12/02/2014

BONS BAISERS DE LITUANIE

 

par Anne Bottani-Zuber

vilnius.jpg- L'Homme a le droit de vivre près de la petite rivière et la petite rivière a le droit de couler près de l'Homme

 

- L'Homme a le droit à l'eau chaude, au chauffage durant les mois d'hiver et à un toit de tuile

 

- L'Homme a le droit de mourir, mais ce n'est pas un devoir

 

- L'Homme a le droit de faire des erreurs

 

- L'Homme a le droit d'être unique

 

- L'Homme a le droit d'aimer

 

- L'Homme a le droit de ne pas être aimé, mais pas nécessairement

 

- L'Homme a le droit d'être ni remarquable ni célèbre

 

- L'Homme a le droit de paresser ou de ne rien faire du tout

 

- L'Homme a le droit d'aimer le chat et de le protéger

 

- L'Homme a le droit de prendre soin du chien jusqu'à ce que la mort les sépare

 

- Le chien a le droit d'être chien

 

- Le chat a le droit de ne pas aimer son maitre mais doit le soutenir dans les moments difficiles

 

- L'Homme a le droit, parfois de ne pas savoir qu'il a des devoirs

 

- L'Homme a le droit de douter, mais ce n'est pas obligé

 

- L'Homme a le droit d'être heureux

 

- L'Homme a le droit d'être malheureux

 

- L'Homme a le droit de se taire

 

- L'Homme a le droit de croire

 

- L'Homme n'a pas le droit d'être violent

 

- L'Homme a le droit d'apprécier sa propre petitesse et sa grandeur

 

- L'Homme n'a pas le droit d'avoir des vues sur l'éternité

 

- L'Homme a le droit de comprendre

 

- L'Homme a le droit de ne rien comprendre du tout

 

- L'Homme a le droit d'être d'une nationalité différente

 

- L'Homme a le droit de fêter ou de ne pas fêter son anniversaire

 

- L'Homme devrait se souvenir de son nom

 

- L'Homme peut partager ce qu'il possède

 

- L'Homme ne peut pas partager ce qu'il ne possède pas

 

- L'Homme a le droit d'avoir des frères, des sœurs et des parents

 

- L'Homme peut être indépendant

 

- L'Homme est responsable de sa Liberté

 

- L'Homme a le droit de pleurer

 

- L'Homme a le droit d'être incompris

 

- L'Homme n'a pas le droit d'en rendre un autre coupable

 

- L'Homme a le droit d'être un individu

 

- L'Homme a le droit de n'avoir aucun droit

 

- L'Homme a le droit de ne pas avoir peur

 

- Ne conquiers pas

 

- Ne te protège pas

 

- N'abandonne jamais

Je ne vous ferai pas l’affront de commenter ce texte. Je suis sûre que vous en goûterez sans moi la poésie, la justesse, et ce petit côté absurde qui lui ôte toute solennité. Je vous dirai simplement qu’il a été écrit par deux réalisateurs lituaniens, Romas Lileikis et Thomas Tchepaitis, pour servir de Constitution à un quartier de Vilnius qui s’est autoproclamé république autonome. Et je vous dirai encore que « l’article constitutionnel » que je préfère est : « l’homme n’a pas le droit d’avoir de vues sur l’éternité ». Ces quelques mots, d’une sagesse qui ne s’appesantit pas, pourfendent les intégrismes religieux et nous remettent à notre juste place : nous sommes de simples êtres humains ; au bout du compte nous ne savons pas grand-chose et face à l’infini, l’humilité est requise. L’éternité n’appartient à aucun d’entre nous. Elle est, par essence, ce qui nous dépasse. Elle est le grand mystère.

J’aime Vilnius et pas seulement pour sa petite république autonome. Je l’aime parce que la poésie y a droit de cité, souvent où on ne l’attend pas. Sur une place, on découvre un arbre au tronc gigantesque auquel on a tricoté une petite laine bariolée. Ailleurs serpente, le long d’un mur décoré d’œuvres d’art, une rue consacrée aux écrivains du monde entier. Sur les façades des maisons ocre, et bleues, et roses passe une ombre. Dans un square en fin d’après-midi tous les gens du quartier se donnent rendez-vous ; il y a des enfants, bien sûr, qui glissent sur un toboggan et d’autres qui découvrent la griserie de la vitesse sur un tourniquet, mais il y aussi des adolescents, des vieux et des vieilles, de belles femmes blondes aux jambes interminables ; et tout ce monde est debout ou assis, parle doucement avec son voisin – les éclats de voix ne sont pas monnaie courante en Lituanie - ou se contente d’être là, sans parler, mais bien heureux d’être dehors, au milieu des autres.

J’aime le peuple lituanien qui , à l’instar des Lettons et des Estoniens, a secoué le joug soviétique en chantant – parfaitement en chantant ! En formant, avec ses frères baltes, une chaîne humaine longue de 560 kilomètres allant de Vilnius à Tallinn en passant par Riga. En plantant des centaines de croix sur une colline, près de Siaullai, en les plantant sans relâche malgré l’action répétée des bulldozers communistes. Un peuple réservé et déterminé. Un peuple qui semble savoir qu’un poème, telle un chanson, ne sert à pas grand-chose, s’il est désarmé.

 

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