28/02/2014

La trilogie de Karla

 


Par Alain Bagnoud

Ça fait du bien, quelquefois, de se replonger dans des polars éprouvés. Par exemple La Taupe, de John Le Carré (1974). Dans les services secrets anglais, après la deuxième guerre mondiale, un agent soviétique a réussi à grimper jusqu'aux premières places de la hiérarchie. Toute ressemblance avec les Cinq de Cambridge n'est évidemment pas un hasard.

Pour donner du ressort à son histoire, Le Carré soigne le contexte. Pas d'épisodes flamboyants, mais une recherche sourde et une qualité particulière de mystère. Le sentiment qu'il excelle à transmettre est que tous les individus sont d'une richesse insoupçonnables, que sous la façade, derrière la couverture, il y a une seconde vie, voire une troisième, en chacun.

Smiley, espion mis à la retraite, n'a pas le profil des héros. Corpulent, myope, réservé, il a pourtant des atouts. C'est un remarquable joueur d'échec qui sait faire oublier son intelligence pour tromper ses ennemis.

La Taupe est l'amant de la femme de Smiley, qui est chargé de le démasquer. Et Karla, le soviétique qui dirige tout à distance, est son ennemi personnel et son double. Ils se sont rencontrés lors d'un interrogatoire où Smiley était chargé de le retourner, sans succès. Carla lui a volé son briquet.

Le Carré, après le succès de son premier livre, reprend ses personnages dans Comme un collégien (1977). Il s'agit d'y capturer une taupe soviétique, une autre, infiltrée celle-là en Chine communiste. C'est un gros gibier, qui se négocie sur fond d'intrigues dans les différents services secrets alliés.

Il y a dans ce livre beaucoup plus d'action, plus de mouvement et moins de combat intellectuel à distance. L'agent de Smiley, « le collégien », ressemble d'avantage aux agents secrets convenus. Il est aventureux, entreprenant, séducteur, assoiffé d'action. Les épisodes se succèdent, à Hong Kong et dans la Chine. La ligne de l'intrigue est parfois tortueuse mais le sort réservé à Smiley ne change pas.

Les intrigues ont finalement raison du chef espion bedonnant, brillant mais d'apparence médiocre. Il avait été mis à la retraite dans La Taupe. Il est écarté à nouveau du service dans Comme un collégien, parce que son agent a foiré à la fin, mais surtout parce que le marigot politique est favorable aux crocodiles et pas du tout aux hommes intègres.

On le retrouve pourtant dans Les gens de Smiley (1980). Désabusé, nostalgique, allusif, elliptique, le livre apporte quelques éléments parfois obscurs que le lecteur doit développer et reconstituer. Un exercice fascinant.

Ça se termine par la victoire discrète mais définitive de Smiley sur son vieil adversaire soviétique, dans un monde de vieux agents mis à la retraite, d'indicateurs au rebut, d'ancien collaborateurs écartés.

Ces gens méprisés par les nouveaux services de renseignement découvrent, grâce à leurs réseaux et à leur mémoire, le moyen de coincer Karla dont la fille un peu folle est la faiblesse. Le stratège russe a pris des risques pour la mettre à l'abri en Suisse. On se retrouve ainsi à Berne, nid d'espion, et mémoire de la guerre froide. Berne, où Le Carré a étudié à l'université de Berne de 1948 à 1949. Berne, plaque tournante de l'espionnage. Qui l'eût cru ?

27/02/2014

Sollers joue les voyants

DownloadedFile.jpegJean-Luc Godard disait que pour faire un bon film, il faut une femme et un flingue. Pour Philippe Sollers, il faut de convoquer une femme, une ville et quelques livres…

À chaque fois, Sollers parvient à nous surprendre. Dieu sait pourtant qu'il a une œuvre impressionnante (plus de 70 livres), trop méconnue, hélas, ou mal lue, éclipsée par l'envergure du personnage, imposant lui aussi. Des essais (3000 pages de Fugues, de Guerre du Goût et de Défense de l'Infini !), des journaux et surtout des romans. Tous singuliers…

Le dernier livre en date s'appelle Médium*. Comme toujours chez Sollers, il démarre ailleurs, et en fanfare. Il suffit de prononcer le nom de Venise et la magie se met en marche… Un bistrot sur les quais, un Français qu'on s'amuse à appeler Professore, mais qui passe son temps à dormir et à rêver, une serveuse, Loretta, une masseuse un tantinet médium, Ada, et le roman démarre comme un voyage dans l'espace et le temps…

Pas d'intrigue, ici, ni de personnages pittoresques. DownloadedFile.jpegMais une rêverie au fil de l'eau du grand Canal, du corps des femmes, du silence et des livres. Comme toujours, on est vite emporté par le mouvement de l'écriture. On traverse l'époque. On passe d'un continent à l'autre. On voyage dans le temps et les esprits, comme un médium précisément : « personne susceptible d'entrer en contact avec les esprits. »

C'est l'occasion, pour Sollers, d'explorer et de chanter encore une fois Venise, la ville des Doges, des hommes de passage et des écrivains taciturnes. C'est l'occasion, aussi, de décrire la folie de l'époque infectée de télé, de zapping et de divertissements aux rires déjà enregistrés, de chansons débiles, où nuit et jour l'image et le bavardage règnent… La critique n'est pas neuve, certes. Mais Sollers, dans ce petit livre électrique, nous propose un antidote à cette folie, intitulé « Manuel de contre-folie ». « Poison ? Contrepoison. Blessures ? Cicatrices. Cauchemars ? Extases programmées. Mauvaise humeur ? Rires. Problèmes d'argent ? Augmentez les dépenses. »

Je ne connais rien de plus roboratif qu'un livre de Sollers : c'est une fête à Venise, pleine de musique et de rire, de sensualité, d'intelligence, de surprises…

Et de rencontres inattendues…

Dans chaque roman de Sollers, des écrivains ou des peintres, le plus souvent morts (mais les écrivains ne meurent jamais) viennent nous rendre visite. Dans L'Eclaircie, il y avait Manet. Dans Une vie divine, Nietzsche. Et dans Médium, il y a ce cher Isidore Ducasse, dit Comte de Lautréamont (ci-contre). images.jpegUn amour de jeunesse de Sollers. Ça tombe bien : c'est aussi mon amour de jeunesse. Son fantôme rôde ici entre Venise et Paris, l'époque moderne et la Commune. Plutôt que Les Chants de Maldoror, Sollers revisite ici les Poésies de Ducasse. En montrant qu'elles collent parfaitement à notre époque, car les écrivains sont des médiums : ils voient (dans) l'avenir, prédisent les catastrophes, sont en avance sur leur temps…

« Je suis le Médium, écrit Sollers, et le double de quelqu'un qui dure. »

C'est la magie de la littérature de convoquer sans cesse des fantômes qui sont plus vivants que les vivants et n'arrêtent pas de nous surprendre !

* Philippe Sollers, Médium, Gallimard, 2013.

25/02/2014

Cinq nouvelles de Moeri à la radio

 

 
Mars 2014  
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Imaginaire

Claude Dalcher
du lundi au vendredi de 16h00 à 16h30

Lundi 3 Mars 2014

 
 
Antonin Moeri: Nouvelles (1/5)
Couverture du recueil "Encore chéri !". [éd. Bernard Campiche]
 

Couverture du recueil "Encore chéri !". [éd. Bernard Campiche]

Né à Berne, Antonin Moeri est parfaitement bilingue. Mais c’est en français qu’il transcrit son imaginaire sur la page. Maître de la brièveté littéraire, il s’amuse avec la langue, variant les thèmes, les lexiques et les musiques.

Les nouvelles choisies sont extraites de ses deux derniers recueils "Tam-tam d'Éden" & "Encore chéri !" parus chez Bernard Campiche Éditeur.
 

20/02/2014

Les deux Ami ou l'histoire de héros ordinaires

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par Jean-Michel Olivier

Dans tous ses livres, Janine Massard s'intéresse aux destins ordinaires, aux humiliés, aux silencieux, aux petites gens, comme on dit. C'est le cas dans son dernier roman, qui est davantage une chronique des Gens du lac* qu'un véritable roman, d'ailleurs. Janine Massard excelle à reconstituer le quotidien des oubliés, de ceux (et celles, surtout) qui ne laissent pas de trace. Vies ordinaires, dédaignées, mais quelquefois héroïques…

Ils s'appelaient les deux Ami : images.jpegAmi Gay père et Ami Gay fils, prénommé Paulus (image à droite). Ils étaient pêcheurs à Rolle, petite ville au bord du lac Léman. Deux caractères bien trempés, obéissant aux ordres d'une virago autoritaire, Berthe, épouse du père et mère de Paulus. Tous les matins, ils vont poser leurs filets au large. Un travail dur et ingrat, car la pêche n'est pas toujours miraculeuse. 

Au milieu du lac, dans les zones poissonneuses, ils côtoient leurs voisins de l'autre rive, les Français de Thonon, Anthy ou Evian. Les pêcheurs se connaissent. Ils sont souvent amis et solidaires, malgré la concurrence. Il y a une connivence des gens du lac, par-delà la frontière, que Janine Massard décrit très bien.

Survient la guerre, et bientôt la débâcle française : la frontière entre les deux pays, qui passe dans les eaux du lac, demeure invisible, mais elle est maintenant surveillée par des patrouilles côtières. La situation se complique dès 1942 : l'occupation devient visible avec l'arrivée des troupes allemandes. Et la frontière est de plus en plus surveillée…

images-1.jpegCela n'empêche pas les pêcheurs d'accomplir leur métier, d'autant plus nécessaire que la nourriture est rare, des deux côtés d'ailleurs, et le poisson très prisé. C'est au milieu du lac que tout se joue : on se partage parfois la pêche, on fait passer en douce des marchandises de première nécessité, et bientôt des passagers clandestins. Hommes, femmes, enfants qui doivent fuir la France parce qu'ils sont recherchés ou persécutés. Ce n'est pas un acte d'héroïsme unique, mais une véritable filière de passage qui se met en place. Et les Ami Gay ne sont pas les seuls à narguer la police de la France occupée : les réfugiés arrivent sur toute la côte lémanique. Le plus célèbre étant Pierre Mendès-France qui débarque au port d'Allaman…

Ces héros ordinaires, Janine Massard reconstitue leur vie, leurs habitudes, leur visage. On en parle peu, car l'efficacité de leur engagement tient avant tout à leur silence. C'est le mérite de la romancière de les avoir tirés de ce silence. Après la guerre, les deux Ami ont été félicités par le gouvernement français pour leur acte d'héroïsme. Ils ont sauvé des dizaines de vies, mais peu de gens s'en souviennent encore.

Sauf les gens du lac

Un beau livre, donc, qui se perd parfois dans l'anecdote psychologique (on perd alors de vue le centre névralgique du roman : l'histoire des deux Ami). A recommander à tous ceux qui ont la mémoire courte…

* Janine Massard, Gens du lac, roman, Bernard Campiche éditeur, 2013.

19/02/2014

Les fables de La Fontaine et l’initiative de l’UDC contre « l’immigration de masse »

 

 

par Anne Bottani-Zuber

 

Il était une fois un pays prospère. Cependant certains grincheux se lamentaient : ils voulaient bien être prospères, ça c’est sûr, mais ils n’aimaient pas les allées et venues des étrangers, qui troublaient la tranquillité de leurs verts pâturages.

Les grincheux devinrent de plus en plus nombreux et décidèrent alors démocratiquement de diminuer drastiquement la présence de ces gens qu’ils ne connaissaient pas.

 Mais les grincheux avaient oublié que ces gens venus d’ailleurs allaient et venaient pour soigner les malades, s’occuper des vieillards, fabriquer des montres, enseigner dans les universités, inventer de nouveaux circuits dans les ordinateurs, couper des salades, traire des vaches, construire des maisons, des routes et des ponts.

 Les grincheux voulaient prospérité et tranquillité. Ils perdirent l’un et l’autre.

 

« Un tiens vaut, ce dit-on, mieux que deux tu l’auras

L’un est sûr, l’autre ne l’est pas » (le Petit poisson et le Pêcheur)

Nous allons nous organiser autrement, disaient ceux qui grinchaient dans ce pays prospère. Rien qu’entre nous, ça sera mieux. Bien mieux. Nous n’avons pas besoin d’eux. Oui, c’est ça, restons entre nous et il y aura des emplois pour chacun, de la place dans les trains, des maisons en suffisance, on pourra rouler sur nos routes sans craindre les bouchons, notre air redeviendra pur, et les coffres de nos banques déborderont de billets.

 « Pendant ces derniers temps, combien en a-t-on vus

Qui du soir au matin sont pauvres devenus

Pour vouloir trop tôt être riches ? » (la Poule aux Œufs d’Or)
 

Ces gens d’ailleurs nous volent, disaient les grincheux en grinchonnant, parce qu’ils viennent chez nous soi-disant pour travailler et puis ils se mettent au chômage et nous devons les entretenir. Qu’ils s’en aillent donc !

 Les gens d’ailleurs sont rentrés chez eux. Plusieurs entreprises sont parties s’installer sous d’autres cieux. Ce sont les grincheux à présent qui risquent de se trouver au chômage.

 « C’est ainsi que le plus souvent

Quand on pense sortir d’une mauvaise affaire

On s’enfonce encore plus avant. » (la Vieille et les Deux Servantes)

 

14/02/2014

Jean-Philippe Toussant, La vérité sur Marie


Par Alain Bagnoud

Au milieu de La vérité sur Marie, quelle scène ! Un cheval dans un avion au milieu de l'orage. On ne sait pas si on est au ciel ou dans les enfers. Onirique, somptueux, fulgurant. Ça soulève tout le livre, emporte les doutes du lecteur qui, comme moi, trouve parfois chez Toussaint quelque chose de minutieux qui fait frôler l'ennui.

Pas la scène du cheval, oh non, mais, par exemple, le début et la fin de La vérité sur Marie : c'est du très beau travail littéraire, millimétré toujours, mais qui manque parfois un peu d'éclat à mon sens.

Le récit commence par la description de la mort de l'amant de Marie, ou plutôt de la nuit qui précède. Restaurant, baise, crise cardiaque, arrivée des secours et du narrateur. Ça se termine par les retrouvailles du narrateur et de Marie sur une île.

C'est très bien, très formulé. Mais la scène du cheval ! Ah, le cheval dans l'avion !

La Vérité sur Marie fait partie d'un quadriptique dont le dernier tome, Nue, vient de rater encore ce Prix Goncourt qu'on pronostique à Jean-Philippe Toussaint depuis des années.

Dans sa version poche, il est suivi d'un entretien un peu tautologique de l'auteur avec Pierre Bayard. Il s'agit pour Toussait de justifier des scènes écrites alors que son narrateur se trouvait géographiquement ailleurs.

Jadis, Toussaint n'osait pas faire ça. Comment légitimer de raconter un récit si le narrateur ne le voit pas ? Maintenant il se risque. Il cherche un peu d'air. Il va vers l'omniscience, oh, avec précaution, à petit pas, par crainte de faire s'écrouler sur lui tous les murs de théorie littéraire post-structuraliste qui entourent encore les Editions de Minuit. Louable recherche de liberté !

 

Jean-Philippe Toussant, La vérité sur Marie, Minuit

12/02/2014

BONS BAISERS DE LITUANIE

 

par Anne Bottani-Zuber

vilnius.jpg- L'Homme a le droit de vivre près de la petite rivière et la petite rivière a le droit de couler près de l'Homme

 

- L'Homme a le droit à l'eau chaude, au chauffage durant les mois d'hiver et à un toit de tuile

 

- L'Homme a le droit de mourir, mais ce n'est pas un devoir

 

- L'Homme a le droit de faire des erreurs

 

- L'Homme a le droit d'être unique

 

- L'Homme a le droit d'aimer

 

- L'Homme a le droit de ne pas être aimé, mais pas nécessairement

 

- L'Homme a le droit d'être ni remarquable ni célèbre

 

- L'Homme a le droit de paresser ou de ne rien faire du tout

 

- L'Homme a le droit d'aimer le chat et de le protéger

 

- L'Homme a le droit de prendre soin du chien jusqu'à ce que la mort les sépare

 

- Le chien a le droit d'être chien

 

- Le chat a le droit de ne pas aimer son maitre mais doit le soutenir dans les moments difficiles

 

- L'Homme a le droit, parfois de ne pas savoir qu'il a des devoirs

 

- L'Homme a le droit de douter, mais ce n'est pas obligé

 

- L'Homme a le droit d'être heureux

 

- L'Homme a le droit d'être malheureux

 

- L'Homme a le droit de se taire

 

- L'Homme a le droit de croire

 

- L'Homme n'a pas le droit d'être violent

 

- L'Homme a le droit d'apprécier sa propre petitesse et sa grandeur

 

- L'Homme n'a pas le droit d'avoir des vues sur l'éternité

 

- L'Homme a le droit de comprendre

 

- L'Homme a le droit de ne rien comprendre du tout

 

- L'Homme a le droit d'être d'une nationalité différente

 

- L'Homme a le droit de fêter ou de ne pas fêter son anniversaire

 

- L'Homme devrait se souvenir de son nom

 

- L'Homme peut partager ce qu'il possède

 

- L'Homme ne peut pas partager ce qu'il ne possède pas

 

- L'Homme a le droit d'avoir des frères, des sœurs et des parents

 

- L'Homme peut être indépendant

 

- L'Homme est responsable de sa Liberté

 

- L'Homme a le droit de pleurer

 

- L'Homme a le droit d'être incompris

 

- L'Homme n'a pas le droit d'en rendre un autre coupable

 

- L'Homme a le droit d'être un individu

 

- L'Homme a le droit de n'avoir aucun droit

 

- L'Homme a le droit de ne pas avoir peur

 

- Ne conquiers pas

 

- Ne te protège pas

 

- N'abandonne jamais

Je ne vous ferai pas l’affront de commenter ce texte. Je suis sûre que vous en goûterez sans moi la poésie, la justesse, et ce petit côté absurde qui lui ôte toute solennité. Je vous dirai simplement qu’il a été écrit par deux réalisateurs lituaniens, Romas Lileikis et Thomas Tchepaitis, pour servir de Constitution à un quartier de Vilnius qui s’est autoproclamé république autonome. Et je vous dirai encore que « l’article constitutionnel » que je préfère est : « l’homme n’a pas le droit d’avoir de vues sur l’éternité ». Ces quelques mots, d’une sagesse qui ne s’appesantit pas, pourfendent les intégrismes religieux et nous remettent à notre juste place : nous sommes de simples êtres humains ; au bout du compte nous ne savons pas grand-chose et face à l’infini, l’humilité est requise. L’éternité n’appartient à aucun d’entre nous. Elle est, par essence, ce qui nous dépasse. Elle est le grand mystère.

J’aime Vilnius et pas seulement pour sa petite république autonome. Je l’aime parce que la poésie y a droit de cité, souvent où on ne l’attend pas. Sur une place, on découvre un arbre au tronc gigantesque auquel on a tricoté une petite laine bariolée. Ailleurs serpente, le long d’un mur décoré d’œuvres d’art, une rue consacrée aux écrivains du monde entier. Sur les façades des maisons ocre, et bleues, et roses passe une ombre. Dans un square en fin d’après-midi tous les gens du quartier se donnent rendez-vous ; il y a des enfants, bien sûr, qui glissent sur un toboggan et d’autres qui découvrent la griserie de la vitesse sur un tourniquet, mais il y aussi des adolescents, des vieux et des vieilles, de belles femmes blondes aux jambes interminables ; et tout ce monde est debout ou assis, parle doucement avec son voisin – les éclats de voix ne sont pas monnaie courante en Lituanie - ou se contente d’être là, sans parler, mais bien heureux d’être dehors, au milieu des autres.

J’aime le peuple lituanien qui , à l’instar des Lettons et des Estoniens, a secoué le joug soviétique en chantant – parfaitement en chantant ! En formant, avec ses frères baltes, une chaîne humaine longue de 560 kilomètres allant de Vilnius à Tallinn en passant par Riga. En plantant des centaines de croix sur une colline, près de Siaullai, en les plantant sans relâche malgré l’action répétée des bulldozers communistes. Un peuple réservé et déterminé. Un peuple qui semble savoir qu’un poème, telle un chanson, ne sert à pas grand-chose, s’il est désarmé.

 

10/02/2014

à propos du dernier livre d'Anne-Lise Grobéty

 

par antonin moeri

 

 

 

Il m’arrive de sortir, le soir, pour discuter avec des auteurs. Rien que ce mot, auteur, on a déjà des doutes. Imaginez la scène: T’as fait quoi hier soir? J’ai mangé avec un écrivain, ou bien, j’ai mangé avec un romancier. On se croirait au XIX e siècle. Mais enfin, quand on mange avec un romancier, un écrivain ou un auteur, vient immanquablement le moment où le problème du style est abordé. On ne trouve jamais de bonnes réponses. On tourne autour du pot. Me demande si le style n’est pas une question de ton. Petite musique, disait Céline. Comment dire? Il y a des écrivains qui créent une langue, une langue à nulle autre pareille, une langue dans la langue si j’ose dire. Une page suffit et on se dit: ah oui, là il y a une langue qui n’est pas la langue du bac, des plaidoiries ou des journalistes. C’est trop évident. Ramuz a créé une langue. Céline a créé une langue. Cingria a créé une langue. Koltès a créé une langue. C’est l’impression que j’eus en commençant à lire le dernier livre d’Anne-Lise Grobéty: «La corde de mi». Voilà, nous y sommes, dans une langue si particulière qu’on entend aussitôt la petite musique dont parlait cet autre spécialiste de dentelles rares. Combien y en a-t-il, dans un siècle, de ces auteurs-là? me demandai-je en posant le livre d’Anne-Lise sur ma table.

 

Anne-Lise Grobéty: La corde de mi, Edition Bernard Campiche, 2006

08/02/2014

L'Affaire Jaccoud

Par Pierre Béguin

 

Plan-les-Ouates, 1 mai 1958.

 

J’avais 5 ans. La victime réparait mon tricycle. Mon sauveur! Car j’adorais ce fichu tricycle malgré (ou à cause de) ses problèmes récurrents. C’est mon grand père qui nous amenait là-bas, mon tricycle et moi. Je me souviens vaguement de la maison, de l’atelier à côté. Bizarrement, je me souviens d’un bric-à-brac de machines et de planches...

Le meurtre s’est déroulé là, peu avant 23 h. Il donnera lieu à l’un des procès les plus retentissants de l’histoire judiciaire. Car l’accusé n’est pas n’importe qui. Pierre Jaccoud, un des plus célèbres avocats de Suisse, ancien bâtonnier, député à Berne, chef de la section radicale de Genève, vice-président du conseil d’administration des Services industriels, administrateur de la Grande Dixence, de Radio-Genève, de l’orchestre de la Suisse romande, potentiellement futur Conseiller fédéral.

 

Le 19 mai, l’avocat est entendu en qualité de témoin. Les charges qui pèsent sur lui s’accumulent. Le 7 juin, il est de nouveau convoqué par le juge d’instruction. Avant d’arriver au Palais de Justice, il avale quantité de calmants. Quelques jours plus tôt, en voyage à Stockholm, il s’était fait teindre les cheveux en blond (la femme de la victime avait décrit le meurtrier avec des cheveux noirs). Double aberration! Comment un avocat de la stature de Jaccoud pouvait-il s’imaginer qu’une teinture allait tromper son monde et qu’un geste absurde lui permettrait d’échapper à son interrogatoire? Pourquoi aggrave-t-il les soupçons qui pèsent sur lui? A la clinique psychiatrique où on l’a transporté, il se livre à un simulacre de suicide en tentant de se pendre à l’aide de ses draps. Etat dépressif, se justifie l’avocat. Il est catalogué: «Un des plus grands comédiens au monde!» s’écriait mon père, outré. Et pour un calviniste de son acabit, il n’y avait pas jugement plus dépréciatif. Un jugement largement partagé qui condamne l’avocat aussi sûrement que le faisceau d’indices qui l’accusent. «Jupiter rend fou ceux qu’il veut perdre» dit-on. Un aphorisme fait sur mesure pour Jaccoud. Bien sûr, d’aucuns ont crié à la revanche des médiocres sur celui qui, au temps de sa splendeur, les méprisait du haut de sa superbe. Reste que le mobile ne convainc pas et que la barbarie du crime ne colle pas avec le profil de l’accusé. A moins d’admettre une crise de schizophrénie et l’attitude de déni qui s’ensuit. Car le coupable ne cessera de clamer son innocence et de demander la révision de son procès. Jusqu’à sa mort...

 

La légitime indignation calmée, l’habitude de l’implicite reprit le dessus. On ne parlait plus de l’affaire Jaccoud dans la commune, pas devant les enfants en tout cas. Le procès se déroula du 18 janvier au 4 février 1960. J’allais avoir 7 ans et jamais on n’en fit mention devant moi. Jamais on n’allait en reparler en famille. Curieux procès par ailleurs, où le procureur général et l’accusé se connaissent si bien qu’ils en viennent parfois à se tutoyer, où Paris, par la voix de Maître Floriot, vient donner des leçons à la provinciale Genève en démontrant les carences de ses experts criminologues aux méthodes dépassées. La presse française adore, la presse genevoise supporte mal. Les genevois aussi. Encore un élément au passif de Jaccoud. Le 4 février, il est condamné à 7 ans de réclusion pour homicide volontaire et délit manqué d’homicide. Un verdict qui laisse planer le doute: trop ou trop peu. Le crime odieux méritait de toute évidence le terme d’assassinat pour perversité particulière et, donc, la réclusion à vie. Curieusement, les jurés ont répondu par la négative à cette question.

 

C’est précisément le déroulement intégral de ce procès qui retentit dans toute l’Europe que nous raconte le livre du journaliste français Stéphane Jourat, paru il y a une vingtaine d’années déjà, un livre qui a retenu mon attention pour les raisons évidentes décrites plus haut. Bien entendu, l’auteur ne manque pas de situer le procès sous le regard sévère des quatre juges figés sur leur mur de marbre. Comme si Jaccoud devait comparaître devant Farel, Calvin, Bèze et Knox enveloppés dans les plis de leur robe rigide, dans leur bonnet identique et leur même expression impitoyable. Comme si toute une ville avec ses siècles de calvinisme devait peser irrémédiablement dans le verdict. C’est un règle narrative: le décor doit faire partie de la dramaturgie (après tout, depuis Ferney, c’est bien le fanatisme catholique de Toulouse que décrivait Voltaire dans l’affaire Calas). Au final, pas d’éléments nouveaux, bien sûr. Mais on se rend compte que le temps a bénéficié au condamné. Un léger parti pris de l’auteur pour l’innocence de Jaccoud et cette phrase de Maître Floriot mise en évidence en conclusion de «son extraordinaire plaidoirie»: «Si Jaccoud est innocent, tout est simple, tout devient clair. Si, au contraire, vous le considérez comme coupable, tout est absurde, tous les gestes de Jaccoud ne sont plus qu’une longue suite d’aberrations». Sous-entendre l’erreur judiciaire est plus vendeur...

 

Le lecteur qui n’a jamais entendu parler de – ou qui connaît vaguement – l’affaire Jaccoud penchera peut-être pour l’innocence de l’avocat. Pourtant, au vu des faits et des indices qui l’accablent, il semble a priori que son innocence soit aussi improbable que sa culpabilité est absurde. Dans cette affaire, tout se tient en équilibre précaire sur cette arrête qui sépare le possible de l’impossible. Un exemple parmi beaucoup d’autres: le crime a eu lieu peu avant 23 h. Jaccoud ne peut justifier de son emploi du temps ce soir-là entre 22 h 30 et 23 h 15. Avant il est à son étude. Après, il est chez lui. L’enquête détermine qu’il disposait de 15 minutes maximum pour effectuer à vélo le trajet Corraterie, Plainpalais, route des Acacias, rampe du Grand-Lancy, Plan-les-Ouates. Pour moi, pas de problème, mais mon vélo dispose de trente vitesses et pèse moins de 8 kilos. Celui de Jaccoud est bloqué en 3e vitesse et doit atteindre le poids d’un vélo militaire. Même sans circulation et sans feux, comme c’était le cas à l’époque, presque 20 kilomètres / heure sur un tel trajet frise l’exploit, d’autant plus qu’on le dit en mauvaise santé. Très difficile donc... mais pas absolument impossible. Un peu comme ce bouton qui manque à sa gabardine et qu’on a retrouvé sur les lieux du crime. Un bouton analogue, mais pas forcément identique...

 

La vérité est maintenant enterrée avec les principaux acteurs et témoins. L’énigme demeure. On peut se questionner sur l’utilité de remuer de telles affaires, si ce n’est pour les répertorier dans une collection genre «crime story» comme c’est le cas pour le livre de Stéphane Jourat. On l’a dit, le journaliste s’en tient au déroulement du procès. C’est pourtant dans les bordures, les zones d’ombre, que l’intérêt subsiste. Le territoire du romancier, non du journaliste. L’affaire reste un formidable miroir des mentalités. Et Jaccoud, véritable personnage de roman, un terrain d’exploration idéal: sa part d’ombre, ses tendances névrotiques, sa personnalité double nous y invitent. On aimerait plonger dans ces failles qu’on sent infiniment plus intéressantes et pertinentes que les longues querelles d’experts qui ont ponctué le procès. De même, voudrait-on peindre l’effroi, la sensation d’horreur qui saisit l’être tout à coup accusé de meurtre, à tort ou à raison. Ces objets apparemment familiers et inoffensifs et qui deviennent subitement des pièges potentiels. Ce veston par exemple, que Jaccoud portait depuis si longtemps, taché à l’intérieur de microscopiques gouttes de sang. Cet agenda par exemple, où il dessinait en regard de certaines dates des croix ou des cercles et qui prennent subitement un sens redoutable. Ces coups de téléphone par exemple, donnés ou reçus à telle heure, à telle minute, et qui deviennent d’un coup des faits essentiels dont dépendent réputation et liberté. Tous ces actes les plus anodins de l’existence, accomplis dans l’indifférence, et qui se transforment soudainement en événements majeurs, en preuves accablantes. Oui, le territoire du romancier... Georges Simenon, qui assista régulièrement au procès entre le 18 janvier et le 4 février 1960, ne s’y était pas trompé...

 

L’Affaire Jaccoud, Stéphane Jourat, Fleuve Noir, 1992