28/10/2014

Exégèse du bobo III

Par Pierre Béguin

 

Quand les valeurs bourgeoises qui avaient prévalu sous la monarchie de Juillet résistèrent finalement aux coups de boutoir de la révolution romantique, l’héritage de la défaite, légué par 1848 à ceux qui l’avaient vécue, fit de ces derniers les premiers européens qui durent s’accommoder de l’échec de la société bourgeoise à se transformer en un ordre différent. Depuis lors, avec des points d’orgue jusqu’en mai 1968, chaque génération ou presque a donné naissance à des espoirs semblables d’une transformation sociale et affronté une semblable nécessité de vivre avec sa déception. Cette nécessité a systématiquement créé un espace politique et culturel souvent occupé par la bohème, en même temps qu’il entretenait, par la force des choses, les germes d’une synthèse et d’une réconciliation: nombreux furent ceux qui durent échanger brutalement une jeunesse tumultueuse contre une maturité assagie. D’où ce thème récurrent en littérature de la conversion de la bohème et de sa continuité avec la bourgeoisie qu’on retrouve traité avec ironie dans la chanson de Brel. Mais avant de célébrer, sous l’appellation non contrôlée «bobo», la lune de miel même éphémère (?) des frères ennemis après deux siècles de relations conflictuelles, il aura fallu quelques (rares) tentatives de réconciliation. Citons-en deux, l’une venant du camp bourgeois, l’autre du camp bohème.

Murger2.jpgL’enterrement de Murger, fin janvier 1861, fut sans conteste un premier moment d’examen de conscience des uns dans le miroir des autres. Si les dernières années de Murger avaient oscillé entre des succès d’estime et les nombreuses déceptions qui avaient marqué les débuts de sa carrière, sa situation financière resta précaire et il mourut à l’hôpital, pitoyable, pauvre et solitaire, comme tous les démunis de son temps, sans pouvoir régler ses frais médicaux. Le gouvernement décida alors de payer ses obsèques et en fit, non sans opportunisme politique, une manifestation officielle grandiose, une sorte d’armistice, un «rendez-vous d’honneur» pour tous ceux qui avaient le culte du talent, de la jeunesse et du malheur (cette tentative de récupération de la bohème par la bourgeoisie s’est d’ailleurs répétée en juin 1895 lors de l’inauguration de la statue de Murger dans les jardins du Luxembourg). Sans doute, le caractère très conciliant de Murger, qui n’avait guère d’ennemis, facilitait cet appel. La réponse fut énorme, plus impressionnante que l’hommage rendu aux meilleurs écrivains: un cortège d’une centaine de voitures, plus de deux mille personnes, dont la crème politique, artistique et journalistique. Des éloges, des biographies, des dons, des statues… Quelle meilleure reconnaissance de la bohème par ceux qui, habituellement, la méprisait!

Vallès.jpgEt parmi cette foule, un jeune homme de 29 ans en colère qui sent, dans cette mascarade officielle, monter en lui les premiers frémissements d’un livre sur les gueux «qui n’ont pas trouvé leur écuelle». Le livre deviendra une trilogie, décrivant l’évolution d’un personnage, Jacques Vingtras, que Jules Vallès terminera quelques années avant sa mort. Mais neuf mois après les funérailles de Murger, comme une réponse au gouvernement, Vallès, dans le Figaro du 3 novembre 1861 (in Les Réfractaires, 1866, qui réunit les principaux articles de l’auteur, alors polémiste reconnu) s’adresse en ces termes aux bourgeois: «Messieurs, il y a entre nous un malentendu! Dans tout homme qui tient une plume, une palette, un ciseau, un crayon, n’importe, le bourgeois voit un inutile; dans chaque bourgeois, l’homme de lettres, un ennemi. Préjugé triste, opinion bête, antagonisme malheureux! Notre cause est la même, la cause vaillante des parvenus! Je trouve le jour et le lieu (le Jour des Morts où les gens vont au cimetière) bien choisis pour sceller l’alliance entre la jeune littérature et la vieille bourgeoisie. Vous avez vos morts, nous avons les nôtres. Mêlons nos immortelles sur leurs tombes!» Certes, le statut commun de «parvenus» jette un doute: le polémiste lance-t-il un appel aux bourgeois ou les insulte-t-il? Les années suivantes lèveront l’ambiguïté. Pour Vallès, la bourgeoisie est moins éloignée du peuple qu’il n’y paraît, par les nombreuses personnes ruinées qui la composent. Il reste convaincu que ceux qui l’entendent sont des jeunes qui tiennent au peuple par leur origine, à la bourgeoisie par leur éducation: «Quand donc cessera ce malentendu qui a séparé si longtemps artistes et bourgeois, séparé les pères et les fils?» Ses plaidoyers atteignirent leur paroxysme durant la Commune. Si toutes les forces, marginales, populaires et bourgeoises, ne s’unissaient pas dans la lutte, prédisait-il, elles se rejoindraient dans une défaite sanglante. Vallès avait vu juste: la plupart des Parisiens aisés retirèrent leur soutien à la Commune, et beaucoup s’enfuirent de la ville. La Commune se transforma en régime de la classe ouvrière, sans grande chance de survie face aux attaques versaillaises, preuve historique que bourgeoisie et bohème s’affaiblissent mutuellement dans la confrontation, ou la scission…

Suite demain

 

 

 

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