prostitue via les petites annonces d'un quotidien de boulevard, et en plus persécuté par un fâcheux qui fait irruption chez lui et lui parle d'un roman qu'il voudrait écrire.

On trouvera encore dans ce recueil des souvenirs des USA, des récits de rêves décortiqués ou un trajet bouffon en train.

Je connaissais déjà certaines de ces histoires qui avaient paru dans la revue [vwa] ou dans la revue Ecriture. Leur publication en volume est un bon moyen de se les remémorer et de constater que leur juxtaposition forme un vrai recueil.

Entre elles, il y a plusieurs liens. Thématiques déjà : y reviennent l'amour des animaux, le souvenir d'Odette, la femme aimée et disparue... Les compositions s'y répondent, agréablement digressives, travaillant sur le rebours, servies par une écriture badine et précise. Tout ceci étant porté par la personnalité généreuse, intelligente et savante d'un maître. D'un ami.

 

Philippe Renaud, Sept histoires à rebrousse-poil, L'Aire

17/10/2013

L'art oublié des femmes

349057970.29.jpegÉcrire un texte, c’est tisser une toile. D’ailleurs, les mots texte et tissuont la même étymologie. C’est pourquoi, depuis Homère, Pénélope est la mère des écrivains, elle qui remet cent fois l’ouvrage sur le métier et s’amuse à défaire, la nuit, ce qu’elle a tissé pendant le jour, en attendant son Ulysse de mari qui vagabonde et fait des galipettes.

Écrire, c’est tisser, et tisser, depuis les temps les plus anciens, est l’apanage des femmes. Avant même l’invention du tissu (pour se protéger du froid, puis pour cacher les « parties honteuses »), les femmes avaient le goût, pour elles-mêmes et sans doute aussi pour le plaisir de leur(s) amants(s), de tisser les poils de leur toison pubienne.

Ce n’est pas moi qui le dis, mais Sigmund Freud, un médecin viennois qui a réussi…

Les femmes ont inventé le tissage, et par conséquent l’écriture.  On apprend aujourd’hui que ce sont elles, de surcroît, qui auraient peint les bouleversantes fresques des grottes de Lascaux — et non ces hommes du paléolithique, barbus et assoiffés de viande fraîche. Ces fresques qui marquent, par leur fantasmagorie bariolée, la véritable invention de l’art (16'000 ans avant notre ère).

Quelle découverte !

Après de longues recherches, l’archéologue Dean Snow, de l'Université de Pennsylvanie, est arrivé à la conclusion que 75% des peintures de bisons, mammouths, chevaux et autres cerfs capturés par des hommes, avaient été réalisées par des femmes. Comment en être sûr ? L’empreinte des mains, la longueur des doigts et leur écartement correspondent précisément à des mains de femmes.

Est-ce une surprise ? Non, répond le chercheur : 118-lascaux.1210942918.jpg« Dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs, ce sont les hommes qui tuent. Mais la plupart du temps, ce sont les femmes qui rapportent les proies au camp. Elles sont donc autant concernées par la chasse que les hommes. »

Ce n’est pas une surprise, donc. Pourtant, comme c’est curieux, personne ne l’avait suggéré auparavant. Croyait-on les femmes incapables de peindre ou d’écrire ? Les avait-on déjà confinées, à l’aube des temps, aux fourneaux et aux tâches ménagères ? Les paléontologues ne seraient-ils pas un peu machistes ?

Freud dirait que tout cela est normal : étant à l’origine de toute vie, la Créatrice par excellence, la Femme-Mère a inventé les arts dans la même foulée. La musique, par sa voix mélodieuse. L’écriture, par son tissage habile. Et la peinture, grâce à ses petites mains magiques.

Que nous reste-t-il alors, à nous autres, qui n’avons rien inventé ?

La guerre ? Le bricolage ? Le fameux muscle Heineken ?

Les hommes sont condamnés, depuis toujours, aux seconds rôles. Des faire-valoir. Des followers, comme ont dit aujourd’hui…

Il fallait un chercheur américain au nom de neige, Dean Snow, pour enfoncer le clou et nous rappeler à notre humble condition.

15/10/2013

mauvais plaisant

 

par antonin moeri

 

 

 

Les histoires de certains écrivains nous font aussitôt songer aux films de Buster Keaton, Chaplin ou Jacques Tati. Gogol, Kafka et Svevo font partie de ces écrivains-là. Dans une de ses nouvelles (peut-être une des plus réussies), Svevo met en scène un écrivain sans lecteurs. Mario Samigli a 60 ans. Il avait publié, 40 ans plus tôt, un roman passé inaperçu et vivoté, depuis, grâce à un petit emploi. Même s’il écrit peu, Mario a préservé l’estime de lui-même. Il célèbre la vélocité des mouches dans de délicieuses petites fables. La seule personne qui l’admire, c’est son frère Giulio qui soufre de la goutte et qui aime entendre, le soir, la voix apaisante de Mario lui lisant «Une jeunesse», son roman passé inaperçu 40 ans plus tôt.

Enrico Gaia, un homme d’action, actif et infatué de sa personne, jovial représentant en vins qui a étouffé le poète en lui, ne supporte pas la prétention de Mario, lequel ne désespère pas de connaître la gloire, lequel continue de vivre «de songes et de fables». Enrico veut «lui arracher des yeux son trop beau rêve». «Il veut le guérir définitivement de sa honteuse vanité». Le 3 novembre 1918, quand les Italiens libèrent Trieste du joug austro-hongrois, Mario fait mention de «sa plume en présence d’un événement aussi important». Ce qu’Enrico ne peut supporter. Il décide alors de mystifier le présomptueux (victime idéale de son futur stratagème). Il parle à Mario d’un contrat mirobolant qu’il pourra signer avec l’agent d’un éditeur autrichien qui veut acheter les droits de «Une jeunesse» en allemand. Mario se sent pousser des ailes. Il imagine un grand critique qui a dû parler de lui au célèbre éditeur. Il signe le contrat. Il savoure l’imminence de sa célébrité. Il voit son succès grandir chaque jour. Il relit son livre, fait des corrections, le gonfle de mots nouveaux.

Quand il découvre qu’il a été berné, il fond en larmes, lui qui a attendu pendant 40 ans de recevoir une offre de ce genre. Ce qui le déchire, c’est d’avoir ainsi perdu sa raison de vivre. Il administre à Enrico une volée de coups rageurs. La chute est inattendue: le supérieur de Mario ayant vendu pour le compte de celui-ci les 200.000 couronnes prévues par le contrat mirobolant, somme vendue à un certain taux de change qui a chuté à cause de l’effondrement de la monnaie autrichienne, Mario se trouve avoir gagné 70.000 lires. Ce qui explique le titre «Une farce réussie». Or cette chute ne présente pas un intérêt majeur. Ce que retient le lecteur, ce sont la drôlerie des situations, l’audace de la lucidité, l’analyse féroce des mouvements du coeur et «l’écriture au bistouri». Svevo a puisé dans son expérience pour écrire cette nouvelle mais ce qu’il raconte nous concerne tous: rêve de gloire, ambitions déçues, retour au désert, revanche qu’on voudrait prendre sur des ennemis imaginaires ou non, désespoir que le réel nous assène avec un sourire hideux, tromperie, crédulité punie.

Comme la plupart des personnages masculins de Svevo, Mario est un être fragile, infantile, naïf, un peu cinglé, sans colonne vertébrale, replié sur un monde médiocre. La République des Lettres ne l’a pas admis en son sein. C’est un inapte. Son rêve de grandeur, il croit enfin le réaliser alors qu’il tombe bêtement dans un piège ourdi par un personnage haineux, écrivain manqué, cynique et moqueur. Or cette expérience ne l’abattra pas. Et au lieu de littérature, il donnera plus d’affection à son frère. Il le traitera «maternellement, avec autorité et douceur». Il lui lira des fables composées dans la solitude la plus absolue, des fables écrites pour eux deux.

L’image du frère malade écoutant amoureusement Mario lui lire des fables animalières est une image de grand-guignol. Mais comme ils sont heureux de renouveler leur garde-robe avec l’argent gagné avec la fructueuse opération de change, de manger des mets plus raffinés, les deux frères qui ont retrouvé confiance!!! Et quand on sait que SAMIGLI est le pseudo que Svevo avait utilisé pour signer des articles dans un journal, on se dit que le paisible bourgeois de Trieste sut, grâce à l’ironie et à un sens aigu du comique, offrir une belle résistance à l’angoisse que le manque de reconnaissance publique pour son art faisait monter en lui à une époque où on commençait tout juste à parler de «La conscience de Zéno».

 

 

Italo Svevo: Le bon vieux et la belle enfant, POINTS Seuil, 2008

11/10/2013

Poète Sacré Boulot de Sylvain Thévoz et Patrice Duret

 

Par Alain Bagnoud

Il y a dans le titre de ce recueil fertile, pressant, tenace, une tension qui se retrouve dans tout le livre. Poète Sacré Boulot, trois mots qui flottent sans ponctuation sur la page de couverture. On dissèque :

Poète, c'est justement le mot sur lequel ont travaillé Sylvain Thévoz et Patrice Duret, choisissant un point de vue décentré et interrogeant d'autres auteurs dans le cours du recueil, créant un petit jeu d'intertextualité qui vaut pour l'interrogation et l'hommage.

Il est de circonstance, dira-t-on, de s'interroger sur la poésie, son rôle, son sens, son (in)utilité, sa fonction ou son histoire. La grande originalité de ce recueil est justement que nos auteurs ont préféré prendre plutôt comme point de départ « le corps émetteur de poésie ».

C'est ce qu'on peut remarquer dans le mot sacré, du titre, qui renvoie à plusieurs sens. Le liturgique, traditionnel : le poète serait conteneur et émetteur de sacré, après avoir reçu l'onction qui lui permet d'arborer sa fonction. Mais sacré peut se lire aussi comme un juron, un synonyme de maudit, avec une nuance admirative. « Poète, maudit métier ! »Patrice Duret

Quoique ce ne soit pas métier qui ait été choisi ici, mais boulot, d'un niveau de langue plus populaire, en contraste justement avec sacré qui le précède. Quand on utilise boulot, on met l'accent, explique le Cnrtl, sur la régularité et la quantité de travail effectué. Tout le contraire de la notion d'inspiration, en somme, à quoi on a lié souvent la poésie.

Le poète serait donc un travailleur acharné, investi, un peu réprouvé, vaguement admiré ? Regardons de plus près quelques exemples.

On trouve dans les pages de ce livre des références à Antonin Artaud, (« Poète indicible poète poreux... »), André Frenaud (« Poète béance d'une forge... »), Allen Ginsberg (« Poète trop à l'étroit toujours...), Sylvia Plath (« Poète femme chauve »), et bien d'autres : vingt-six en tout, classés de A à Z puisque le recueil se présente comme un abécédaire, confrontant sur la double page une notion et un nom (Absolu pour Artaud, Friable pour Frenaud, Paumes pour Sylvia Plath...).Sylvain Thévoz

Vingt-six poètes et plus d'hommes que de femmes, c'est ce que constatent les auteurs dans la préface en se demandant pourquoi elles sont moins représentées. (« Poétesse impossible boulot ; poète sacré boulot : un devenir sexiste ? Un livre à écrire peut-être... »)

Bien entendu, s'il y a questions, il ne s'agit pas ici d'un essai qui vise à les résoudre, mais de création qu'elles suscitent, poèmes écrits dans une démarche, expliquent Duret et Thévoz, individuelle et collaborante tout à la fois.

Chacun des deux auteurs a rédigé ses propres textes, qui sont disposés de façon à ce qu'un lecteur puisse en identifier la provenance: ceux de Duret sont imprimés sur les pages paires, ceux de Thévoz sur les pages impaires. Mais avant d'être publiés, ils ont été relus, discutés, dans une collaboration « par porosité et parfois perfusion ».

Si les textes, finalement, gardent la marque de leur auteur, identifiables par deux styles et deux personnalités propres, ce travail en duo donne une force et une légitimité au recueil : il ne s'agit pas d'un poète qui profère son point de vue, mais d'une interrogation créative qui fait écho avec les multiples auteurs cités : « une interpellation de qui fait la poésie et comment ».



Poète Sacré Boulot, Sylvain Thévoz et Patrice Duret, Le Miel de l'Ours



10/10/2013

Le Prix Rod 2013 à François Debluë

par Jean-Michel Olivier

images-3.jpegSamedi dernier, sur le coup de 11 heures, a été remis, à la Fondation l'Estrée, à Ropraz, le Prix Édouard Rod 2013 à l'écrivain François Debluë pour l'ensemble de son œuvre. Nous y étions…

L’écrivain que nous fêtons aujourd’hui n’est pas un inconnu — loin de là !

À son actif il a, comme on dit, une œuvre riche et diverse qui compte une vingtaine de romans, récits, recueils de poèmes ou proses poétiques. Une œuvre récompensée, déjà, par des prix prestigieux, comme le Prix Dentan, reçu en 1990, pour un récit intitulé Troubles Fêtes. Une œuvre qui explore constamment les confins de la musique et de la langue, représentée, peut-être, dans leur alchimie mystérieuse, par Les Saisons d’Arlevin, le livret qu’il écrivit pour la Fête des Vignerons de 1999.

DownloadedFile.jpegTout commence, chez Debluë, par un étrange recueil de proses brèves, Lieux communs*, publié  en 1979 à l’Âge d’Homme.

Étrange, parce que déchiré, déjà, en sa fibre même, coupé en deux parties. La première s’appelle Barbaries ; la seconde Conversions. Ce premier pli, cette déchirure intime n’avait pas échappé à Georges Haldas, qui écrivait ceci : « Dans le soporifique climat lémanien, je vois, à travers ces Lieux communs, comme perler les gouttes d’un sang noir. Montée d’une blessure intime, irrémédiable. Un amour, dès l’enfance, mutilé. »

D’où vient ce sang noir ? Et quelle est cette blessure intime ?

Debluë multiplie les indices, dès l’amorce du recueil : images-1.jpeg« Parler donne soif. Simon n’échappe pas à cette fatalité. Vous le savez bien. Aussi guettez-vous ce mouvement vif et imperceptible de la langue qui viendra sans tarder étancher les lèvres sèches et pâteuses de Simon. Poursuivez plutôt votre chemin ! Car sa petite source est tarie. Depuis longtemps déjà ses adversaires lui ont coupé la langue. »

Dans cet extrait, premier fragment du premier livre paru, tout est dit, semble-t-il. L’écrivain parle à partir d’une blessure. Ou plutôt il ne parle pas. Car on lui a coupé la langue. Il écrit donc dans le silence et étanche sa soif comme il peut, à la petite source, car parler donne soif.

Pour le père Simon, la petite source, hélas, est tarie. Mais pour François Debluë, heureusement, c’est à cette source de silence qu’il va puiser l’œuvre à venir, constamment travaillée par cette blessure, et par un désir presque inhumain de transparence.

Le second livre, toujours à l’enseigne du Rameau d’Or de Georges Haldas, s’appelle Faux jours. Il paraît en 1983.

Il explore, entre fable et poème, un pays plus autobiographique. Revisitant son passé, son présent et son hypothétique avenir, l’auteur chercher à confondre les mensonges, les petites impostures, les faux jours qui éclairent nos vies. La quête autobiographique a déjà commencé. Elle se fait par fragments, éclairs quelquefois aveuglants, instantanés quasi photographiques, saisis miraculeusement. James Joyce appelait cela des épiphanies. Il notait ces images dans de petits carnets qui alimentaient ses romans. Debluë aussi ausculte ces déchirures où se révèle une certaine vérité.

Lumière de la vérité. Pénombre du mensonge.

Toute l’œuvre de Debluë développe cette dialectique, beaucoup plus subtile qu’il n’y paraît. Car, on le sait, le mensonge est aussi source de vérité, et la lumière peut être trompeuse comme un faux jour. Seul compte, pour l’écrivain, le travail de la langue. Le monde n’est pas noir ou blanc. Pour dire sa vérité et sa complexité, il faut toute une palette de couleurs, et maîtriser le clair-obscur du langage.

La quête de soi-même passe par les poèmes de La Nuit venue ou du Travail du Temps. Elle déploie les Figures de la patience ou explore les Demeures de l’ombre — autant de titres transparents. Le poète se tient à la déchirure du jour, je l’ai dit. Mais aussi aux confins de la musique.

Il y a trois ans, François Debluë publiait à l’Âge d’Homme, un livre intitulé Fausses Notes, précisément, qui conjugue la musique au mensonge ou à la maladresse. Est-ce un roman ? Un récit ? Un recueil de poèmes ? Non. Debluë lui donne un sous-titre ironique : Minimes. Il s’agit de pensées brèves, d’aphorismes, de fusées, comme disait Baudelaire, où la réalité se révèle par éclairs, jaillissements, fragments arrachés au silence.

L’année dernière, François Debluë nous a donné trois livres, et non des moindres.

images.jpegLe récit d’un voyage en Chine, qui est aussi une réflexion sur l’hospitalité et le regard de l’autre. Un recueil de poèmes, Par ailleurs, qui suggère avec force que l’écriture est toujours incomplète, qu’il y a du reste — autrement dit de l’ailleurs – dans tous les livres. Car on écrit toujours par-dessus le marché. En supplément à la vie ordinaire.

L’ordinaire, c’est la fin de la boucle.

Retour à la source tarie. Retour aux lieux communs.

Dans son dernier roman, François Debluë continue à se peindre, à la troisième personne, sous les traits d’un homme parfaitement ordinaire. Il se prend pour un autre. Il multiplie les masques et les habits d’emprunt. Il se dessine en cuisinier, en paresseux, en frère vaisselier, en veuf, en homme ridicule.

Fausses notes ou lieux communs, ces fragments arrachés au silence forment une sorte de mosaïque où apparaît, finalement, la figure du poète. Par défaut, peut-être. Ou en filigrane. Mais on finit par reconnaître François Debluë dans le portrait de cet homme ordinaire, qui n’est pas si ordinaire que cela.

* La plupart des livres de François Debluë ont paru aux Éditions Empreintes (pour la poésie) et L'Âge d'Homme (pour les récits, proses et romans).

08/10/2013

virus tébé

 

 

par antonin moeri

 

 

 

 

 

Comme Hervé Guibert, Horacio Castellanos Moya et tant d’autres écrivains de par le monde, Gemma Salem fut infectée par le virus Thomas Bernhard. Infection dont il est difficile de se débarrasser, tant le pouvoir pathogène de cette particule organique est grand. Pour tenter, non pas de guérir, mais de circonscrire cette maladie, Gemma Salem a choisi d’écrire une lettre à l’hermite autrichien.

A la fin du siècle passé et après avoir lu «Oui» et «L’origine», Gemma Salem eut le sentiment de ne plus vivre qu’à travers Tébé. Ce que l’auteur de la lettre vise ici, ce n’est pas le dithyrambe (bouillie infecte que Tébé aurait exécrée) mais une tentative d’explication. Il y a d’abord le rire, l’humour comme signe d’intelligence, alors que la presse dite littéraire ne voyait en Tébé qu’un auteur «sombre, caustique, pessimiste, misogyne et difficile». Cet homme au rire dévastateur, elle veut le rencontrer et, pour réaliser ce projet, elle se rend en Autriche. Elle convoque les souvenirs d’enfance de Tébé pour les confronter à ses propres souvenirs d’enfance. Expériences communes: tentatives de suicide, désert affectif, déréliction, difficulté à aimer les autres, besoin d’accuser les siens, phobie d’être de trop. A Salzbourg, elle imagine que Tébé a bu dans le verre de bière qu’elle tient à la main. Elle écoute «les pas d’un fêtard scander le pavé». Elle voudrait visiter Scherzhauserfeld, «ce quartier maudit, cité des pauvres, des criminels, des ivrognes» où Tébé, après avoir tourné le dos à cette machine à abrutir qu’est le lycée, fit un apprentissage dans l’épicerie de Podlaha, elle voudrait visiter ce quartier mais personne ne sait où il se trouve.

Elle se souvient alors de ses errances à travers l’Europe, après avoir échappé aux griffes de sa mère restée en Iran. Mineure, inculte, munie d’un passeport qui lui attire les pires ennuis, elle cueille des fraises pour gagner sa vie, promène des chiens, garde des enfants, danse dans des boîtes de nuit en Allemagne et en Hollande. Ces tournées dans les cabarets, elle les compare au travail de Tébé dans l’épicerie, expériences qui nous en apprennent plus sur la vie et le caractère des êtres humains que les études universitaires. Elle découvre Tchekhov, Dosto, Lermontov, Tourgueniev puis, à Genève, entre à l’ONU comme dactylo. Elle suit des cours au Conservatoire d’art dramatique de Lausanne, ville qu’elle ne tarde pas à détester. «La méfiance primaire, l’autosatisfaction étaient des virus dans l’air de Lausanne». Elle évoque le Pont Bessières, d’où se jetaient les gens désespérés comme, à Salzbourg, ils se jetaient du Mönchsberg.

Dans le village où habite Tébé, on lui dit qu’il n’est pas là, qu’il est à Vienne ou à Majorque. A Vienne, elle arpente la Kärtnerstrasse, fréquente les tavernes sombres, toujours en quête de son auteur favori. Quelques digressions sur la musique, puisque Tébé connaissait la musique mieux que n’importe qui. Au Burgtheater, elle assiste à la représentation d’une pièce de Tébé. Immenses éclats de rire dans la salle pendant que d’autres spectateurs, offusqués, quittent cette salle.

De retour dans le Sud de la France, où Gemma possédait une maison, elle rit à gorge déployée avec Lawrence Durell, son voisin qui ne se prenait pas au sérieux, qui aimait dénigrer tout le monde et avec qui Gemma devait faire un voyage en Bourgogne. Elle tombe malade: tendinite traumatique. Après avoir relu plusieurs fois «Holzfällen» (Des arbres à abattre), elle décide de retourner en Autriche avec un sac rempli de livres de Tébé et une énorme boîte de Voltarène. Elle loue une chambre dans une auberge en face de la forteresse de Tébé qu’elle imagine assis dans un fauteuil en fer, les épaules entourées de la vieille couverture de cheval héritée de son grand-père.

Pour soulager ses douleurs, elle consulte le frère de l’écrivain, généraliste installé là. Dans un épais cahier, elle se met à écrire ce qui deviendra la «Lettre à l’hermite autrichien» et, à défaut de s’entretenir avec Tébé, c’est avec la soeur de l’écrivain et avec le docteur Fabjan (frère de l’écrivain) qu’elle le fait. Ce frère lui apprend qu’elle a un nerf ruiné par l’arthrose, «qu’une opération serait peut-être nécessaire». Elle ne cesse de se promener. «Tout ce que je veux bien voir doit obligatoirement alimenter cette frustration obscure qui se met à ressembler à du désespoir».

Tébé compte énormément pour le docteur Fabjan, c’est pourquoi il s’entend bien avec Gemma qu’il soigne gratuitement. La seule fois où elle voit Tébé de près, c’est dans un café où il lui dit qu’il va partir au Portugal. En voyant de près l’objet de son noir désir, elle se rend compte qu’il est «l’épicentre absolu de la tendinite». Elle termine son récit en comparant la maladie de Tébé à la sienne. Elle se demande si ces maladies n’ont pas été la conséquence de leur aversion pour la société.

Gemma Salem adopte un ton détaché pour évoquer dans cette longue lettre (que TB aurait lue avant de mourir) la perturbation que la lecture des livres de l’hermite a provoquée dans sa vie. Exercice d’admiration qui en dit autant sur la vie et l’oeuvre de TB que sur la vie et l’oeuvre de GS, et qui entraîne le lecteur dans l’histoire de deux solitudes qui ne pouvaient se rencontrer. On est toujours déçu quand on rencontre l’écrivain qui nous fascine, me confiait Peter Handke sur la terrasse de l’Apollinaire à Saint-Germain-des-Prés.

 

 

Gemma Salem: Lettre à l’hermite autrichien, La Tablée ronde, 1989

06/10/2013

C. - F. comme Charles-François

 

Par Pierre Béguin

 

Landry.PNGLe nom de C.– F. Landry se limitait dans ma mémoire à un vague rappel de ces livres d’école primaire où l’on apprenait vocabulaire et grammaire à l’aide d’un pot-pourri de phrases d’auteurs. Et c’est peut-être pour cette raison même que je n’ai jamais cherché à en savoir plus: C. – F. c’était forcément pour Charles-Ferdinand, un sous produit de l’autre – du nôtre donc –, du vrai, du seul, de l’unique... Jusqu’à ce que les Editions Campiche ne publient l’année dernière en collection de poche L’Affaire Henri Froment au moment où médias et lecteurs n’étaient préoccupés que par la vérité d’une autre Affaire (cet automne, c’est au tour La Devinaize, le roman le plus célèbre de C- F. Landry, de sortir en camPoche).

Aucun lien pourtant entre ces deux «affaires». Avec Landry, on évolue dans l’univers familier du canton de Vaud et l’intrigue est aussi simple qu’universelle: la Fatalité – et le sentiment d’injustice qui lui est souvent consubstantiel – mais une fatalité essentiellement sociale, produit d’un monde clos où le notable a tous pouvoirs, Et l’auteur de se livrer à une féroce critique d’un ordre immuablement établi pour le seul intérêt du plus fort, un ordre où dogme religieux, respect, clichés et dictons sont les gardes-chiourmes de l’autorité au mépris de toute justice et souvent aux dépens du plus faible, du plus pauvre, du plus sincère.

La vie d’Henri Froment, dit «Riquet», prend son cour tragique à huit ans par un coup de malchance type: il est au mauvais endroit au mauvais moment. Alors qu’il capture des grillons dans une boîte d’allumettes vide, il reste fasciné devant la beauté des flammes qui ravagent la ferme du Syndic. Pire, il a croisé sur les lieux Monsieur Armand, l’adversaire politique du Maire, et accessoirement – le lecteur le devine aisément – l’incendiaire de la ferme. L’enfant devient un coupable d’autant plus idéal qu’il ne peut se défendre, le machiavélique Monsieur Armand, bourreau aux allures d’ange, faisant le reste, lui qui a naturellement pris la succession du syndic déchu et qui n’aura de cesse d’attiser, avec les apparences du bon protecteur, la culpabilité de celui qui pourrait le confondre.

L’intérêt de l’intrigue, dont l’issue ne fait aucun doute dès le début, vient de la perversité des rapports entre les deux personnages, et la perversité vient de la connaissance que ces personnages ont de la vérité des faits: Armand sait que Riquet sait, et Riquet sait qu’Armand sait qu’il sait. Et comme le lecteur lui aussi sait qu’Armand sait que Riquet sait et que Riquet sait qu’Armand sait qu’il sait (vous suivez?), on se retrouve tous plongés dans la face sombre et ambiguë des rapports bourreau-victime.

Il vient aussi de la description féroces des tares humaines, où la bêtise, l’ignorance, la lâcheté, l’opportunisme – tout ce qui compose l’hommage des médiocres – finit immanquablement couché aux pieds de la fatuité et de l’autorité (le portrait du psychologue parisien qui donne la caution scientifique au supposé geste de Riquet, sans même chercher à savoir s’il l’a réellement commis, en est l’exemple le plus frappant).

Il vient surtout de cette question récurrente dans le texte – et qui nous obsède tous – des relations entre le caractère d’un homme et la forme de son propre destin, dont dépendent ontologiquement les notions de Justice et d’Injustice. «Le caractère c’est le destin» prétendait Novalis. Le destin de Riquet, malgré l’acharnement d’Armand et le poids d’une société faite pour le riche aux dépens du pauvre, n’échappe pas tout à fait à cette vérité, tant on a par instants l’impression qu’il pourrait se soustraire à la fatalité que le cacique du village fait peser sur lui. Quel sentiment pervers l’en empêche alors? Quelle direction pourrait-il donner à son existence hors de la persécution qui lui a donné sens? Livrée à la seule logique de l’injustice sociale, l’intrigue eût vite perdu de son intérêt sans cette ambiguïté, par ailleurs (et c’est là une petite faiblesse du livre) insuffisamment développée à mon goût.

Quiconque se met à considérer la forme d’une destinée doit admettre que les événements qui la composent sont à la fois nécessaires et contingents, qu’on est en même temps libres et déterminés, qu’on vit dans un monde de spéculations, de «si» et de «peut-être» où le hasard, la nécessité, l’ignorance et le choix s’entremêlent. Au final, ce qui peut apparaître comme un chemin relativement droit n’est rien d’autres qu’une complexe série de carrefours. Un peu comme ces incessants détours, ces sentiers tortueux que prend Riquet – métaphores de son propre destin – afin d’échapper à une fatalité qu’il contribue par là-même à façonner pour son seul malheur, lui qui revient finalement, alors que rien ne l’y obligeait, sur les lieux où règne son persécuteur («On rencontre sa destinée souvent par les chemins qu’on prend pour l’éviter» écrivait La Fontaine dans L’Horoscope).

C’est précisément sur un de ces sentiers que le lecteur fait la connaissance, au début du roman, d’Henri Froment adulte, en route, par le chemin des écoliers, vers une mort annoncée depuis une enfance qui surgit au gré des chapitres pour éclairer un présent aux accents universels et tragiques... 

 

C.– F. Landry, L’Affaire Henri Froment, camPoche, 2012

 

04/10/2013

Droit de réponse

 Monsieur Philippe Renaud, professeur et écrivain, réagit à un article paru sur Blogres le 3.10.2013, et intitulé: Aimons les écrivains vivants! (AB)



Philippe Renaud                                                                                La Chaux-de-Fonds, le 3 octobre 2013

19 rue du Manège

2300 La Chaux-de-Fond

Tél. 032/968 09 75

philippe.renaud@bluewin.ch

 

A Monsieur le responsable de Blogres

 Tribune de Genève

 Rue des Rois 11

 1204 Genève

 

 

 Cher Monsieur,

 

J’ai rarement lu un texte aussi empreint d’ignorance et de vulgaire agressivité que celui que Blogres vient de publier sous le titre Aimons les écrivains vivants ! Je suis l’un des « cuistres » qui ont préfacé et « noyé sous les notes » les romans de Ramuz dans deux volumes de la Pléiade. Qui ont consacré à ce travail malaisé un temps énorme et de manière quasi bénévole, sous la direction d’une des personnes qui ont le plus et le mieux œuvré à faire connaître des écrivains suisses en majorité bien vivants en Europe et aux USA en particulier, Madame Doris Jacubek.

 

Si l’auteur anonyme de ces amabilités avait simplement feuilleté les volumes de la Pléiade, il aurait vu que les cuistres, pour n’en citer que quelques-uns, se nomment Daniel Maggetti, Alain Rochat, Jérôme Meizoz, à qui devait s’adjoindre un cuistre qui s’est suicidé, à savoir Adrien Pasquali. Il aurait constaté que, loin de « noyer » les textes ramuziens, les notes, indispensables à la compréhension de certains termes, coutumes, etc. ici même en 2005, en France et dans les très nombreux pays étrangers qui lisent les ouvrages publiés par la Pléiade, sont reléguées en petits caractères à la fin des volumes dont elles n’occupent qu’entre un sixième et un septième.

 

Il saurait aussi que l’œuvre de Ramuz, loin de connaître une « déroute parisienne », a été considérée en France comme l’une des plus importantes de son temps et traduite dans plusieurs langues.

 

Je signale aussi à l’auteur de cette lettre qu’aucun des lecteurs avertis de Kafka ne met en doute son humour, et qu’il figure en bonne place avec un long commentaire dans l’Anthologie de l’humour noir du cuistre André Breton. Idem, que Nicolas Bouvier a joui de son vivant d’une réputation confinant parfois à l’idolâtrie, car il avait, en France surtout, beaucoup de fans. Quant aux propos de cette dame ou de ce monsieur sur les « quelques exemplaires » vendus d’Ulysse du vivant de son auteur, et sur ses publications précédentes, mieux vaut s’abstenir de tout commentaire.

 

En espérant que vous aurez l’obligeance de publier ma cuistre mise au point, je vous prie de croire, cher Monsieur, à mes sentiments les meilleurs. Je profite de cette occasion pour vous dire que je suis un lecteur assidu et heureux de Blogres. D’où mon étonnement.

 Philippe Renaud

La causerie Fassbinder, par Jean-Yves Dubath

 


Par Alain Bagnoud

Jean-Yves Dubath, dont j'apprécie l'écriture (voir ici, ici et ici), vient de sortir un nouveau livre, La causerie Fassbinder. Un roman singulier qui se compose de dialogues et forme un objet littéraire peu identifiable. Abstrus, peut-être. Mais pas du tout abscons.

Cinq amis sont réunis autour de Gabriel, le narrateur (manifestement un double de l'auteur, lequel a rencontré certains des comédiens dont il parle). Ils évoquent le cinéaste Fassbinder, commentent ses films, ses actrices, ses climats.

Jean-Yves DubathC'est érudit, labyrinthique, étrange, charmeur, déconcertant, obscur, plein de nostalgie, d'amour et de désir, de noms à demi-oubliés et de scènes suggérées. Du coup, le lecteur est ravi, décontenancé ou complètement perdu, surtout si, comme moi, il n'a que quelques souvenirs vagues de certains des films de Rainer Werner Fassbinder.

Mais qui a dit qu'il fallait tout comprendre ? Le livre est étrange ? Les personnages et la structure nous échappent ?

On peut aussi y grappiller comme dans une vigne dont la vendange est mûre. Et chez Dubath, les raisins sont savoureux.



Jean-Yves Dubath, La causerie Fassbinder, roman, Hélice hélas

03/10/2013

Aimons les écrivains vivants !

Il est de bon ton, sous nos latitudes chrétiennes, de vouer une sainte vénération aux morts. Et surtout aux écrivains morts. Il n’est de bonne plume, profonde et immortelle, semble-t-il, que les écrivains enterrés, il y a un siècle ou deux, et devenus brusquement classiques à leur enterrement.

images.jpegPrenez Kafka ! Lu et admiré, de son vivant, par un petit cercle d’amis pragois (qui le prenaient, d’ailleurs, pour un auteur comique !), une poignée de romans et nouvelles publiés sans écho, ni renommée, même locale ! Franz Kafka devenu icône de l’écrivain moderne dévoué tragiquement à son œuvre — alors qu’il était un écrivain du dimanche !

Regardez Proust ! Trop dédaigné de son vivant, cultivant la légende d’un jeune oisif, très snob, intelligent et paresseux, qui soudainement saisi par une illumination, s’est installé à sa table de travail en se disant : « Aujourd’hui, je vais écrire À la recherche du temps perdu… » Proust oublié de son vivant, redécouvert dans les années 50, et devenu, pour les critiques littéraires (qui ne prennent jamais beaucoup de risques), le patron du roman contemporain…

Et Joyce ! Un premier livre passé inaperçu, une recueil de nouvelles très classiques, puis un grand livre, Ulysse, refusé par toutes les maisons d’édition et publié, en France, par deux libraires un peu folles qui le vendirent à quelques exemplaires. images-1.jpegEnfin, après une mort aussi discrète que fut sa vie, Joyce est redécouvert dans les années 60 et devient le porte-drapeau du roman à la mode de l’époque : le Nouveau Roman…

Et en Suisse, me direz-vous ?

Les exemples sont légion. Prenez Ramuz, poursuivant son œuvre dans une semi clandestinité à Pully, après la déroute parisienne. Édité, oublié, puis vénéré au point d’être accueilli dans la prestigieuse Bibliothèque de la Pléiade, noyé sous les notes des cuistres ! Et Nicolas Bouvier, qui édita L’Usage du monde, son premier livre (refusé par une vingtaine de maisons d’édition) à compte d’auteur ! images-3.jpegSuccès d’estime de son vivant et devenu, bien malgré lui, saint patron des écrivains-voyageurs après sa mort…

Il faut, bien sûr, honorer les défunts. C’est un devoir et un hommage nécessaires. Et une manière, aussi, de réparer une injustice qui leur fut faite quand ils vivaient. Mais il ne faut pas oublier les vivants. Jeunes ou moins jeunes, d’ailleurs. Ceux qui œuvrent dans le noir, qui creusent leur trace discrètement, obstinément, qui cherchent leur chemin dans l’époque aveuglante qui est la nôtre.

Honorons les morts, certes, mais pas la mort, qui est toujours une défaite.

Lisons, célébrons, encourageons les écrivains tant qu’ils sont vivants ! Saluons les artistes qui respirent, écrivent, peignent, inventent des mélodies ou des histoires, juste à côté de nous.

Car ils nous aident à vivre, comme les morts que nous vénérons. Ils élargissent le champ de notre expérience et de nos sens. Ils sont vivants, fragiles et incertains, éphémères, taciturnes parfois, lumineux. Nous avons besoin de leur feu et de leur lumière.

01/10/2013

de quoi parle-t-on vraiment quand on parle d'amour?

 


par antonin moeri

 

 

 

C’est le titre qu’a donné Carver à sa nouvelle. Titre autrement plus original, plus beau et plus percutant que «Si nous parlions d’amour?» On se demande parfois ce que les traducteurs ont dans la tête. En effet, de quoi parle-t-on vraiment quand on parle d’amour? C’est un mot utilisé à toutes les sauces et sa valeur dépend du contexte. Il y a l’amour platonique, l’amour vénal, l’amour-goût, l’amour de vanité. C’est souvent un «je ne sais quoi qu’on ne peut exprimer». Contact de deux épidermes, échange de deux fantaisies. Céline est plus direct: «l’infini mis à la portée des caniches». Les variétés de l’amour sont si nombreuses que des mots comme ardeur, folie, flamme, possession, inceste, adultère, débauche, passade, badinage ne suffiraient à désigner cette disposition, affection ou inclination.

C’est à travers un dialogue entre quatre personnages assis dans une cuisine pour boire l’apéro que le lecteur prend connaissance de ce qu’il faut bien appeler un récit, Nick le narrateur étant un des quatre personnages. Mel est cardiologue, «ce qui lui donne le droit de discourir». Il considère Terri, sa deuxième épouse, comme une romantique, car elle serait «du genre: Frappe-moi et je saurai que tu m’aimes». Terri raconte qu’Ed (l’homme avec qui elle vivait avant de se mettre avec Mel) l’aimait tellement qu’il a essayé de la tuer. Mel n’est pas d’accord avec cette conception de l’amour, il pense que l’amour vrai ne peut être que spirituel. Laura dit qu’on ne peut pas juger de la conduite de quelqu’un d’autre. Terri: «Quand je suis partie, il a bu de la mort aux rats». Mel ajoute qu’Ed s’est tiré une balle dans la bouche et a loupé son coup. Terri répète que cet homme l’a aimée à sa façon. Etant secrétaire juridique, Laura exige des précisions sur la mort d’Ed. Mel explique qu’il est mort à l’hôpital, trois jours après le geste fatal. Terri était près de lui quand il a expiré. «C’est l’amour qui l’a tué», lance-t-elle.

Pour convaincre son auditoire, le cardiologue aimerait donner un exemple de l’amour authentique auquel il croit. Ayant beaucoup bu, il s’embrouille dans les explications. Il se montre très agressif avec sa femme qui met en doute ses assertions «Ferme-la pour une fois dans ta vie!» Il finira par dire à Nick et Laura «Je vous aime tous deux, vous êtes nos copains». Embarqué dans un long discours sur les chevaliers, vaisseaux de quelqu’un (vassaux, corrige Terri), discours dans lequel il reconnaît ne pas être cultivé et faire un travail de mécanicien («j’ouvre, je ferme, j’arrange des trucs, merde!»), il est recadré par Laura qui exige des précisions sur le vieux couple accidenté de la route, qu’il a évoqué dans son interminable tirade. «Ils n’étaient que plâtre et bandages, des pieds à la tête. Des emballages avec des petits trous pour les yeux, le nez, la bouche». Par le trou qui correspondait à sa bouche, le vieux lui a confié qu’il était déprimé parce que, sa tête étant immobilisée, «il ne pouvait pas voir sa femme par les fentes à hauteur des yeux». Sur quoi, le cardiologue (il est déprimé, avertit Terri) a envie d’appeler ses enfants d’un premier lit, surtout Marjorie qu’il est obligé d’entretenir et qu’il voudrait voir mourir. Les quatre personnages n’ont plus la force de se lever pour aller manger au restaurant comme prévu.

Si, dans l’univers de Carver, les personnages n’arrivent pas à parler, le cardiologue, la secrétaire juridique et leurs conjoints ne cessent de parler dans cette nouvelle. C’est que leur statut social leur donne le droit de discourir. Mais cette logorrhée légitimée par le statut social conduit également à l’impasse. La déception attend Mel qui s’est lancé dans de vastes explications et qui finit par se montrer tel qu’il est: un type inculte et méchant qui veut que sa fille se remarie parce qu’elle le ruine, qui voudrait que sa fille, allergique aux abeilles «soit piquée à mort par tout un essaim de ces salopes d’abeilles». Lui aussi a du mal avec les mots et sa tentative d’expliquer ce qu’est l’amour ne fait que l’enfoncer dans son propre marécage. La difficulté qu’il éprouve à formuler sa pensée le pousse à vider la bouteille de gin.

 

 

 

Raymond Carver: Parlez-moi d’amour, Mazarine,  1986