17/11/2014

poète de la honte

 

 

par antonin moeri

 

 

 

Un récit de Kafka est assez troublant. Celui qui prend en charge la narration est un petit pont de montagne construit au-dessus d’un torrent glacé. Personne ne l’a franchi depuis longtemps. «J’étais dur et froid, tendu au-dessus d’un ravin (...) Les pans de mon habit flottaient à mes côtés». Le pont parle également de ses doigts et de ses orteils. Il attend. Il ne peut pas faire autre chose qu’attendre. Et voilà que ce pont (c’est lui le foyer de perception) entend le bruit d’un pas humain allant dans sa direction. Le pont s’adresse à lui-même: «Raidis-toi, prépare-toi à supporter le poids d’un passager. S’il perd l’équilibre, montre de quoi tu es fait. Rejette-le de l’autre côté, sur la terre ferme!»

L’inconnu éprouve la solidité du pont avec la pointe de fer de sa canne. «Avec cette pointe de fer, il releva derrière moi et arrangea les pans de mon habit. Il enfonça la pointe de sa canne dans ma chevelure en broussaille et l’y laissa longtemps tandis qu’il regardait probablement d’un air farouche autour de lui». L’inconnu saute tout à coup à pieds joints sur les reins du pont qui ressent une violente douleur sans comprendre ce qui lui arrive. Le pont veut savoir ce qui lui fait si mal. Il se retourne pour se rendre compte. Mais un pont, voyons, ne peut pas se retourner! Il s’effondre, il est fracassé et empalé par les roches aiguës qui l’ont toujours regardé d’en bas, du fond des eaux déchaînées.

Le grand spécialiste de la Shoah Saul Friedländer, dans son magnifique «Kafka poète de la honte», attire notre attention sur ce récit où Kafka donne libre cours à un phantasme. Or la plupart des allusions à une vive attirance pour les garçons, dont celle fixée dans son Journal quand Kafka séjournait au sanatorium nudiste de Jungborn «Deux beaux garçons suédois avec de longues jambes qui sont si galbées et tendues que le meilleur moyen d’y aller serait avec la langue», la plupart de ces allusions ont été caviardées par l’exécuteur testamentaire Max Brod qui pensait bien faire en livrant à la postérité une image retouchée de Kafka.

Brod voulut donner de Kafka «l’image d’un saint esquivant toute tentation matérielle au profit de la littérature». Heureusement, cette image est mise à mal dans le livre de Friedländer qui nous invite à revisiter les textes d’un auteur qui les aurait écrits, ces textes, «dans un véritable état d’exaltation, voire d’extase».

 

 

Saul Friedländer: Kafka poète de la honte, SEUIL, 2014

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