29/11/2013

Florian Eglin, Cette malédiction qui ne tombe finalement pas si mal


Par Alain Bagnoud

« Roman brutal et improbable », assure le sous-titre. C'est un euphémisme. Gore, punk, trash, anar, détaché, drôle, pléthorique et jubilatoire, voici à peu près ce qui vient quand on veut définir Cette malédiction qui ne tombe finalement pas si mal, de Florian Eglin.

Je ne serais jamais tombé sur ce livre sans Corinne Desarzens. Elle l'a signalé dans son recueil Dévorer les pages, et le conseille à toute occasion depuis sa sortie toute récente (cet automne). Notamment à une rencontre à la librairie le Rameau d'or où elle présentait son ouvrage. En lisant Florian Eglin, on comprend cet engouement. L'histoire et le style de Cette malédiction qui ne tombe finalement pas si mal sont insolites et remarquables.

Le narrateur, Solal Aronowicz, commence par assassiner une nonagénaire dans un supermarché en lui passant dessus avec une tracteur pour tondre le gazon. Un beau modèle, à double rotor pour trancher les racines récalcitrantes. En agonisant celle-ci lui lance une malédiction mystérieuse.

Il n'en a cure et regagne l'Institut dont il est le factotum incompétent, haï, surpayé à cause d'une erreur administrative. Évidemment, c'est pour y glander. Rien d'autre ne l'intéresse que fumer des cigares de luxe, boire des whiskys rares et porter des chaussures princières.

Ah si, quand même. Ce docteur en littérature, qui avait commencé « une carrière poussive » à l'université avant qu'une supercherie découverte dans un colloque ne l'en exclue, collectionne les éditions rares.

Après d'autres épisodes sanglants (le syndicaliste de l'institut le cogne et lui pisse dessus, la Séide du directeur charcute des élèves...) ou mystérieux (il reçoit une lettre bizarre qu'il n'ouvre pas) le voilà à Barcelone pour acquérir une édition rare d'Huysmans, Là-bas, roman qui, comme chacun le sait, parle de satanisme et de messes noires...

Florian EglinLa suite est à la hauteur. L'insupportable, immoral, prétentieux et drôlissime Solal s'ouvre le ventre pour en faire sortir une pieuvre. Une prof de français assez à cheval sur le programme lui mord la nuque. Il perd successivement un œil, un rein, un cœur. Les armes apparaissent. Des élèves sont massacrés... Et plus ça gicle, plus on en redemande.

L'auteur a composé son roman à partir des textes d'un blog, centré sur le personnage de Solal, nommé Le journal d'un con : le blog de Solal Aronowicz. Il se veut inscrit « dans deux lignées littéraires, l'une classique issue du genre épique et symbolique et l'autre moderne issue des romans d'horreur noirs et ironiques. »

Il y a un dispositif de roman policier, dans ce texte hénaurme, mais aussi du fantastique, du masochisme, du sadisme, évidemment, et beaucoup de parodie. On rit souvent. On se laisse aussi prendre par le désespoir qui sourd de cette écriture paradoxale, rythmée, précise, jouissive.

 

Florian Eglin, Cette malédiction qui ne tombe finalement pas si mal, La Baconnière

28/11/2013

L'Ami barbare (3)

 349057970.33.jpegÀ la Maison, on ne publie pas que des best-sellers.

Notre spécialité, depuis toujours, c’est d’éditer des livres impubliables. Pas besoin d’aller les chercher à l’autre bout du monde : ils arrivent tout seuls, de la main à la main ou par courrier express. On dirait que les gens se sont donné le mot. Si un type, quelque part, écrit un livre au titre impossible, forcément invendable, c’est vers nous qu’il se tourne à tous les coups. Souvent, il ne prend même pas la peine de faire le tour des autres éditeurs.

Il se dit : « J’ai écrit un bouquin génial, mais trop pointu, qui n’intéressera personne. C’est donc à la Maison que je dois le donner. »

Ainsi, au fil des ans, nous avons enrichi notre catalogue avec des titres rares et d’autant plus précieux que personne ne les a achetés, à part quelques esprits pervers ou entichés d’ésotérisme (je ne compte pas la famille, parfois nombreuse, de l’auteur de la chose).

Aucun écho, nulle part, ni dans Le Provencal, ni dans Le Fanal de Rouen, ni même dans La Gazette d’Amphyon.

Et pas une seule commande dans les librairies.

Tu es très fier, pourtant, d’avoir publié en langue serbo-croate cette Histoire du chou (une psychanalyse) de Sébastien Rial dont les invendus occupent une moitié de la cave. De même pour le fameux Indicateur des horaires de trains et de tramwasy à Belgrade et ses environs d’Édouard Sam, un livre introuvable (et pour cause !) dans le monde slave.

Voici la liste de nos worst-sellers. Les fleurons de notre catalogue. Aucun ne s’est vendu à plus de dix exemplaires.

—     Les attelages lesbiens, une étude genre, de Justine Meyer.

—     Destin de la féra (une histoire au long cours) de Marc Bron.

—     L’âne dans les guerres balkaniques de Slatko Makic.

—     Tricoter avec des poils de chèvre de Léontine Prince.

—     Après l’orgie : vers une politique de l’épuisement de Michel Cyprès.

—     Ces prophètes qui regardent en arrière ou l’éloge du rétroviseur de Dominique Wohlschlag.

—     Sadisme et boulimie de Dominique Ducroc.

—     Comment chier dans les bois : une approche écologiquement responsable d’un art perdu de Gabrielle Lescure.

—     Ce passé qui ne passe pas (une histoire du vomi) de Jean-Luc Legore.

—     Éloge de la fondue (pour une solution suisse au conflit israélo-palestinien) de Hans Fehr.

—     Petite histoire de la quenelle de Francis Richard.

—     Littérature romande et dépression d’Adrien Pasquali.

—     Le Grand Livre des amours trans de Camille Double.

—     Les mots et les roses (pour une anatomie du nez) de Michel Foucal.

—     L’odeur de sainteté (ou la saga des papes constipés) de Bénédicte Duvanel.

26/11/2013

Soirée littéraire avec Antonin Moeri TULALU à LAUSANNE

 

Tulalu!?, une association pour la promotion de la littérature suisse romande


http://tulalu.wordpress.com  

     

079 791 92 43

 

 

La dernière rencontre Tulalu!? de l'année aura lieu le 2 décembre prochain.

Notre association accueillera l'auteur Antonin Moeri au restaurant Le Lausanne-Moudon, à Lausanne.

 

Au cours de cette soirée, nous découvrirons le dernier ouvrage de l'auteur "Encore chéri", publié chez Bernard Campiche. 

 

Nous entendrons également un extrait de sa nouvelle érotique "Amore", récemment publiée par les éditions Paulette dans le collectif "Le Dos de la cuiller" (ces ouvrages seront mis en vente après la soirée).

 

Si vous souhaitez assister au souper avec Antonin Moeri et le comité Tulalu!? à 18h30 au Lausanne-Moudon (souper payant), inscrivez-vous directement auprès de nous. 

 

La soirée commencera à 20h à l'étage, toujours au Lausanne-Moudon (entrée libre).

 

La rencontre sera ponctuée d'extraits de textes de notre invité. Ils seront interprétés par les artistes Laurence Morisot, Danielle Goren et Nicolas Bonstein.

 

En nous réjouissant de vous revoir à cette occasion, nous vous prions de recevoir, Madame, Monsieur, nos meilleures salutations.

 

Carole Dubuis,

présidente


24/11/2013

La claire fontaine, ou Courbet en exil

 

Par Pierre Béguin

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Eté 1873. Gustave Courbet doit s’exiler en Suisse. Il cherche un Port d’attache. Jura, Neuchâtel, Genève, Valais. Très vite, ce sera la Riviera vaudoise. Clarens, Montreux, et finalement La Tour-de Peilz, où il s’installe, suivi de son ombre Cherubino Pata – un peintre d’origine tessinoise ayant travaillé dans l’atelier du Maître à Ornans –, dans une maison au bord du lac, la bien-nommée Bon-Port. Il y restera près de cinq ans, jusqu’à son ultime embarquement...

Exil? En 1871, Courbet siège au Conseil de la Commune qui décide, le 13 avril, d’abattre la colonne Vendôme. Courbet en réclame l’exécution, ce qui le désigne comme responsable. En mai 1873, le maréchal Mac-Mahon ordonne la reconstruction de la colonne au frais du peintre. 323000 francs, selon le devis. Courbet est ruiné, ses biens mis sous séquestre et ses toiles confisquées. Le 23 juillet, il passe la frontière...

Un exil très actif. Nombreuses invitations et expositions: Vienne, Londres, Etats-Unis. Nombreuses visites de peintres, dont Ferdinand Hodler. La demande en tableaux est tellement importante que son œuvre, maintenant inégale, oscille entre réalisme poétique et trivialité kitsch. Pata peint, ou copie, des tableaux que le maître signe. Difficile dorénavant d’apprécier l’authenticité d’une toile. Mais Courbet se bat. Il obtient de payer dix mille francs par an pendant trente-trois ans. A sa mort, il n’a pas encore payé la première traite. Ces années d’exil, les dernières du Maître, les spécialistes n’en retiennent habituellement que deux choses: Courbet boit, son génie s’est tari. Et pourtant...

Dans l’excellent livre de David Bosc, La Claire fontaine, cet exil forcé, éprouvé au feu de la Commune, devient une période de joie et de liberté. Courbet rayonne, peint, fait la noce, barbotte ventre en l’air dans les rivières et les lacs, plonge son regard dans la nature, comme délivré enfin de lui-même.

Une biographie de Courbet? Non! A l’opposé de l’exhaustif, du factuel, de la recherche d’objectivité qui fondent le genre dans la tradition anglo-saxonne, le petit livre de David Bosc s’inscrit dans un pan important de la littérature moderne depuis trois décennies: la fiction biographique. Prenez un personnage historique avéré, de préférence un artiste – un choix qui permet le questionnement sur l’art et l’acte créatif – focalisez sur une période de son existence, mettez-le en scène comme un personnage, supprimez le factuel, les dates et autres signes incontournables de la biographie traditionnelle, mais parsemez le récit de détails véridiques, de manière implicite, comme s’ils étaient déjà connus du lecteur. Et surtout refusez l’omniscience: la biographie doit rester fragmentaire, incomplète, ne focalisez que sur une partie ou une dimension de la vie du personnage tout en revendiquant ses mutilations, ses parts de mystère, et acceptant celles du hasard, des hypothèses. Comme dans un roman, en somme. Car la fiction biographique s’aventure dans ces territoires que la biographie n’explore pas: les bordures, l’intériorité, les zones d’ombre. Elle remet de la chair et de la vie au squelette, elle anime ce qui est figé, elle redonne au personnage une crédibilité que le nouveau roman lui avait contestée, elle permet d’atteindre une vérité que le devoir d’objectivité n’atteindra jamais. Un peu comme ces ruines qu’on aurait partiellement restaurées au plus près de leur grandeur passée, et qui donnent une bonne idée de ce qu’était l’ensemble du site au temps de sa splendeur. La biographie fictive appartient au romancier, non au journaliste. Le Prix Fémina 2012, Peste & Choléra – qui met aussi à l’honneur le pays vaudois – s’inscrit dans cette veine. Personnellement, j’adore...

Il y a un peu de Pierre Michon dans le livre de David Bosc. Un style. Incontestablement. Et l’on ne peut s’empêcher de voir, dans le paragraphe qui décrit Rimbaud, expulsé de Belgique, franchissant la frontière vers la ferme familiale ce même jour du 23 juillet 1873 où Courbet franchit la frontière suisse, comme une allusion, un clin d’œil à celui qui est un des précurseurs du genre. De toute évidence, La claire fontaine emprunte les mêmes voies que Rimbaud le fils, chemine sur le même sol, sous le même soleil (et avec le même éditeur). Et le lecteur prend le même plaisir à suivre ces deux figures des débuts de l’art moderne dans ces contrées où biographie et fiction se confondent...

 

La claire fontaine, David Bosc, Verdier, 2013

 

22/11/2013

Sonia Baechler, On dirait toi

 


Par Alain Bagnoud

Avec On dirait toi, la belle Sonia Baechler propose un roman ample, qui couvre plusieurs générations, de l'arrière-grand-mère à la narratrice. En même temps qu'une recherche sur le passé, elle offre le portrait d'un canton qui ressemble à s'y méprendre au Valais.

Un canton plein de personnages pittoresques, sur lequel la religion met sa marque. « Aux branches de mon arbre généalogique se balancent des curés défroqués, des bonnes sœurs, des sages-femmes, des juges, des violonistes, des travestis, des consacrés, des alcooliques, des vieux fous,  des suicidés, des immolés, des paumés. »

Beaucoup de monde pour une quête des racines qui mène la narratrice sur la piste de Marie-Adèle et de son destin exemplaire de femme, dans une vallée conservatrice, à la fin du XIXe et au début du XXe. À cette vie redécouverte, retracée, se mêlent les questions de la narratrice, qui scrute le portrait de cette arrière-grand-mère en qui elle se reconnaît. Sa recherche en miroir la pousse à s'interroger sur son identité propre, sur son parcours, et sur le lien qui la noue à la vallée des origines.

Le projet est englobant, le texte ambitieux. Sa charpente est faite par les poutres de thèmes récurrents : l'ici et ailleurs, le départ, l'enracinement, la femme et la tradition, la lignée. Une recherche constante de littérature se perçoit dans le livre, qui se présente tout à la fois comme une chronique familiale, un roman, une analyse du Valais, un récit singulier et collectif.

Cette variété a les défauts de ses qualités : de petits problèmes de vraisemblance narratologique.
Petites inconséquences que ne remarqueront que les esprits vétilleux comme le mien. Le point fort de cet ouvrage est ailleurs. Dans une analyse fine, en profondeur, du Valais dont Sonia Baechler comprend et retrace bien les ressorts : une machine qui enferme, aimée par ceux qu'elle emprisonne.

Sonia Baechler, On dirait toi, Bernard Campiche Editeur

20/11/2013

YVETTE THERAULAZ : HISTOIRE D’ELLE

 

Par Anne Bottani-Zuber

 

C’est l’histoire d’une rencontre : celle d’une journaliste, Florence Hügi et celle d’une artiste, Yvette Théraulaz. Ça se passe dans une toute petite cuisine. Par la magie d’un livre en train de se faire, on y entre, on tire un tabouret de dessous la table, on s’assied et on entend ce que ces deux-là se racontent. Parfois le regard d’Yvette Théraulaz s’échappe afin qu’elle puisse retrouver un souvenir. Parfois sa voix se fait toute petite. Ou elle rit. Ou elle fait silence. Certains mots reviennent souvent comme « sûrement » et « beaucoup » répété trois fois. Florence Hügi écrit : « Je l’écoute et sa musique des mots transforme mon propre langage. »

 C’est l’histoire d’Yvette Théraulaz. D’une petite fille un peu turbulente, un peu difficile. D’une écolière qu’on abreuve de cours de catéchisme, qu’on terrorise en lui montrant des images du Diable. D’une jeune actrice déterminée et engagée qui vit en communauté, qui lutte contre l’injustice sociale et qui est persuadée que le théâtre va faire la révolution. D’une militante féministe. D’une mère qui rêve d’être ce genre de bonne mère qui ne se consacre pas uniquement à son enfant. D’une compagne qui veut bien partager sa vie avec ses compagnons, mais pas son appartement. D’une sœur aimante. D’une fille qui n’a pas bien su aimer sa mère et qui parfois a fait honte à ses parents alors même qu’ils étaient fiers d’elle. D’une femme en quête de paix et de spiritualité.

 Elle veut planter des aiguilles à tricoter dans les yeux de sa petite sœur dont elle est jalouse. Elle vole des gommettes, elle ment pour échapper à la corvée d’aller à la course d’école, elle se masturbe pendant le cours d’allemand, elle mord dans l’hostie que le prêtre lui donne à la messe. Pour voir si les flammes de l’enfer vont venir la dévorer. Mais les flammes ne viennent pas. Avec ses compagnons du TPR, elle joue pour les ouvriers, les grévistes, les écoliers. Elle avorte deux fois, une fois clandestinement à côté d’un calorifère où le médecin fait brûler des fœtus. Elle refuse de « jouer les idiotes », n’est pas intéressée par « les rôles sans consistance ». Elle fait une dépression lorsque s’en va celui qui est son compagnon depuis si longtemps. Elle joue « Emilie ne sera plus jamais cueillie par l’anémone » de Michel Garneau ; ce spectacle la porte et l’inspire pour deux tours de chant. Elle grandit. Elle vieillit. Elle regarde d’un œil critique cette taille qui s’épaissit. Elle se réconcilie avec les parts sombres de sa vie.

 C’est aussi un peu notre histoire. Car ce récit, tout comme l’art d’Yvette Théraulaz, agit comme une révélateur de nos richesses, de nos failles, de nos lâchetés, de nos combats, de la beauté qui palpite en chacune d’entre nous.

 Même si Yvette Théraulaz est unique par sa présence, sa manière de bouger, son immense talent, nous nous découvrons semblables à elle, à vivre des moments d’amour et de désamour. A ne pas nous résoudre à rester à la surface des choses. A vouloir prendre la vie à bras le corps, la vie telle qu’elle se présente, tantôt rouge – rouge-passion, rouge-sang – tantôt grise – de cette grisaille ordinaire du quotidien – tantôt noire. A devoir faire des choix, à les faire puis à les regretter ou à en être fières. A décider d’obéir ou de résister. A nous étonner de devoir nous battre afin d’obtenir l’égalité et à nous battre pourtant. A peser ce que nous avons reçu ou pas de nos parents, à se débrouiller avec ça et à donner ce que nous pouvons à nos enfants qui, eux aussi, plus tard, pèseront …

Bien qu’Yvette Théraulaz soit impressionnante par sa détermination, nous sommes nombreuses à avoir vécu la même guerre. C’était il y a plus de quarante ans et deux mondes se télescopaient : celui des certitudes assénées à coup de crosse et celui d’une utopie fraternelle. Nous croyions que nous allions changer le cours du monde, nous ne l’avons pas fait, ou si peu. Mais nous oui, nous avons changé. Nous ne sommes plus des mineures.

 Lisez ce récit ! C’est une histoire qui se conjugue au singulier et au pluriel.

 

 

Florence Hügi, Yvette Théraulaz : Histoire d’elle, Editions de l’Aire

19/11/2013

jubilation narrative

 

 

 

antonin moeri

 

 

 

 

 

 

 

En 1982, année où sont mis sur le marché Béton, Un enfant et Le neveu de Wittgenstein, Thomas Bernard publie, dans le journal Die Zeit, un récit dans lequel il jongle avec les enchâssements de voix et de propos rapportés, ce qui sera la marque de fabrique de ses derniers chefs-d’oeuvre.

Le 22 mars (1832), un narrateur, dont on ne saura rien, se rend à Weimar où il a rendez-vous avec Goethe à 13 h.30. On ne saura rien, non plus, de la visite programmée à «la plus grande figure nationale» figée sur son lit de mort. Sur le seuil de la propriété du «plus illustre Allemand de tous les temps», un des secrétaires de ce dernier, nommé Riemer, raconte ou rapporte ce qui s’est passé ces derniers temps dans la demeure de Goethe. Il raconte par exemple que Goethe s’est consacré exclusivement, fin février, au «Tractatus logico-philosophicus», qu’il a été subjugué par cette oeuvre et qu’il voulait à tout prix faire venir Wittgenstein à Weimar.

Le récit de TB est constitué de phrases et propos rapportés, de on dit, d’intrigues, de mensonges, de ragots que Riemer rapporte au narrateur lors d’une promenade dans le quartier où se dresse la maison de Goethe. Savoir Wittgenstein à Cambridge, de l’autre côté de la Manche, est la pensée la plus heureuse de ma vie, aurait affirmé Goethe. Un de ses proches (nommé Kräuter) ne veut rien savoir d’une venue de Wittgenstein à Weimar. Riemer rapporte les paroles de Kräuter à ce sujet. Quant à Eckermann (le secrétaire à qui on doit «Conversations avec Goethe») Goethe l’a chassé car il s’est opposé à la venue de Wittgenstein à Weimar. La volonté de Goethe est inébranlable: Kräuter doit se rendre à Cambridge pour chercher Wittgenstein «mon fils spirituel en quelque sorte». «Invitez-le pour le 22 mars».

Kräuter part en Angleterre. Riemer profite de cette absence pour se rapprocher du génie et l’entendre «dégueuler» sur Kräuter, Kleist et les cercles de femmes qui entouraient le dit génie, pour entendre le plus illustre Allemand de tous les temps vanter ses propres talents: «J’ai écrit ce qu’il y a de plus grand - Voilà la façon dont j’ai mystifié les Allemands - J’ai anéanti Schiller - Ceux qui viendront après moi n’auront pas la tâche aisée». Mais le génie de la langue allemande sent que son heure approche et, reclus dans sa chambre, il ne fait rien d’autre qu’attendre Wittgenstein, le «Tracatus logico-philosophicus» sous son oreiller. Goethe a tellement reçu de lettres d’admiratrices ces dernières années qu’il a pu, en les brûlant dans ses poêles, chauffer toute sa demeure.

Arrivé à Cambridge, Kräuter trouve Wittgenstein dans son cercueil. Personne n’a entendu parler de Goethe dans l’entourage de Wittgenstein. Et quand le charlatan Kräuter retrouve Goethe à Weimar, c’est pour entendre ce dernier délirer doucement: «Ce n’est pas à l’hôtel l’Elephant que s’installera Wittgenstein mais dans ma maison, juste à côté de ma chambre». Les derniers mots attribués à Goethe, le narrateur, Riemer et Kräuter les ont entendus, puisque ces trois hommes étaient présents. Il n’a pas dit «Mehr Licht!» mais «Mehr nicht!» que le traducteur essaie de rendre malicieusement en français: Non pas "Clarté grandiose!" mais "J’en ai ma dose!" De cette falsification, de ce mensonge, le narrateur souffre encore à l’heure où il écrit son histoire.

TB s’empare d’une date, le 22 mars 1832 (jour de la mort de Goethe), pour construire son récit, pour imaginer une fin burlesque, celle du plus illustre Allemand de tous les temps, tombé amoureux (sur le plan des idées) du philosophe qui a supplanté sa propre pensée. Dans cette impossibilité biographique, TB glisse ce qui lui est le plus cher: l’impossibilité de dire la vérité et la jubilation, par conséquent, à rapporter les bruissements de voix et à enchâsser des propos aléatoires. C’est à cette jubilation que TB donnera libre cours dans ses derniers «romans» et, plus particulièrement, dans le dernier (un sommet absolu dans le genre): «Auslöschung».

 

 

Thomas Bernhard: «Goethe se mheurt», Gallimard, 2013

15/11/2013

Corinne Desarzens, Dévorer les pages

Par Alain Bagnoud


Si je voulais chroniquer Dévorer les pages selon la méthode Desarzens, je parlerais de ce que le livre évoque pour moi : des érables lumineux en automne, un voyage aventureux dans un pays hospitalier, de la confiture de cerises, la grâce des chèvres qui gambadent.

Mais il y a un vice de forme dans ma phrase. On ne peut pas parler de méthode Desarzens, tant notre auteur est guidé par sa fantaisie souveraine.

C'est le cas pour la plupart de ses ouvrages. C'est le cas pour celui-ci, dans lequel elle évoque les livres qu'elle aime.

Du coup, ses célébrations composent un recueil délicieux de textes qui appartiennent à des genres différents : récits de voyage, histoire d'amour, considérations diverses. On y trouve même, qui l'eût cru, des résumés de livres. Rares, il est vrai.

Corine Desarzens préfère aborder les auteurs pas les angles les plus inattendus : évoquer par exemple les longues jambes de Nathalie Chaix et d'Aude Seigne à propos des Chroniques de l'Occident nomade de cette dernière ; décrire les lecteurs qui passent le temps dans le TGV pour conseiller Une banale histoire d'Anton Tchekov... Heureuse variété qui évite toute lassitude.

Le choix des auteurs démontre également la curiosité encyclopédique de Corinne Desarzens, qui évite les livres les plus attendus, et même l'exclusivité francophone.

Si, dans les listes qu'elle dresse utilement à la fin de son ouvrage, on trouve des auteurs reconnus comme Bruce Chatwin, Giuseppe Tomasi di Lampedusa, ou même des auteurs de best-sellers comme Brett Easton Ellis et Haruki Murakami, ils côtoient des Arnaldur Indridason et des Banana Yoshimoto dont le nom seul est une invitation. Et qui connaît William March dont la Compagnie K serait pourtant un chef-d'oeuvre : « chaque séquence vous laisse sans voix, le souffle coupé. Prévoir, au moins, un jour entier sans parler à personne. Pour retrouver sa propre peau».

Au final Dévorer les pages réussit le pari délicat que proposent ces livres qui évoquent des livres. Leur écueil est que souvent, ceux dont on parle nous intéressent plus que celui qui parle : on y pioche au hasard ou d'après les ouvrages cités.

Corinne Desarzens, elle, nous donne l'envie de partager ses découvertes, mais aussi de ne pas lâcher son recueil avant de l'avoir fini. Et de se transformer. Par ce texte ou par les autres, proposés : « j’ai la conviction », écrit notre auteur, « que certains livres nous changent, au sens purement physique, voire physiologique, du terme. Si l’on regardait une coupe transversale de notre corps, on s’apercevrait que les molécules sont arrangées différemment »

 

Corinne Desarzens, Dévorer les pages, Editions d'autre part


Rencontre autour de ce livre le 21 novembre dès 18 h à la Librairie Le Rameau d'Or, où l'auteur s'entretiendra avec Etienne Dumont

12/11/2013

quel sens?

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Quand Bataille dit de la nuit dans laquelle erre son narrateur, quand il dit que cette nuit est nue, l’adjectif «nu» doit être pris au figuré, au sens de «sans déguisement, sans fard». Ce qui explique le besoin de l’homme ivre, son besoin d’être nu dans la rue, comme elle, la nuit (mais cette fois au propre): «je retirai mon pantalon (...) je me sentais grandi. Je tenais dans la main mon sexe droit». Premier commentaire de l’auteur: «Mon entrée en matière est dure (...) le commencement est sans détours». C’est le moins qu’on puisse dire. On ne peut plus «in medias res». Zob en main, l’homme se rend au bordel, non sans avoir remis sa culotte.

Second lieu de ce récit. «Au milieu d’un essaim de filles, Madame Edwarda, nue, tirait la langue». Il la choisit. «Sa main glissa, je me brisai comme une vitre». «Tu veux voir mes guenilles?» demande Edwarda, un pied sur une chaise et tirant la peau pour mieux ouvrir la fente. Et ce sexe ouvert de fixer le narrateur. «Embrasse!» Il pose ses lèvres sur la plaie vive. Il suit le long corps obscène dans une chambre aux murs couverts de miroirs. Après l’accouplement, Edwarda enfile un boléro et un domino et place sur son visage «un loup à barbe de dentelles». «Sortons!» «Le loup qui la masquait la faisait animale». 

Troisième lieu: La Porte Saint-Denis. Chassé-croisé sous la voûte. Quand le narrateur court vers elle, elle disparaît, «quand elle s’arrêta, elle était suspendue dans une sorte d’absence (...) une obscurité de mort tombait des voûtes». Il désire aller jusqu’au vide. Il la rejoint devant une terrasse, elle semble folle. «Où suis-je?» Elle se tord convulsivement et montre ses fesses, «prenant d’un coup de cul la posture». Elle frappe le narrateur au visage, «peau de curé, je t’emmerde». Elle s’effondre.

Quatrième et dernier lieu. Après la transe, le délire ou l’extase, il la porte dans un taxi. Direction les Halles. Elle se dénude et dit au chauffeur, «je suis à poil... viens». Elle lève haut la jambe pour qu’il voie la pieuvre. Elle fouille la culotte du chauffeur et le fait asseoir près du narrateur. Elle monte sur le chauffeur et le fait glisser en elle. «Leur étreinte en venait au point d’excès où le coeur manque (...) Je lui vis les yeux blancs». La bave lui coule des lèvres. «La jouissance d’Edwarda - fontaines d’eaux vives - se prolongeait de manière insolite. Le flot de volupté n’arrêtait pas de glorifier son être». Tenant la nuque d’Edwarda pendant la frénésie orgastique, le narrateur n’a cessé de scruter ses traits, ses yeux morts, ses tremblements, l’écume qui lui sortait des lèvres. Il pourrait continuer sa narration. Il ne le fait pas. «Je dis ce qui m’oppresse au moment d’écrire: y aurait-il un sens?»

Le lecteur se pose quantité de questions en lisant ce texte très bref. Pourquoi le pseudonyme Angélique, pourquoi le nom Edwarda, pourquoi la Porte Saint-Martin, pourquoi cette pierre noire devant laquelle tressaille le narrateur, pourquoi Edwarda porte-t-elle un boléro, un domino et un loup à barbe de dentelles? À toutes ces questions, l’appareil critique répond admirablement. Mais une chose reste troublante pour moi. L’effarement que je connus en lisant ces pages à seize ans ressemble beaucoup à celui que je connais aujourd’hui. Seule différence: à seize ans, je me cachais dans la fraîche obscurité des W-C pour les lire et caresser Boby. Aujourd’hui, je lis mot à mot, le doigt sous la ligne, dans une sorte de fièvre qui est effort de compréhension, un des textes les plus énigmatiques de Bataille. Mais qu’a-t-il voulu faire en imaginant cette fiction? Mimer l’extase mystique, mettre en scène Eros et Thanatos, raconter l’impossible, inscrire la jouissance féminine au centre du texte, mettre le lecteur au supplice? À chaque lectrice d’y répondre.

 

 

 

Georges Bataille: Romans et récits, La Pléiade, 2004

08/11/2013

Oiseau de hasard

 

 

par Pascal Rebetez

 

Oiseau_de_hasard_grand.jpgAlexandre Voisard se nourrit de sa famille et c’est une digestion lente, qui prend du temps, mais se savoure avec d’autant plus d’appétit, qui, le concernant, vient en mangeant, et en prenant de l’âge : le poète a fêté ses 83 ans. Et pour notre plaisir, il sort son meilleur livre de prose, un roman familial qui fait suite à Le Mot Musique, portrait fraternel de son père, écrit il y a dix ans déjà, et qui dans son ton, en un peu plus compassé, fait penser à cet Oiseau de Hasard. Ici, c’est le grand-père qui fait le modèle, un grand-père absent de la saga familial, un nom tu par la mémoire familiale comme un secret trop lourd à porter : c’est que le Louis était un sacré oiseau, noceur comme pas deux, un peu voleur, doué pour trousser les femmes autant que réparer des montres. C’est un chant entre deux siècles, la fin du XIXe et le début du XXe, un temps de petite misère mais aussi d’échappées belles, de rencontres au marché, de départ à la légion… Voisard excelle dans ce récit de vie dont il a dû inventer quelques pièces pour que ça tienne debout, car, en plus du silence familial, il y a peu de traces (une photo de groupe, un carnet militaire) de celui que l’on suit sur ses chemins de traverse, sans en perdre une miette, tant le poète devenu rhapsode sait faire corps avec son aïeul « parmi les brumes où il est censé avoir disparu, ces brumes acides 3478352.image?w=243&h=154des souvenirs que les vivants repoussent comme des mouches ».

 

C’est un bon et salutaire remue-ménage, et si le Louis n’en sort pas forcément grandi (mais quoi, chacun son pauvre destin !), son petit-fils en le ramenant sous le quinquet du souvenir nous donne à lire une sacrément belle histoire.

 

Oiseau de hasard d’Alexandre Voisard, Bernard Campiche Editeur, 206 pages.

 

 

 

05/11/2013

désopilante lettre au Phénix

 

 

antonin moeri

 

 

 

 

Dans la montagne de livres publiés tous les jours sur notre globe, il y a de tout. Bon, on va se contenter du narratif. C’est déjà monstrueux, le nombre d’histoires qui se racontent. Vous me direz, faudrait distinguer les histoires inventées de celles qui ne le sont pas. Parmi celles qui ne le sont pas, il y a les récits de vie. C’est très pénible les récits de vie, parce qu’alors on parle de quoi, l’héroïsme ayant passé à la trappe du ridicule? Ben, on parle de crise existentielle, de suicide, de drogue, de viol (très porteur le viol), d’accident, de maladies (cancer du foie, sida, psychose). Mais raconter tout ça, sans transposition, c’est très... oui, j’allais le dire... disons que c’est joliment fadasse. Quand on transpose, c’est mieux, beaucoup mieux. Le sida par exemple, quand il est transposé, ça donne «Roberto Zucco» et là, c’est fascinant, c’est fort, allons, osons le mot, c’est grand! C’est du lourd, dirait ma fille. Mais il y a aussi, cette fois dans le fictif, l’inventé, le texte qui fait croire que c’est du vrai, je veux dire pris dans le réel qui nous entoure. On peut alors verser dans l’ironie impitoyable, le rire cruel, le sadisme réjouissant, la farce hilarante, le sarcasme amer et meurtrier, les ricanements gorgés de chair et de sang.

 

Vingt ans avant d’écrire sa lettre à l’Ecrivain par excellence, un dénommé Joyau, né en 1950 à Pau et prof dans cette même ville, a envoyé son roman «Tyrannicide» (une éducation sentimentale de 934 pages) à un dénommé Sollers qui dirige, comme chacun sait, la collection «L’Infini» chez Gallimard. Joyau a renouvelé six fois cet envoi au fil du temps. Sans succès. Joyau accuse Sollers de l’avoir relégué dans une classe de lycée, où Joyau fait lire son chef-d’oeuvre à ses élèves. Mais le dénommé Sollers sait de quoi il parle, il sait ce que le mot «littérature» veut dire, il fait donc répondre au paltoquet: «Trame inconsistante, langue pâteuse, personnages ridiculement sans humour». Joyau ne lâche pas le morceau. Il évoque le «risible pastiche célinien intitulé Femmes». Il résume l’histoire que lui, Joyau, a écrite: un célibataire onaniste nommé Léopold vit avec sa mère malade, entreprend une psychothérapie et fait des séjours en psychiatrie. Il explique que l’élément déclencheur de son roman est d’une originalité incontestable: découverte du cadavre de la mère de Léopold qui a conçu ce dernier en couchant avec son propre frère (à elle).

Ce qui fascine dans cette lettre, c’est que Giulio Minghini nous fait si bien entrer dans la peau, la tête, le coeur, les manies, les rancoeurs, les représentations d’un auteur éconduit que je me suis dit: il y a des millions d’écrivains non publiés, comment ne pas se reconnaître dans ce portrait plus «vrai» que n’importe quel récit d’auteur éconduit rêvant de publier son chef-d’oeuvre dans la collection dirigée par l’Autorité Spirituelle des temps modernes! 

Pour la troisième tentative auprès de l’illustre mandarin, Joyau monte à Paris et, paniqué, abandonne son oeuvre à une réceptionniste distraite. Fervent admirateur (à l’époque) de l’auteur de «Femmes», il le considère aujourd’hui comme «une pathétique girouette mondaine», un «subversif en pantoufles». Il a pourtant remanié son roman: Léopold découvre l’amour dans les bras du jeune Tunisien qui, en scooter, a renversé et tué la mère de Léopold. Cette cinquième version, il l’enverra au pape avec une caisse de madiran (ah oui, ça rappelle quelque chose).

«Foutez la paix à la littérature et retournez à la correction de vos dissertations» lui assènera le clown de salon que Joyau imagine se pavaner de soirée mondaine en coquetèle de la rive gauche, de tendre alcôve vénitienne en exaltante flânerie new-yorkaise. Un Joyau qui finit par imprimer 5000 fois son chef-d’oeuvre, alors que le cadavre de sa mère, dans la pièce à côté, commence à puer. Je ne vous dévoilerai pas la fin, parce que Giulio Minghini, respectueux des pactes de lecture avec lesquels il jongle en virtuose, parce que Giulio Minghini entretient le suspense jusqu’au bout de son histoire.

Si les vantardises ridicules de Joyau nous révèlent le stéréotype du médiocre qui tombe dans les travers d’un auteur de livres impubliables (emphase, recherche du sensationnel à tout prix, freudisme de bazar, délectation auto-centrée), son portrait reflète un autre stéréotype, celui du phénix légendairement fat. Le texte que produit cette réflexion est d’une vivacité et d’une drôlerie qui agissent comme un grand bol d’air frais.

 

 

Giulio Minghini: Tyrannicide, Edition Nil, 2013