30/05/2014

Ezra enigma, Jean-Pierre Keller

 

Par Alain Bagnoud

Dans son roman, "Ezra enigma", Jean-Pierre Keller réhabilite Ezra Pound, un énorme poète, auteur d'une œuvre maîtresse, les Cantos. Celle-ci est réputée difficile. Elle devrait n'avoir cependant aucune peine à installer son auteur dans le panthéon des grands auteurs, s'il n'y avait pas un problème. Un problème politique.

Ezra Pound s'est placé dans le mauvais camp pendant la guerre. Intéressé par l'économie, cherchant une voie entre le libéralisme et le collectivisme, il a soutenu le fascisme italien. Installé en Italie dès 1924, il louait Mussolini, écrivait des articles dans La British Union of Fascists qui célébraient le dictateur italien. En 1939, revenu en Amérique, il a tenté de convaincre le Sénat de soutenir la politique mussolinienne.

Puis, de retour en Italie, il a commis l'irréparable en animant des émissions sur la radio officielle. « Il y défendait le fascisme, accusait la finance internationale et les Anglo-Américains d'être la cause de la guerre et faisait de la propagande antisémite. Ces allocutions lui vaudront de devenir le 26 juillet 1943 l'une des huit personnes de nationalité américaine et résidentes en Europe inculpées pour trahison. » (Wikipédia)

Du coup, les vainqueurs l'ont arrêté en 45, et mis dans un asile de fous pendant 13 ans, avant qu'il ne soit renvoyé à Venise.

Tout le roman de Keller, qui se lit comme un polar, tourne autour de cette figure. Il invente un étudiant attardé et falot qui subit une déconvenue dans ses études en citant un livre de Pound. Ce jeune homme va plus tard découvrir petit à petit l'homme, visiter les lieux où le poète a résidé, retrouver ses descendants, lire ses œuvres.

Servi par la chance ou le scénario rythmé de Jean-Pierre Keller, il fait la rencontre d'une prof d'uni américaine, une bombe blonde, sensuelle, libre, s'éprend d'une jeune fille, noue des relations amoureuses avec ces deux femmes fascinées par Pound. Un trio qui fait écho à celui du poète avec sa femme et sa maîtresse, ou à celui de la prof d'uni elle-même avec son mari et l'étudiant.

L'ambition de Jean-Pierre Keller est évidemment didactique. Dans le cadre qu'il fixe, dirigeant ses personnages dans un but que ces automates un peu typés ignorent, mais que l'auteur s'est fixé à l'avance, il cherche à imposer la figure de Pound, à comprendre sa trajectoire, à expliquer l'ostracisme que le grand poète subit encore, et à nous intéresser à son œuvre.



Ezra enigma, Jean-Pierre Keller, L'Age d'Homme

29/05/2014

Au nom du père (Pascal Bruckner)

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par Jean-Michel Olivier

Peu de textes, aujourd’hui, vous prennent à la gorge comme le dernier livre de Pascal Bruckner, intitulé Un bon fils*, qui trace une sorte de portrait croisé, en miroir, du père Bruckner par son fils Pascal, portrait sévère, mais juste, sans concession, d’une honnêteté et d’une intelligence très rares.

Dans une œuvre riche et dense, composée d’essais brillants (comme La Tentation de l’innocence, 1995) et de romans très singuliers (comme Lune de fiel, 1981, adapté au cinéma par Roman Polanski, images.jpegou Les Voleurs de beauté, 1997), Pascal Bruckner poursuit, depuis trente ans, une réflexion sur nos hantises et nos remords (Le Sanglot de l’Homme blanc), nos rêves d’innocence, nos paradoxes amoureux et nos désirs d’apocalypse. Sa pensée est souvent fulgurante, et volontiers provocatrice : Bruckner ne se range pas parmi les bien-pensants. Sur tous les sujets qu’il aborde, il jette une lumière nouvelle, inattendue, qui prend tout le monde à contre-pied.

Avec Un bon fils, l’essayiste français nous donne son meilleur livre : le plus personnel, à la fois, le plus cru et le plus cruel. Celui qu’il se devait d’écrire. Pour s’affranchir du fantôme de son père, d’abord, ce fantôme aliénant, infréquentable, et pour enfin être lui-même.

C’est peu dire que Bruckner, comme tant d’autres, règle ses comptes avec son père — mari volage et violent, nostalgique de Vichy et antisémite forcené — : en même temps, c’est la force du livre, il lui rend grâces de sa violence et de ses haines, de l’éternelle colère de l’homme déclassé et ruiné à la fin de sa vie : cet homme qui avait tellement peur qu’on prenne son fils unique pour un Juif…

Unknown.jpegUn bon fils est à la fois un portrait terrifiant et lucide (le père), une autobiographie qui raconte la naissance d’une personnalité (le fils) et un roman de formation qui montre comment, à partir d’une enfance abusée (coups, menaces, corrections diverses) on peut tout de même s’en sortir, et aller jusqu’au bout de sa liberté. «Rentrer dans l’intimité de notre famille, c’était comme soulever une pierre sous laquelle grouillent les scorpions. » Et Bruckner de soulever, l’une après l’autre, avec peur et fascination, toutes les pierres qui forment l’édifice familial…

Né dans un famille « bilingue dès le berceau », ayant appris l’antisémitisme en même temps que le français, Pascal va chercher très vite à sortir de la geôle familiale. Par la maladie, d’abord, la tuberculose, qui l’obligera à fréquenter les sanatoriums des Alpes suisses (Leysin). Par ses études, ensuite, qu’il poursuivra à Paris, entre autres avec Roland Barthes, loin de ce père toxique et de cette mère qui « se punit pour punir son mari ». Les livres demeurent une arme sans égale contre la tyrannie et le meilleur moyen de chasser ses démons.

« Comment sortir de son enfance ? Par la révolte et par la fuite, mais surtout par l’attraction : en multipliant les passions qui vous jettent dans le monde. La liberté, c’est d’additionner les dépendances ; la servitude, d’être limité à soi. »

À la fois détestable et fascinante (un père reste un père !), la figure paternelle, longtemps tenue à distance, revient hanter son fils à la fin de sa vie. Son épouse est morte (en mourant, à ses yeux, elle est devenue une sainte !), il est grevé de dettes et il devient peu à peu un Diogène acariâtre et pouilleux. Pascal, en bon fils, va s’occuper de ce père encombrant à qui il conseille, malgré tout, de faire un Stefan Zweig — autrement dit : de se suicider…

Chaque fils, qu’il le veuille ou non, devient un jour le père de son père. C’est inscrit dans nos gènes : le lot de notre humanité. C’est ainsi que Pascal, parfois désemparé face à ce père qui fanfaronne à l’hôpital, insulte les infirmières africaines et doit subir plusieurs amputations, ne lâchera jamais prise. Il accompagnera jusqu’au bout ce père qui rêve de « la domination mondiale de la race aryenne et du règne de la Bête de proie ».

Magnifiques pages, à la mort du tyran, écrites par un fils qui refuse d’être le bourreau de son père. « Je n’ai qu’une certitude : mon père m’a permis de penser mieux en pensant contre lui. Je suis sa défaite : c’est le plus beau cadeau qu’il m’ait fait. »

Et enfin : « J’espère rester immortel jusqu’à mon dernier souffle. »

Un grand livre.

Pascal Bruckner, Un bon fils, Grasset, 2014.

25/05/2014

la queue du ouistiti

par antonin moeri

 

 

Le JE qui prend ici la parole désigne à la fois un auteur, un narrateur et un personnage. En effet, l’auteur utilise des souvenirs personnels, les manipule, les transforme pour produire un récit haletant, dans un style vif donnant une impression à la fois d’ardeur et de légèreté.


Le personnage est vieux et faible. Il tente de revenir sur son passé. Trois vieilles scènes le hantent. De sa mère, il ne montre qu’un tronc, elle gesticule, monstre à tentacules, apparition fantomatique. Il entend faiblement les cris de cette mère blanche et si mince. Il croise un cheval blanc qui brille au soleil.


Dans le second souvenir, le père est évoqué. «Nous étions là-haut dans la montagne, adossés à un énorme rocher face à la mer lointaine». Un père qui, heureusement, est mort quand le narrateur était jeune, sans quoi ce narrateur aurait pu devenir prof. «Je serais peut-être quelqu’un à l’heure qu’il est... considéré et respecté... au lieu de traîner la savate sur les mêmes vieux chemins par tous les temps».


La voix que le narrateur entendait au cours de ses marches interminables sur les sentiers caillouteux ou à travers les grandes fougères, cette voix lui apparaît «comme un ouistiti à la queue touffue assis sur mon épaule à me tenir compagnie». Si ce narrateur ne parlait à personne, les questions ne cessaient de lui remonter «du fond d’un vieil abîme», comme celle-ci: «Ai-je tué mon père?» Questions que le vieil homme ne se pose plus, lui qui descendra bientôt en enfer alors que ses parents ont dû monter au paradis.


En attendant cette échéance, il convoque un troisième souvenir: le regard que lui a porté le cantonnier Balfe, «vieille brute en haillons courbée en deux dans le fossé et me visant de biais de sous le bord de son vieux feutre». Ce personnage est également mort à présent. Au narrateur ne reste que les mots, cette voix marmonnant autour de lui, et sa rage, ses coups de bâtons dans les fougères où il se voit trébucher puis assailli par une meute de rongeurs qui vont attaquer sa vieille carcasse.


Lire Beckett, que ce soit un roman, une pièce de théâtre, un poème ou un bref récit comme celui-ci, vous transporte comme seules peut-être la musique de Schubert ou celle de Chostakovich peuvent vous transporter. Beckett a écrit en anglais «D’un ouvrage abandonné», après le succès de Godot, dans un moment de délicieuse sérénité que le lecteur peut éprouver en sentant la queue touffue du ouistiti assis sur son épaule.

 

 

Samuel Beckett: Têtes mortes, Minuit, 1967

22/05/2014

Portrait de l'artiste en lecteur du monde (fin) : le désir des anges

DownloadedFile-1.jpegCette brève plongée dans L’Échappée libre serait très incomplète si je ne mentionnais l’insatiable curiosité de l’auteur, vampire avéré, pour les nouvelles voix de la littérature — et en particulier la littérature romande.

Même s’il n’est pas le premier à découvrir le talent de Quentin Mouron, il est tout de suite impressionné par cette écriture qui frappe au cœur et aux tripes dans son premier roman Au point d’effusion des égouts*. Oui, c’est un écrivain, dont on peut attendre beaucoup. De même, il vantera bien vite les mérites d’un faux polar, très bien construit, qui connaîtra un certain succès : La Vérité sur l’affaire Harry Québert**,d’un jeune Genevois de 27 ans, Joël Dicker. JLK aime allumer les mèches de bombes à retardement qui parfois font beaucoup de bruit…

On peut citer encore d’autres auteurs que JLK décrypte et célèbre à sa manière : Jérôme Meizoz, Douna Loup ou encore Max Lobe, extraordinaire conteur des sagas africaines.DownloadedFile-3.jpeg Toujours à l’affût, JLK est le contraire des éteignoirs qui règnent dans la presse romande, prompts à étouffer toute étincelle, tout début d’enthousiasme, et qui sévissent dans Le Temps ou dans les radios publiques. Même s’il se fait traiter de « fainéant » par un journaliste deL’Hebdo (comment peut-on écrire une ânerie pareille ?), JLK demeure la mémoire vivante de la littérature de ce pays, une mémoire sélective, certes, partiale, toujours guidée par sa passion des nouvelles voix, mais une mémoire singulière, jalouse de son indépendante.

Si cette belle Échappée libre s’ouvrait sur l’évocation du père et de la mère de l’auteur (sans oublier la marraine de Lucerne, berceau de la mémoire) et les retrouvailles émouvantes avec le barbare Dimitri, le livre s’achève sur la venue des anges. Une cohorte d’anges. images-3.jpegCes messagers de bonnes ou de mauvaises nouvelles, incarnés par les écrivains qui comptent, aux yeux de JLK, comme le singulier et intense Philippe Rahmy, « l’ange de verre », dont le dernier livre, Béton armé, qui promène le lecteur dans la ville fascinante de Shanghai, est une grâce.

Dans ce désir des anges, qui marque de son empreinte la fin de cette lecture du monde, on croise bien sûr Wim Wenders et Peter Falk. On sent l’auteur préoccupé par ce dernier message qu’apporte l’ange pendant son sommeil. Message toujours à déchiffrer. Non pas parce qu’il est crypté ou réservé aux initiés d’une secte, mais parce que nous ne savons pas le lire.

Lire le monde, dans ses énigmes et sa splendeur, pour le comprendre et le faire partager, telle est l’ambition de JLK. Cela veut dire aussi : trouver sa place et son bonheur non seulement dans les livres (on est très loin, ici, d’une quelconque Tour d’Ivoire), mais dans le monde réel, les temps qui courent, l’amour de sa bonne amie et de ses filles.

Et les livres, quelquefois, nous aident à trouver notre place…

L’Échappée libre commence le premier jour de l’an 2008 ; et il s’achève le 30 juin 2013. Évocation des morts au commencement du livre et adresse aux vivants à la fin sous la forme d’une prière à « l’enfant qui  vient ». Cet enfant a le visage malicieux de Declan, fils d’Andonia Dimitrijevic et petit-fils de Vladimir. C’est un enfant porteur de joie — l’ange qu’annonçait la fin du livre. « Tu vas nous apprendre beaucoup, l’enfant, sans t’en douter, Ta joie a été la nôtre, dès ton premier sourire, et mourir sera plus facile de te savoir en vie. »

Toujours, chez JLK, ce désir de transmettre le feu sacré des livres !

DownloadedFile-4.jpegChaque livre est une Odyssée qui raconte les déboires et les mille détours d’un homme exilé de chez lui et en quête d’une patrie — qui est la langue. L’Échappée libreexplore le monde et le déchiffre comme si c’était un livre. L’auteur part de la Désirade pour mieux y revenir, comme Ulysse, après tant de pérégrinations, retrouve Ithaque.

Il y a du pèlerin chez JLK, chercheur de sens comme on dit chercheur d’or.Une quête jamais achevée. Un Graal à trouver dans les livres, mais aussi dans le monde dont la beauté nous brûle les yeux à chaque instant. 

* Quentin Mouron, Au point d'effusion des égouts, Olivier Morattel éditeur, 2012.

** Joël Dicker, La Vérité sur l'affaire Harry Québert, de Fallois-l'Âge d'Homme, 2012.

18/05/2014

O funestes étoiles gelées!

Par Pierre Béguin

Dans une semaine commencent les examens de maturité avec leur traditionnelle épreuve inaugurale: la dissertation de français. J’ai en ce moment une pensée particulière pour tous ces collégiens et collégiennes qui vont se confronter aux inévitables sujets célébrant les pouvoirs magiques d’une poésie hantée par l’azur et le grand soir. Enoncés chéris des professeurs mais aussi hermétiques aux étudiants que pourraient l’être le polonais ou l’hébreu. Je n’ai pu résister à l’envie de compulser mes archives (récentes). En voici quelques échantillons:

«Le poète à venir surmontera l’idée déprimante du divorce irréparable de l’action et du rêve » (André Breton)

  • «Qu’est-ce qu’un poète, sinon un traducteur, un déchiffreur?» (Baudelaire)

  • «Le poète, en des jours impies, vient préparer des jours meilleurs»  (Victor Hugo)

  • «La poésie est cette démarche qui, par le mot, l’image, le mythe, l’amour et l’humour m’installe au cœur vivant de moi-même et du monde» (Aimé Césaire)

  • «La poésie est un signe que le monde peut et doit survivre» (Anne Périer)

Dans les énoncés de cette dernière décennie, au seul Collège Calvin, j’en recense encore une bonne dizaine du même tonneau qui mythifie la poésie et ses pouvoirs prométhéens. Oui, les profs adorent ça! La faute à Baudelaire surtout, puis au jeune «voyant» de Charleville qui le révérait («un vrai dieu», Baudelaire!) Qu’on se rappelle tout ce que la poésie a suscité depuis d’affirmations sur les pouvoirs qu’on lui prête en termes de connaissance, de création, de révolte et de changements. Baudelaire considérait la poésie comme un moyen de découverte: par son mécanisme analogique, la métaphore transfert le concret dans l’intelligible. Dans l’ivresse des mots qu’il invente et l’illusion des «nominalistes», Rimbaud alla plus loin: ni plus ni moins changer la vie. Mallarmé aussi donnait mission au verbe poétique de révéler le sens de toute chose, même s’il débouchait sur le vide. Pour lui, seule la poésie conférait un semblant d’être à l’insubstance. Musique révélant l’illusion de toute chose. Musique du néant. Avant que les surréalistes ne donnassent à la poésie une efficience d’incantation, et le pouvoir de changer le monde en le «repassionnant». Même Claudel, dans ses jeunes années, revendiquait pour le poète chrétien le privilège de répondre au «mystère», d’épuiser une interprétation «figurative» de la Bible, se proclamant ainsi en mesure d’expliquer ce que chaque chose signifie.

Bien entendu, pour tous, la pauvreté de la récolte contraste avec l’abondance des promesses. Au bout du compte, de l’océan des paroles ne gisent sur le sable que quelques malheureux coquillages, comme un signe dérisoire de beauté (ce qui est déjà beaucoup, je vous l’accorde…) Certains auront la lucidité de redimensionner leurs prétentions, voire de reconnaître leur faillite. A commencer bien entendu par Rimbaud. Le Bateau ivre l’annonce clairement dans un cri qui retombe: les dernières strophes sont une prophétie de l’échec. Et cet atroce scepticisme dont on entend la plainte dans Vie: «On ne part pas»! Le voyant sent bien que son grand geste prométhéen se résume en un triste jeu d’enfant agenouillé au bord d’une flaque. L’apostolat terrifiant du «grand maudit» avorte en simulacre grotesque. Les promesses de la voyance ne furent que gesticulations et vociférations. Ce que tumultueusement elles claironnaient «ne sera rien de plus, rien d’autre que des vers» (dixit Marcel Raymond). De même, le pari sur la mort qui clôt Les Fleurs du Mal entérine à sa manière les déconvenues de l’élévation et sa trajectoire icarienne.

Quant à Claudel, dans ses dernières années, il formula sur l’art et la poésie des jugements sévères: «On n’est pas créateur, mais on s’arrange tout de même pour être fabricant» (Evangile d’Isaïe). Il opposait aux artistes, dont le but – prétendait-il – n’est jamais «qu’une délectation», le labeur sérieux des savants «qui consacrent leur vie à la vérité». Mais en 1921 déjà, dans le plein midi de sa force, il dénonçait dans la poésie son piège et sa trahison: «O funestes étoiles gelées!» (Ode jubilaire pour Dante) Une plainte qui fait écho à la rage de Rimbaud: «Je hais maintenant les élans mystiques et les bizarreries de style… Maintenant, je puis dire que l’art est une sottise». Et, avant lui, au jugement sans appel de Lamartine: «Les vers? Des jeux qui profanent l’âme plus qu’ils ne l’expriment».

Pour ceux-ci, et pour bien d’autres poètes encore qui n’ont pas toujours eu l’honnêteté de l’admettre, la poésie elle-même avait fini par apparaître comme une duperie, un faux semblant – une fausse monnaie dirait Gide: on a bouffé toute sa poésie, on s’est bien payés de mots, voilà tout! Ce qui m’avait attiré d’amblée dans le nouveau roman, c’était précisément cette mise à mort de la duperie des mots. Et j’ai toujours trouvé que le plus admirable chez Rimbaud, c’est son silence. Un silence qui attirait aussi Claudel mais qu’il n’a jamais su rejoindre, tant il n’était, lui, pas l’homme des renoncements…

Voilà, collégiens et collégiennes – si vous me lisez – ce que je voulais vous rappeler avant que, bientôt, sans en croire un traître mot mais pour faire plaisir à votre correcteur, vous ne fassiez de la surenchère facile sur les prétendues vertus prométhéennes de la poésie. Comme l’écrivait Céline, toujours «le tyran est dégoûté de la pièce qu’il joue bien avant les spectateurs». Les profs et les poètes n’échappent pas à cette règle. Les incantations, les révélations, les «changer la vie», les «fils du soleil», les envols et les grands soirs poétiques ne sont que leurres. Alors de l’azur redescendons sur terre jusqu’à Nicolas Bouvier:

«La poésie, c’est une incitation à la brièveté: dire bonjour, lancer un gros caillou et se barrer»…

Bonne chance tout de même!  

 

16/05/2014

Marie Perny, Les Radieux

 

Par Alain Bagnoud

Les Radieux, Le premier roman de Marie Perny arrive comme une heureuse surprise. Sa polyphonie confronte les générations, les cultures, et s'interroge sur le sens à donner à l'art.

Voici l'intrigue : un peintre octogénaire reconnu, dont les ciels ont fait la célébrité, croise dans un supermarché un jeune homme dont la profondeur des yeux marrons l'émeut. Puis, nouvel aspect du garçon : il insulte la caissière et suit le peintre jusque chez lui. Bientôt, l'atelier de celui-ci brûle, et on arrête le voyou aux yeux marrons, Bryan, qui est placé dans une institution, en montagne.

Une grande partie des toiles du peintre a disparu dans l'incendie et à la suite des dommages collatéraux ('intervention des pompiers). Mais cet événement, au lieu de détruire l'artiste, va le mener dans une nouvelle voie personnelle et créative.

Fasciné par la lueur qu'il avait aperçue d'abord dans le regard de Bryan et par son acte destructeur qui lui en semble l'exact contraire, il part sur ses traces, s'installe quotidiennement dans la cité d'où celui-ci provient, cité qui s'appelle justement les Radieux. Assis sur un banc, il dessine les enfants, apprivoise les mères, puis les pères à la faveur d'une collecte de sang, fait enfin connaissance avec la maman de Bryan et obtient de lui rendre visite.

Ça se passe mal. Puis le contact se noue par lettres. Mais Bryan meurt d'une overdose avant la deuxième visite. Entre temps, il avait expédié au peintre quelques travaux artistiques faits dans un séminaire de création. Rien d'intéressant, sinon un auto-portrait que le peintre va reprendre, reproduire en une série qui revivifie son œuvre en la poussant vers l'humain et les mots.

« Qu'avons-nous fait de cet enfant ? » se demande le peintre. Le destin de ce garçon détruit par des forces sociales qui lui échappent lui fait se poser la question de l'art : à quoi sert-il ? Que peut-il ?

Composé de plusieurs monologues, tirés du journal du peintre que sa fille a récupéré ou reconstitués par elle, Les Radieux confronte les niveaux de langage et dresse une galerie de portraits généreux. Cette interrogation sur la création, le malheur, l'humanité, la bienveillance a trouvé une forme tout à fait intéressante.

Marie Perny a également été musicienne, chanteuse, comédienne. Elle travaille sur des broderies, des « textiles textuels ». Son site est .



Marie Perny, Les Radieux, L'Aire

15/05/2014

Portrait de l'artiste en lecteur du monde (2) : les secousses du voyage

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par Jean-Michel Olivier

Lire, c’est aller à la rencontre de l’autre. Peu importent sa voix ou son visage, que la plupart du temps nous ne connaissons pas. Les mots que nous lisons dessinent un corps, un regard singulier, une présence qui s’imposent à nous au fil des pages. Et la plupart du temps, c’est suffisant…

Mais JLK est un homme curieux. Il dévore les livres, toujours en quête de nouvelles voix, passe son temps à s’expliquer avec ces fantômes vivants que sont les écrivains. Souvent, il veut aller plus loin. C’est ainsi qu’il part à la rencontre du cinéaste Alain Cavalier ou du poète italien Guido Ceronetti. Et la rencontre, à chaque fois, est un miracle. Correspondance à nouveau. Porosité des êtres qui se comprennent sans se vampiriser. JLK n’a pas son pareil pour nous faire partager, par l’écriture, ces moments de grâce.

Dans L’Ambassade du papillon et dans Passions partagées, il y avait les figures puissantes (et parfois envahissantes) de Maître Jacques (Chessex) et de 
Dimitri (l’éditeur Vladimir Dimitrijevic, ici, à droite, en 2011, à la Foire du Livre de Bruxelles), deux personnages centraux de la vie littéraire de Suisse romande.L’Échappée libre
 s’ouvre sur les retrouvailles avec Dimitri, l’ami perdu pendant quinze ans. JMO et DImitri.jpgRetrouvailles à la fois émotionnelles et difficiles, car le temps n’efface pas les blessures. Pourtant, JLK ne ferme jamais la porte aux amis d’autrefois et le pardon trouve toujours grâce à ses yeux.

Brèves retrouvailles, puisque Dimitri se tuera dans un accident de voiture en 2011 avant que JLK ait pu vraiment s’expliquer avec lui. Mais pouvait-on s’expliquer avec le vif-argent Dimitri, dont la mort fut aussi dramatique que sa vie fut aventureuse ?

DownloadedFile.jpegD’autres morts jalonnent L’Échappée libre : Maurice Chappaz, Jean Vuilleumier, Gaston Cherpillod, Georges Haldas. Un âge d’or de la littérature romande. À ce propos, les hommages que JLK rend à ces grands écrivains (trop vite oubliés) sont remarquables par leur érudition, leur sensibilité et leur intelligence. Et toujours cette empathie pour l’homme et l’œuvre, à ses yeux indissociables. 

Les secousses du voyage

Sans être un bourlingueur sans feu ni lieu (il est trop attaché à son nid d’aigle de la Désirade et à sa bonne amie), JLK parcourt le monde un livre à la main. C’est pour porter la bonne parole littéraire : conférences sur Maître Jacques en Grèce ou en Slovaquie, congrès sur la francophonie au Congo, voyage en Italie pour rencontrer Anne-Marie Jaton, prof de littérature à l’Université de Pise, escapade en Tunisie avec le compère Rafik ben Salah, pour juger, de visu, des progrès du prétendu « Printemps arabe ». JLK voyage pour s'échapper, mais aussi pour aller à la rencontre des autres…

Chaque voyage provoque des secousses et des bouleversements, et JLK n’en revient pas indemne.

En allant au Portugal, par exemple, JLK se plonge dans un roman suisse à succès, Train de nuit pour Lisbonne de Pascal Mercier, qui lui ouvre littéralement les portes de la ville. images.jpegSitôt arrivé, il y retrouve le fantôme de Pessoa et les jardins embaumés d’acacias chers à Antonio Tabucchi. La vie et la littérature ne font qu’une. Les frontières sont poreuses entre le rêve et la réalité.

Au retour, « le cœur léger, mais la carcasse un peu pesante », son escapade lusitanienne lui aura redonné le goût (et la force) de se mettre à sa table de travail. Car JLK travaille comme un nègre. Carnets, chroniques, « fusées » ou « épiphanies » à la manière de Joyce. Mais aussi le roman, toujours en chantier, le grand roman de la mémoire et de l’enfance qui hante l’auteur depuis toujours.

« La mémoire de l’enfance est une étrange machine, qui diffuse si longtemps et si profondément, tant d’années après et comme en crescendo, à partir de faits bien minimes, tant d’images et de sentiments se constituant en légendes et se parant de quelle aura poétique. Moi qui regimbais, qui n’aimais guère ces séjours chez ces vieilles gens austères de Lucerne, qui m’ennuyais si terriblement lorsque je me retrouvais seul dans ce pays ont je refusais d’apprendre la langue affreuse, c’est bien là-bas que j’ai puisé la matière première d’une espèce de géopoétique qui m’attache en profondeur à cette Suisse dont par tant d’autres aspects je me sens étranger, voire hostile. »

DownloadedFile.jpegCe grand livre de la mémoire et des premières émotions, JLK le remet plusieurs fois sur le métier. Il s’appelle L’Enfant prodigue**,et le lecteur participe à chaque phase de son écriture, joyeuse ou tourmentée, exaltée ou empreinte de découragement. JLK nous raconte également les péripéties de la publication de ce récit aux couleurs proustiennes, en un temps très peu proustien, assurément, obsédé de vitesse et de rentabilité.

À ce propos, JLK rend compte avec justesse des livres, souvent remarquables, qui, pour une raison obscure, passent à côté de leur époque. Claude Delarue et son Bel obèse, par exemple. Ou les romand d’Alain Gerber. Ou même la poésie cristalline d’un Maurice Chappaz. Sans parler d’un Vuilleumier doux-amer. Ou d’un Charles-Albert Cingria, trop peu lu, qui reste pour JLK une figure tutélaire : le patron.

* Jean-Louis Kuffer, L'Échappée libre, lectures du monde (2008-2013)l'Âge d'Homme, 2014.

** Jean-Louis Kuffer, L'Enfant prodigue, éditions d'autre part, 2011.

11/05/2014

l'enfant criminel

antonin moeri

 

 

 

 

À la fin des années quarante, la radio française offrit à Genet carte blanche. Il écrivit pour ce genre d’émission un texte sur l’enfance criminelle. Texte dans lequel il voulait faire entendre la voix du délinquant, «non sa plainte mais son chant de gloire». Or cette radio de service public refusa ce chant de gloire. Elle aurait préféré une dénonciation des conditions de détention, un pamphlet dirigé contre les détenteurs du pouvoir, une défense de l’enfance maltraitée, n’importe quel texte aux accents de rébellion si chère aux médias de service public.

Un tel texte aurait passé dans les oubliettes du bavardage subventionné. Genet pointe d’abord l’euphémisation qui commence son oeuvre dans ces années-là. Une maison de correction s’appellerait désormais «Patronage de relèvement moral, Centre de rééducation, Maison de redressement de l’enfance délinquante». Mais s’attaquer aux noms n’entraîne pas la suppression du réel que ces noms étaient chargés de désigner. Un réel que l’ado criminel veut dur, cruel, rigoureux: un enfer dont on ne revient pas.

Ce qu’exige le jeune hors-la-loi c’est une épreuve terrible pour y «épuiser un impatient besoin d’héroïsme». Il exige un bagne féroce, digne du «mal qu’il s’est donné pour le conquérir». Le jeune Genet a connu cette épreuve et l’a aimée: bagarres parfois mortelles, pieds écorchés, rondes au soleil brûlant... En adoucissant les conditions de vie du petit criminel, en interdisant l’argot, la société entend le rééduquer, le rendre inoffensif, lui «accorder une vie voisine de la vie la plus banale».

Elle entend extirper du corps criminel les germes de malfaisance, le rêve de meurtre, le besoin de forcer «la porte donnant sur un endroit défendu», de déclarer la guerre à l’empire des bonnes intentions, de ce Bien qui ne peut susciter (sous la plume du poète) aucun enthousiasme verbal.

Genet s’adresse aux délinquants. Il «leur demande de ne rougir jamais de ce qu’ils firent, de conserver en eux intacte la révolte qui les a faits si beaux». Il les aidera non à «regagner les maisons des belles âmes, leurs usines, leurs écoles, leurs lois et leurs sacrements, mais à les violer». Ce que revendique Genet c’est l’énergie du mal. Aucun greffier, aucun juge, aucun directeur de prison ne peut faire éclore un chant dans la poitrine du poète. Seul l’acte criminel peut faire éclore ce chant. Seul l’acte criminel peut séduire le hors-la-loi. En acceptant de parler à la radio, Genet voulait redire sa tendresse pour les petites frappes, les «petits gars sans pitié» qu’il a côtoyés au bagne de Mettray.

On comprend que l’autorité chargée de surveiller les programmes radiophoniques ait interdit la diffusion de ce texte scandaleux, véritablement scandaleux, d’une sidérante beauté, irrécupérable, l’exact contraire de la subversion labellisée, de l’imprécation dans le sens du vent, de l’indignation correcte. Imaginez un instant qu’une radio fasse aujourd’hui entendre un tel texte. Peut-être s’y résoudrait-elle, mais avec mille précautions, savantes mises en perspective, nécessaires mises en garde, gloses, rappels du contexte... avec dédiabolisation de l’ennemi déclaré... faisant de Genet un sympathique compagnon de route.

 

 

Jean Genet: L’enfant criminel, Gallimard, 2014

09/05/2014

Virgile Elias Gehrig, Pas du tout Venise,


Par Alain Bagnoud

Ce n'est pas moi qui vais me plaindre de ceux qui réécrivent et republient un livre.

Et voici une page de publicité qu'on pourra sauter en se rendant immédiatement au début du troisième paragraphe de ce texte si on ne veut pas se faire rappeler qu'un de mes derniers livres parus, Le Lynx (L'Aire 2014), reprend La Proie du Lynx (L'Aire 2003) en version ramassée, refaite.

C'est aussi à un exercice complet de réécriture que se livre Virgile Elias Gehrig avec son Pas du tout Venise, dont la première version datait de 2008. Le livre est republié cette année en Poche suisse à l'Age d'Homme.

Son sujet reste le même : la visite de Tristan à l'hôpital où sa mère est mourante. Mais entre deux, bien des choses ont changé.

Dès le début, par exemple, on se rend compte que dans la deuxième version, l'auteur a opté complètement pour un récit à la troisième personne, là où l'original intégrait quelques je. Le texte est, du coup, moins dans la construction directe de l'émotion, beaucoup plus dans son élaboration.

Tout un travail a également été fait sur le rythme et l'expression, dans le but de reproduire et d'évoquer précisément les détails de cette visite, d'une part, et, d'autre part, de rechercher à travers ces remémorations une esthétique, qui est de l'ordre de l'incantation, de l'envoûtement, du poème.

Gehrig reste fidèle à sa manière de creuser chaque scène, de dilater chaque seconde de la visite. Il vise à épuiser les sensations, à les exprimer au mieux, utilisant les ressources de la langue de façon variée. Le récit avance ainsi entre évocations, réflexions, citations, associations, formant une matière littéraire travaillée, baroque, exigeante et tout à fait intéressante pour ceux qui préfèrent le travail sur la langue aux vertiges des intrigues.

Cette nouvelle version a reçu le Prix de la Fondation Henri et Marcelle Gaspoz 2014.

 

Virgile Elias Gehrig, Pas du tout Venise, Poche suisse, L'Age d'Homme

08/05/2014

Portrait de l'artiste en lecteur du monde (1)

 

1. Qui a tenu le premier journal intime ?

 

Comme toujours, les avis sur la question divergent.

DownloadedFile-2.jpegCertains, tel Pascal Quignard, dans ses Tablettes de buis d’Apronenia Avitia*, imaginent une patricienne romaine, à la fin du IVe siècle de notre ère, qui tient une sorte d'agenda dans lequel elle consigne les achats qu'elle projette, les rentrées d'argent, les plaisanteries, les scènes qui l'ont touchée. Pendant vingt ans elle se consacre à cette tâche méticuleuse, dédaignant de voir la mort de l'Empire, le pouvoir chrétien qui s'étend, les troupes gothiques qui investissent à trois reprises la Ville. Elle aime l'or. Elle aime la grandeur des parcs et les barques plates chargées d'amphores et d'avoine qui passent sur le Tibre. Elle aime l'odeur et la politesse du plaisir. Elle aime boire. Elle aime les hommes qui oublient de temps en temps le regard des autres hommes.

 

D’autres, moins poètes que Quignard, pensent que l’origine du journal intime est le journal de bord que doivent tenir tous les capitaines de bateaux, dans lequel ils notent scrupuleusement leur route, la force des vents, les maux ou les plaintes de l’équipage, etc. À la fois livre de bord et livre de comptes, ce document tenu jour après jour est le récit d’une traversée ou d’un voyage par-delà les mers.

 

Ensuite il y a, bien sûr, les fameux Essais de Montaigne, qui marquent, au XVIe siècle, l’entrée en force de l’individu dans la littérature (et la peinture, grâce aux autoportraits somptueux de Rembrandt, entre autres). Deux siècles plus tard, Rousseau fera de sa vie un roman en écrivant ses Confessions en se donnant la règle de tout dire, et dire toute la vérité.

 

Suivant l’exemple de Rousseau, les journaux littéraires vont se multiplier, surtout au XIXe siècle, avec le fameux Journal des frères Goncourt et le non moins fameux Journal d’Amiel (17'000 pages, quand même !), puis avec Jules Renard, André Gide, Paul Léautaud et beaucoup d’autres. Le journal littéraire connaît une telle vogue qu’il devient le modèle du journal intime.

 

 2. Du journal au carnet

 

images-3.jpegL’entreprise monumentale de Jean-Louis Kuffer, écrivain, journaliste, chroniqueur littéraire à 24Heures, commence avec ses Passions partagées (lectures du monde 1973-1992)**, se poursuit avec la magnifique Ambassade du papillon (1993-1999), puis avec ses Chemins de traverse (2000-2005), puis avec ses images-1.jpegRiches Heures (2005-2008) pour arriver à cette Échappée libre (2008-2013) qui vient de paraître aux éditions l’Âge d’Homme.

 

Ce monument de près de 2500 pages est unique en son genre, non seulement dans la littérature romande, mais aussi dans la littérature française. Il se rapproche du journal d’un Paul Léautaud ou d’un Jules Renard, mais il est, à mon sens, encore plus que cela. Il ne s’agit pas seulement de consigner, au jour le jour, des impressions de lecture, des états d’âme, des réflexions sur l’air du temps, mais bien de construire le socle sur lequel reposera sa vie.

 

À la base de tout, il y a les carnets, « ma basse continue, la souche et le tronc d’où relancer tous autres rameaux et ramilles. »

 

Ces carnets, toujours écrits à l’encre verte et souvent enluminés de dessins ou d’aquarelles, comme les manuscrits du Moyen Âge, qui frappent par leur aspect monumental, sont aussi le meilleur document sur la vie littéraire de ces quarante dernières années : une lecture du monde sans cesse en mouvement et en bouleversement, subjective, passionnée, empathique. Indispensable. 

 

III. Une passion éperdue

 

Ces carnets se déploient sur plusieurs axes : lectures, rencontres, voyages, écriture, chant du monde, découvertes.

 

Les lectures, tout d’abord : une passion éperdue.

 

images.jpegPersonne, à ma connaissance, ne peut rivaliser avec JLK (à part, peut-être, Claude Frochaux) dans la gloutonnerie, l’appétit de lecture, la soif de nouveauté, la quête d’une nouvelle voix ou d’une nouvelle plume ! Dans L’Échappée libre, tout commence en douceur, classiquement, si j’ose dire, par Proust et Dostoïevski, qu’encadre l’évocation touchante du père de JLK, puis de sa mère, donnant naissance aux germes d’un beau récit, très proustien, L’Enfant prodigue (paru en 2011 aux éditions d’Autre Part de Pascal Rebetez). On le voit tout de suite : l’écriture (ou la littérature) n’est pas séparée de la vie courante : au contraire, elle en est le pain quotidien. Elle nourrit la vie qui la nourrit.

 

Dans ses lectures, JLK ne cherche pas la connivence ou l’identité de vues avec l’auteur qu’il lit, plume en main, et commente scrupuleusement dans ses carnets, mais la correspondance. C’est ce qu’il trouve chez Dostoiëvski, comme chez Witkiewicz, chez Thierry Vernet comme chez Houellebecq ou Sollers (parfois). DownloadedFile-3.jpegSouvent, il trouve cette correspondance chez un peintre, comme Nicolas de Stäël, par exemple. Ou encore, au sens propre du terme, dans les lettres échangées avec Pascal Janovjak, jeune écrivain installé à Ramallah, en Palestine. La correspondance, ici, suppose la distance et l’absence de l’autre — à l’origine, peut-être, de toute écriture.

 

De la Désirade, d’où il a une vue plongeante sur le lac et les montagnes de Savoie, JLK scrute le monde à travers ses lectures. Il lit et relit sans cesse ses livres de chevet, en quête d’un sens à construire, d’une couleur à trouver, d’une musique à jouer. Car il y a dans ses carnets des passages purement musicaux où les mots chantent la beauté du monde ou la chaleur de l’amitié.

 

Un exemple parmi cent : « Donc tout passe et pourtant je m’accroche, j’en rêve encore, je n’ai jamais décroché : je rajeunis d’ailleurs à vue d’œil quand me vient une phrase bien bandante et sanglée et cinglante — et c’est reparti pour un Rigodon.. On ergote sur le style, mais je demande à voir : je demande à le vivre et le revivre à tout moment ressuscité, vu que c’est par là que la mémoire revit et ressuscite — c’est affaire de souffle et de rythme et de ligne et de galbe, enfin de tout ce qu’on appelle musique et qui danse et qui pense. »

* Jean-Louis Kuffer, L'Échappée libre, lectures du monde (2008-2013), L'Âge d'Homme, 2014.

 

04/05/2014

Haldas et Watt

par antonin moeri


 

Quand j’avais dix-sept dix-huit ans, je me rendais régulièrement à Genève pour manger avec Georges Haldas, au «Domingo» où l’écrivain avait ses habitudes. Je veux dire que, midi et soir, il y prenait ses repas, généreusement offerts par la patronne, sémillante dame au verbe choisi, maquillage pétillant et lumineux, robes à décolletés suggérés... Lorsque j’arrivais, Georges rangeait ses carnets, ses livres et ses stylos, car il travaillait dès l’ouverture dans cet établissement, observant avec un mélange de tendresse et de férocité les gens qui venaient y boire un café, un americano ou un pastis, discuter politique, football ou gonzesses, rigoler un bon coup ou manger un plat du jour concocté par le Berbère, homme discret cantonné dans sa minuscule cuisine.

L’écrivain genevois savait mettre son interlocuteur à l’aise. Son attention n’avait rien de pédant ou de professionnel. Haldas s’intéressait vraiment à ce qui se passait en vous, à la révolte qui pouvait gronder, à la colère qui pouvait couver derrière un discours policé. Et plus qu’à la vie qui bouillonnait en vous, il s’intéressait aux livres que vous lisiez ou que vous pourriez lire.

Ainsi ai-je entendu pour la première fois les noms de Machado, Umberto Saba, Svevo, Francis Giauque, Celan, Marthe Robert, Trakl et, chaque fois, je rentrais chez moi la tête en feu... Un jour, son oeil globuleux posé sur mon visage d’éphèbe en convalescence, il évoqua un écrivain irlandais. Un livre de cet écrivain était sorti en français quelques années auparavant. Un livre que Georges Haldas n’aimait pas car il ne comprenait pas pour quelle raison l’auteur irlandais avait besoin d’épuiser la fiction, de mettre le récit en question, de pulvériser les notions de temps, de lieu, d’intrigue, de personnage, de langage, d’histoire...

«Et pourtant, me dit Haldas, ce livre est fascinant... Le protagoniste essaie de faire face à un monde pour lui donner une signification grâce aux mots et à une certaine logique... mais le lecteur ne sait jamais s’il a affaire à une fable burlesque, un récit de rêve, un pensum, des répliques de clown dans un cirque, des ressassements d’ivrogne, une parodie, un rapport psy...». Je n’ai toujours pas lu «Watt» mais le garde à portée de bras. Lirai-je un jour ce «roman» que Georges Haldas n’aimait pas mais trouvait néanmoins fascinant?

 

Samuel Beckett: Watt, Minuit, 1968