13/09/2015

fable au paradis fiscal

 

 

par antonin moeri

 

 

 

 

Savoir joyeusement et habilement ficeler un bon roman n’est pas donné à tout le monde. Marie-Jeanne Urech (Prix Bibliomédia 2010 et Prix Rambert 2013) réussit, dans son dernier opus, à prendre la main (si j’ose dire) du lecteur et à l’emmener dans un sympathique paradis fiscal helvétique. On se croit dans un fabliau avec ses monstres (promoteurs, élus, entrepreneurs, religieux) et ses personnages purs (Modeste l’Etranger qui vivra avec Elytre, fille muette qui confond, à l’écrit, compte et conte..., Yapaklou et sa soeur Zibeline).

Dans une petite ville de la Suisse centrale débarque donc l’Etranger qui va s’installer dans un appartement vide où il pourra développer ses talents. Pour fabriquer les meubles, il utilisera des planches: «Modeste sublimait à travers ses meubles les palissades volées sur les chantiers»... Ce qui compte à Z c’est la convivialité, la joie, la fête. Des fêtes organisées pour des habitants qui, malgré le vent de méfiance et de repli qui souffle sur la Suisse, acceptent l’établissement de l’Etranger et de sa compagne Elytre (elle ne se lasse pas de contempler les montgolfières montant à l’horizon..., elle tient du papillon un sens de l’espace très développé).

Or l’Etranger n’a qu’à bien se tenir et, pour être totalement intégré, il devra accepter un contrat avec le Mairesse (sic) qui veut se débarrasser de la Mère Supérieure, car les promoteurs doivent étendre leur emprise sur les terrains de l’Eglise. Contrat que Modeste va accepter en égorgeant la Mère Supérieure... Mais attention!... nous sommes dans un conte et tout finira bien. Elytre et son désormais mari s’envoleront dans une montgolfière pour aller découvrir ailleurs le paradis qu’ils portent dans leur coeur.

Ce fabliau fonctionne à merveille grâce à une belle langue inventive et grâce à cette distance ironique que la narratrice établit avec son lecteur. Les «n’allez pas croire que...», «ouvrons une parenthèse» ou «n’imaginez pas que...» nous donnent l’impression d’assister à un spectacle de rue ou de marionnettes... Quant à la langue, Marie-Jeanne Urech excelle dans la savoureuse création de mots-valises tels «les craquelurlements du glacier», «tentoculaire», «un vin solennatieux», «la calorpitude», «une robe froissonnée», «une ville de frappadingues» ou «une nuit entresommeillée».

A une époque où l’Etranger (l’Autre) est stigmatisé, où les différentes habitudes de vie au sein d’une population sont montrées du doigt, le roman de Marie-Jeanne Urech est certes porteur d’un message d’ouverture, de conviction, mais il pose également (et avec humour) une question brûlante: La Suisse est-elle capable de vivre à la hauteur de ses idéaux?

 

Marie-Jeanne Urech: L’ordonnance respectueuse du vide, L’Aire, 2015

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