19/11/2013

jubilation narrative

 

 

 

antonin moeri

 

 

 

 

 

 

 

En 1982, année où sont mis sur le marché Béton, Un enfant et Le neveu de Wittgenstein, Thomas Bernard publie, dans le journal Die Zeit, un récit dans lequel il jongle avec les enchâssements de voix et de propos rapportés, ce qui sera la marque de fabrique de ses derniers chefs-d’oeuvre.

Le 22 mars (1832), un narrateur, dont on ne saura rien, se rend à Weimar où il a rendez-vous avec Goethe à 13 h.30. On ne saura rien, non plus, de la visite programmée à «la plus grande figure nationale» figée sur son lit de mort. Sur le seuil de la propriété du «plus illustre Allemand de tous les temps», un des secrétaires de ce dernier, nommé Riemer, raconte ou rapporte ce qui s’est passé ces derniers temps dans la demeure de Goethe. Il raconte par exemple que Goethe s’est consacré exclusivement, fin février, au «Tractatus logico-philosophicus», qu’il a été subjugué par cette oeuvre et qu’il voulait à tout prix faire venir Wittgenstein à Weimar.

Le récit de TB est constitué de phrases et propos rapportés, de on dit, d’intrigues, de mensonges, de ragots que Riemer rapporte au narrateur lors d’une promenade dans le quartier où se dresse la maison de Goethe. Savoir Wittgenstein à Cambridge, de l’autre côté de la Manche, est la pensée la plus heureuse de ma vie, aurait affirmé Goethe. Un de ses proches (nommé Kräuter) ne veut rien savoir d’une venue de Wittgenstein à Weimar. Riemer rapporte les paroles de Kräuter à ce sujet. Quant à Eckermann (le secrétaire à qui on doit «Conversations avec Goethe») Goethe l’a chassé car il s’est opposé à la venue de Wittgenstein à Weimar. La volonté de Goethe est inébranlable: Kräuter doit se rendre à Cambridge pour chercher Wittgenstein «mon fils spirituel en quelque sorte». «Invitez-le pour le 22 mars».

Kräuter part en Angleterre. Riemer profite de cette absence pour se rapprocher du génie et l’entendre «dégueuler» sur Kräuter, Kleist et les cercles de femmes qui entouraient le dit génie, pour entendre le plus illustre Allemand de tous les temps vanter ses propres talents: «J’ai écrit ce qu’il y a de plus grand - Voilà la façon dont j’ai mystifié les Allemands - J’ai anéanti Schiller - Ceux qui viendront après moi n’auront pas la tâche aisée». Mais le génie de la langue allemande sent que son heure approche et, reclus dans sa chambre, il ne fait rien d’autre qu’attendre Wittgenstein, le «Tracatus logico-philosophicus» sous son oreiller. Goethe a tellement reçu de lettres d’admiratrices ces dernières années qu’il a pu, en les brûlant dans ses poêles, chauffer toute sa demeure.

Arrivé à Cambridge, Kräuter trouve Wittgenstein dans son cercueil. Personne n’a entendu parler de Goethe dans l’entourage de Wittgenstein. Et quand le charlatan Kräuter retrouve Goethe à Weimar, c’est pour entendre ce dernier délirer doucement: «Ce n’est pas à l’hôtel l’Elephant que s’installera Wittgenstein mais dans ma maison, juste à côté de ma chambre». Les derniers mots attribués à Goethe, le narrateur, Riemer et Kräuter les ont entendus, puisque ces trois hommes étaient présents. Il n’a pas dit «Mehr Licht!» mais «Mehr nicht!» que le traducteur essaie de rendre malicieusement en français: Non pas "Clarté grandiose!" mais "J’en ai ma dose!" De cette falsification, de ce mensonge, le narrateur souffre encore à l’heure où il écrit son histoire.

TB s’empare d’une date, le 22 mars 1832 (jour de la mort de Goethe), pour construire son récit, pour imaginer une fin burlesque, celle du plus illustre Allemand de tous les temps, tombé amoureux (sur le plan des idées) du philosophe qui a supplanté sa propre pensée. Dans cette impossibilité biographique, TB glisse ce qui lui est le plus cher: l’impossibilité de dire la vérité et la jubilation, par conséquent, à rapporter les bruissements de voix et à enchâsser des propos aléatoires. C’est à cette jubilation que TB donnera libre cours dans ses derniers «romans» et, plus particulièrement, dans le dernier (un sommet absolu dans le genre): «Auslöschung».

 

 

Thomas Bernhard: «Goethe se mheurt», Gallimard, 2013

Commentaires

Cela a l'air un peu bouffon, ce livre de Thomas Bernhard...

Écrit par : Rémi Mogenet | 19/11/2013

Certes mon ami, mais il ne s'agit que d'une nouvelle ou plutôt d'un texte bref envoyé à un journal, c'est en vérité un exercice, une rampe de lancement, il fait ses gammes avant de se lancer dans ses derniers chefs d'oeuvre qui ont qqchose à voir avec la bouffonnerie, le burlesque, la farce, la lucidité corrosive, la folie, le pamphlet et le haut style. Ce qu'on nomme dans ma famille littérature.

Écrit par : am | 19/11/2013

A l'exclusion de ce qu'a écrit Goethe?

Mais je n'ai pas lu le reste de Bernhard. Je ne savais même pas qu'il faisait dans la bouffonnerie, je le découvre.

Écrit par : Rémi Mogenet | 19/11/2013

ah faut immédiatement vous jeter sur Maîtres anciens, Les arbres à abattre et Auslöschung, le dernier roman, Extinction in french, vous ne pouvez pas passer à côté de ça, c'est tout à fait unique dans la littérature européenne (autrichienne) du XX e. Vous trouvez tout ça en FOLIO.

Écrit par : am | 19/11/2013

Houlala, je n'ai pas trop le temps, je commence une thèse sur le romantisme, et j'essaie déjà de lire les grandes références le concernant, j'ai lu récemment du Goethe, à vrai dire je trouve que c'est incomparable, là je m'efforce de lire William Blake. Mais dans quelques années, peut-être...

Écrit par : Rémi Mogenet | 19/11/2013

Les commentaires sont fermés.