22/06/2014

Z'avez dit réac'

 

Par Pierre Béguin

 

Goncourt1.PNGEn 1857, après une incursion dans un bistrot populaire en compagnie d’Henry Murger (auteur des Scènes de la vie de bohème qui servira de livret à l’opéra de Puccini), les frères Goncourt ne purent déguiser le dégoût et le mépris que leur avait inspiré cette expérience: «Oui, cela est le peuple, cela est le peuple, et je le hais, dans sa misère, dans ses mains sales, dans les doigts de ses femmes piqués de coups d’aiguilles, dans son grabat à punaises, dans sa langue d’argot, dans son orgueil et sa bassesse, dans son travail et sa prostitution, je le hais dans ses vices tout crus, dans sa prostitution toute nue, dans son bouge plein d’amulettes! Tout mon moi se soulève contre des choses qui ne sont pas de mon ordre et contre des créatures qui ne sont pas de mon sang».

Curieusement, en regard de ces propos,  les frères Goncourt n’étaient, parfois, pas dépourvu d’une certaine sympathie pour les pauvres. Edmond par exemple – certes moins «caractériel» que son cadet – a écrit, dans le Journal, des lignes très dures contre la répression officielle de la Commune de Paris en 1871. Mais les mots respirant la haine de la pauvreté et tremblant d’une peur inconsciente de la déchéance sociale traduisent fort bien leurs impulsions plus profondes. 

En réalité, leur préférence pour la vie sous l’Ancien Régime s’apparente au choix d’autres conservateurs et réactionnaires du XIXe siècle: la vie moderne est condamnable en raison de sa confusion et de sa désunion, de son abandon de tout principe d’autorité politique ou sociale, de son matérialisme vulgaire. L’égalité introduite depuis 1789 n’est qu’un leurre! Non pas que Jules et Edmond considéraient la société du XVIIIe siècle meilleure, moins injuste, mais du moins cette injustice-là avait-elle pour eux le bon goût de jouer en faveur des gens éduqués, principalement ceux dont le nom était muni de cette particule qui ornait le leur depuis deux générations à peine et à laquelle, paradoxalement, ils tenaient tant. Le XIXe siècle a libéré tous les courants inférieurs que contenaient solidement les digues de l’Ancien Régime: le matérialisme économique, les impulsions sociales primitives des basses classes, la vie casanière débilitante et terne de nos grands-mères. Aux yeux des Goncourt, échanger sa culture traditionnelle contre ces formes sociales dénaturées revenait, pour un pays comme la France, à s’offrir à la domination de ces éléments étrangers et barbares qui guettaient l’instant de la frapper de l’intérieur. Et parmi eux les juifs, contre lesquels l’animosité était une manière de traduire une nostalgie de structures sociales plus réduites, liées aux traditions d’une communauté qui jouissait encore de cette unité et de cette solidarité en passe d’être détruites par l’éclatement de la société moderne et la nécessité  de toutes-puissantes organisations de masse…

Mutatis mutandis, quelle différence avec un certain discours réactionnaire très actuel? Rien, ou si peu de chose… Les peurs et les attitudes sociales que traduisaient ces idées de décadence et de chute, de retour à la chienlit et à la bestialité, de refus des supra structures, ressemblent furieusement aux angoisses contemporaines. La crainte que l’attaque contre les distinctions sociales et les privilèges aristocratiques, au nom de l’égalité et de la satisfaction personnelle, se retournerait en fin de compte contre les principes individualistes au nom desquels elle était lancée – crainte qui sert de toile de fond à l’analyse d’Alexis de Tocqueville* – est toujours aussi vivace. On retrouve, par exemple, dans l’extraordinaire roman du colombien Fernando Vallejo La Vierge des tueurs des lignes sur la «populace» qui font étrangement écho, près d’un siècle et demi plus tard, à celles des Goncourt, nonobstant bien entendu la distance de mise entre auteur et narrateur: «…Nous avons continué vers l’avenue La Playa parmi la populace et les marchands des rues. Les trottoirs? Envahis par les étalages de camelote qui bloquaient le passage. Les téléphones publics? Démolis. Le centre? Dévasté. L’Université? Démantelée. Ses murs? Profanés par des proclamations haineuses «revendiquant» les droits du «peuple». Partout le vandalisme et la horde humaine: des gens, toujours des gens, encore plus de gens, et comme si nous n’étions pas encore assez, de temps en temps une bonne femme enceinte, une de ces putes de chiennes pondeuses qui pullulent dans tous les coins avec leur panse impudique dans l’impunité la plus monstrueuse. C’était la populace envahissant tout, détruisant tout, cochonnant tout avec sa misère crapuleuse. «Place, racaille puante!» Nous allions nous frayant un passage à coup de coude parmi cette tourbe agressive, laide, abjecte, cette race dépravée et infrahumaine, cette monstruothèque. Ce que vous voyez là, martiens, c’est le présent de la Colombie et ce qui vous attend tous si on n’arrête pas l’avalanche. Des lambeaux de phrases parlant de vols, de braquages, de morts, d’agressions me parvenaient aux oreilles, rythmés par les immanquables délicatesses de «bâtard» et «fils de pute» sans lesquelles cette race fine et subtile ne peut ouvrir la bouche. Et cette odeur de graisse rance et de friture et de bouche d’égout… Il est là! Il est là!  Ça se voit. Ça se sent. Le peuple est bien présent. Il s’autogénère, et quand la pauvreté prend des forces, elle se propage comme un incendie en progression géométrique. Le pauvre, c’est les couilles sans repos et le vagin insatiable…»

Edmond et, surtout, Jules de Goncourt – j’en suis convaincu pour avoir passablement pratiqué leur œuvre et, surtout, leur Journal – n’auraient pas renié un seul mot de cette diatribe. Comme pas mal de mes contemporains, et pas des moins respectables – parmi lesquels des intellectuels qui n’oseront jamais se l’avouer – ne renieraient pas celle des Goncourt. Et vous? Et moi? Une fois grattée la fine couche de principes et d’humanité que le bien-être matériel nous permet d’entretenir à bon marché pour le confort de notre conscience… Fasse l’avenir que nous n’ayons pas à trop en éprouver la résistance!

 

 Dans son histoire de la France sous l’Ancien Régime, Tocqueville met la classe moyenne en garde contre le danger d’attaquer la société aristocratique au risque de détruire la stabilité sociale aussi nécessaire à la bourgeoisie qu’à la noblesse.

 

Commentaires

Cela rappelle les diatribes de Lovecraft contre les pauvres de New York, reprises ensuite par Houellebecq.

L'impression première d'un bourgeois dans un quartier pauvre devrait pouvoir être surmontée par un regard d'amour, un oeil humain qui transperce l'enveloppe, quoique sans tomber dans l'angélisme. C'est ce qu'a essayé de faire Victor Hugo dans "Les Misérables", et c'est un grand livre.

Écrit par : Rémi Mogenet | 22/06/2014

Excellent, comme d'habitude, Pierre ! Je connaissais les frères Goncourt, mais pas Fernando Vallojo.

Écrit par : jmo | 23/06/2014

mais cette populace, j'en fais partie et vingt générations avant moi de "vagins insatiables" m'ont fait. J'en viens. J'en suis. J'ai envie d'en rester, rien que pour ne pas être du côté des arrogants, des "gagneurs qui ne savent pas ce qu'ils perdent", des Maîtres Bonnant du mépris et de la suffisance.

Écrit par : pascal rebetez | 25/06/2014

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