12/11/2013

quel sens?

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madame edwarda by manuel montero (at the taxi).jpg

 

 

Quand Bataille dit de la nuit dans laquelle erre son narrateur, quand il dit que cette nuit est nue, l’adjectif «nu» doit être pris au figuré, au sens de «sans déguisement, sans fard». Ce qui explique le besoin de l’homme ivre, son besoin d’être nu dans la rue, comme elle, la nuit (mais cette fois au propre): «je retirai mon pantalon (...) je me sentais grandi. Je tenais dans la main mon sexe droit». Premier commentaire de l’auteur: «Mon entrée en matière est dure (...) le commencement est sans détours». C’est le moins qu’on puisse dire. On ne peut plus «in medias res». Zob en main, l’homme se rend au bordel, non sans avoir remis sa culotte.

Second lieu de ce récit. «Au milieu d’un essaim de filles, Madame Edwarda, nue, tirait la langue». Il la choisit. «Sa main glissa, je me brisai comme une vitre». «Tu veux voir mes guenilles?» demande Edwarda, un pied sur une chaise et tirant la peau pour mieux ouvrir la fente. Et ce sexe ouvert de fixer le narrateur. «Embrasse!» Il pose ses lèvres sur la plaie vive. Il suit le long corps obscène dans une chambre aux murs couverts de miroirs. Après l’accouplement, Edwarda enfile un boléro et un domino et place sur son visage «un loup à barbe de dentelles». «Sortons!» «Le loup qui la masquait la faisait animale». 

Troisième lieu: La Porte Saint-Denis. Chassé-croisé sous la voûte. Quand le narrateur court vers elle, elle disparaît, «quand elle s’arrêta, elle était suspendue dans une sorte d’absence (...) une obscurité de mort tombait des voûtes». Il désire aller jusqu’au vide. Il la rejoint devant une terrasse, elle semble folle. «Où suis-je?» Elle se tord convulsivement et montre ses fesses, «prenant d’un coup de cul la posture». Elle frappe le narrateur au visage, «peau de curé, je t’emmerde». Elle s’effondre.

Quatrième et dernier lieu. Après la transe, le délire ou l’extase, il la porte dans un taxi. Direction les Halles. Elle se dénude et dit au chauffeur, «je suis à poil... viens». Elle lève haut la jambe pour qu’il voie la pieuvre. Elle fouille la culotte du chauffeur et le fait asseoir près du narrateur. Elle monte sur le chauffeur et le fait glisser en elle. «Leur étreinte en venait au point d’excès où le coeur manque (...) Je lui vis les yeux blancs». La bave lui coule des lèvres. «La jouissance d’Edwarda - fontaines d’eaux vives - se prolongeait de manière insolite. Le flot de volupté n’arrêtait pas de glorifier son être». Tenant la nuque d’Edwarda pendant la frénésie orgastique, le narrateur n’a cessé de scruter ses traits, ses yeux morts, ses tremblements, l’écume qui lui sortait des lèvres. Il pourrait continuer sa narration. Il ne le fait pas. «Je dis ce qui m’oppresse au moment d’écrire: y aurait-il un sens?»

Le lecteur se pose quantité de questions en lisant ce texte très bref. Pourquoi le pseudonyme Angélique, pourquoi le nom Edwarda, pourquoi la Porte Saint-Martin, pourquoi cette pierre noire devant laquelle tressaille le narrateur, pourquoi Edwarda porte-t-elle un boléro, un domino et un loup à barbe de dentelles? À toutes ces questions, l’appareil critique répond admirablement. Mais une chose reste troublante pour moi. L’effarement que je connus en lisant ces pages à seize ans ressemble beaucoup à celui que je connais aujourd’hui. Seule différence: à seize ans, je me cachais dans la fraîche obscurité des W-C pour les lire et caresser Boby. Aujourd’hui, je lis mot à mot, le doigt sous la ligne, dans une sorte de fièvre qui est effort de compréhension, un des textes les plus énigmatiques de Bataille. Mais qu’a-t-il voulu faire en imaginant cette fiction? Mimer l’extase mystique, mettre en scène Eros et Thanatos, raconter l’impossible, inscrire la jouissance féminine au centre du texte, mettre le lecteur au supplice? À chaque lectrice d’y répondre.

 

 

 

Georges Bataille: Romans et récits, La Pléiade, 2004

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