14/12/2014

l'oncle d'Amérique

par antonin moeri

 

 

 

Dans un des plus beaux livres lus ces derniers temps, Sebald met en scène quatre personnages qui ont dû, un jour ou l’autre, quitter leur pays pour aller s’établir ailleurs. Le récit qui a particulièrement retenu mon attention est celui où l’on fait la connaissance d’Ambros Adelwarth, le grand-oncle du narrateur, un grand-oncle que ce narrateur n’a vu qu’une seule fois, en été 1951, quand ce narrateur avait sept ans.

Pour en savoir plus sur ce personnage au verbe choisi, le narrateur va se rendre en Amérique pour y interroger des membres de sa famille. La tante Fini par exemple lui apprendra que Ambros, à l’âge de quatorze ans, travailla comme groom au Grand Hôtel Eden à Montreux, où il apprit le français à la perfection. Il fut ensuite engagé au Savoy Hotel à Londres.

L’oncle Caismir racontera au narrateur qu’avant de devenir valet de chambre chez les Salomon, une des familles de banquiers juifs les plus riches de New York, Ambros a été le compagnon de voyage de Cosmo, le fils Salomon, connu pour ses extravagances et sa passion pour le jeu. Passion qui permit à Cosmo de gagner des sommes faramineuses.

La tante Fini remettra au narrateur une sorte de journal qu’Ambros a tenu lors de son voyage (en compagnie de Cosmo) à Constantinople et à Jerusalem. Mais avant de vivre cette épopée haute en couleurs, le lecteur découvre, par la bouche de tante Fini et par celle du docteur Abramsky, les dernières années du grand-oncle. Le docteur Abramsky a connu Amros qui, par désir d’annihiler en lui toute capacité de réflexion, se soumit docilement aux séances d’électrochocs. Il nous apprend qu’Ambros, après ces nombreuses séances de torture, fut pris d’un raidissement progressif des membres et des articulations.

Le narrateur donne la parole à Ambros pour raconter le voyage en Orient. Notes très précises du genre: «Jamais vu une mer plus bleue. Réellement outremer». Pouvoir d’évocation digne d’un poète. Une réalité que les deux amis découvrent en frissonnant d’une joie enfantine. Près de la mer Morte, Ambros croit voir un gros lièvre foncé et un papillon aux ailes tachetées d’or.

L’enquête qu’a menée le narrateur auprès des siens pour en savoir plus sur un personnage qui l’intriguait, cette enquête minutieuse entraîne le lecteur dans un monde fictif qui n’aurait pu exister sans quelques traces: le calendrier de poche du grand-oncle, les récits de tante Fini, d’oncle Caismir et du docteur Abramsky. Un monde qui n’existerait pas sans l’approche nuancée (dénuée de toute forme de sentimentalité), sans la ronde des points de vue orchestrée par un passeur inspiré, chargé de conter ce qui a eu ou pourrait avoir eu lieu.

Cette manière de reconstituer une mémoire, dans une langue à la hauteur de l’effroi, est une manière particulière de mettre en scène des personnages déterritorialisés. Peut-être la plus belle façon de construire un roman.

 

 

W.G.Sebald: Les Emigrants, Actes-Sud, 1999


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