25/11/2014

talent incontestable

par antonin moeri

 

 

 

De l’écrivain dont la critique officielle disait que la littérature allemande possédait en Alfred Andersch l’un de ses talents les plus sains et les plus indépendants, Sebald dresse un portrait plus nuancé. L’homme de plume en question a une haute idée de l’importance de son travail. Il a un besoin impérieux de légitimation, une insatiable soif de succès et de publicité. «Grand» est le qualificatif qu’il entend se voir appliquer. La gloire est son but, «une gloire qui dépasse le temps, l’espace et la mort». Il dit volontiers qu’il va surpasser Thomas Mann. Quand il publie «Zanzibar», le livre fait du bruit, la louange est unanime. «La littérature a eu raison du troisième Reich», affirme un journaliste. Gros chiffres de vente, projets prometteurs d’adaptation cinématographique.

Sebald se demande dans quel cadre s’inscrit l’oeuvre de ce Andersch, personnage qui s’est adapté aux lois instaurées par les nazis et qui, au lendemain de la défaite, s’est fait passer pour un «émigré de l’intérieur». Andersch est très doué pour réorganiser sa vie en fonction des circonstances. Il est capable de faire passer sa soumission et sa lâcheté pour un acte de bravoure, un défi héroïque. Afin de montrer au public d’après-guerre à quel point il est resté pur, original, moderne, créatif, fidèle à ses nobles engagements, il développe dans la bouche du protagoniste d’un de ses derniers romans une langue relâchée, cool, «authentique», un jargon qui aurait pu être en usage dans ce qu’on pourrait appeler la middleclass de l’époque.

Et cela pour se rapprocher des lecteurs, pour bien leur montrer qu’il est en phase avec eux. Il imagine par exemple un «type qui ne se met pas à compenser à plein tube quand sa femme le plaque (...) qui se demande si une touriste américaine se donnant des airs plutôt prudes finira par se laisser consommer à l’Excelsior par un bellâtre». Très sûr de lui, l’auteur produit un texte «sans la moindre trace de scrupule linguistique».

Avec une clairvoyance, une ironie et une rigueur intellectuelle qui rappellent celles d’un autre défenseur de la langue allemande, je veux parler de Karl Kraus, Sebald met à l’épreuve l’écriture, les images, les comparaisons d’un auteur talentueux, opportuniste, moralement compromis dans les années trente et qui occupa jusqu’en 1958 une position-clé sur la scène littéraire de la République Fédérale, «tour à tour rédacteur en chef de stations de radio, éditeur de revues, chef de file du grand reportage en Allemagne».

 

W.G.Sebald: De la destruction, Actes Sud, 2004

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