29/11/2015

Pap's par Gilbert Salem

Je ne puis résister à l'envie de vous faire lire le beau texte de Gilbert Salem paru dans le journal 24 Heures.

 

Il capte les voix humaines et les réenchante

 

 A l’heure où paraît son sixième roman, l’infatuation ne l’étouffe pas comme d’autres écrivains suisses de sa génération. Antonin Moeri a la modestie souriante. Il s’intéresse moins à la politique qu’aux voyageurs qu’il entend parler dans le tram 14 de Genève, où il vit depuis trente-cinq ans, comme dans le train qui souvent le conduit vers Lavaux. Il y possède une maison familiale et peut remuscler son corps de sexagénaire en faisant de l’aviron sur le Léman.

«Ces gens ordinaires, j’enregistre leurs conversations les plus banales, car elles traduisent plus justement que tout discours les désarrois actuels, l’absurdité du temps qu’on vit.» Une absurdité à la fois bouffonne et tragique, comme chez Samuel Beckett, qu’il avait failli rencontrer à Paris quand il y était comédien, grâce au metteur en scène Roger Blin, le créateur de Fin de partie en 1957. Il prise tout autant Thomas Bernhard, le grand auteur autrichien, Robert Walser et Ludwig Hohl, dont il traduit les livres quand la rédaction de ses propres écritures lui en laisse le temps.

Il y reporte ces paroles capturées au vol, consignées auparavant dans des carnets. Mais il se fait un devoir de les reciseler à sa manière, les réenchanter, quand il faut tout mettre «au propre» sur la page blanche, puis sur l’écran. «J’ai un ordinateur, mais il me faut d’abord rédiger manuellement. Je n’ai pas de parti pris contre les ordinateurs, mais je crois que, chez moi, il y a un lien direct entre la main et le cerveau.» Et Antonin Moeri de rire de cette assertion qui sonne prétentiarde. Un rire qui fait rayonner son visage et le pencher de côté à la manière des oiseaux.

Pourtant, dans la sérénité de ses yeux vert amande, qui ont l’élégance de ne jamais quitter les vôtres, on ne discerne point la saillie de curiosité, l’acuité d’observation qui fait la force de la douzaine de livres – romans, récits et nouvelles – qu’il a publiés depuis vingt-six ans, d’abord à L’Age d’Homme, par l’entremise de Jean-Louis Kuffer, puis chez Bernard Campiche. Des proses au style très maîtrisé, mais aérien, picaresque, avec une dimension musicale. Et d’un réalisme troublant, car on y devine une part prépondérante d’imagination. L’auteur n’en disconvient pas: «La vie réelle n’a pas les mêmes structures que la vie dans l’écriture; dans ce livre, Pap’s, je raconte la vie de mon père à partir de cahiers à couverture noire qu’il m’avait remis, que je n’ai voulu lire que quinze ans après sa mort, en 1990.»

 

La vie réelle n’a pas les mêmes structures que la vie dans l’écriture

 

Antonin Moeri a fini par s’en inspirer pour narrer l’existence de son père, Emile, en citant souvent des extraits exacts de son journal intime de voyage au Moyen-Orient, de médecin malgré lui, d’hédoniste au cœur triste. Car il admirait les peintres et les poètes, était un ami de Charles-Albert Cingria et rêvait sans y croire, et sans espoir, de devenir à son tour un écrivain. Il légua à son fils, avant de mourir, une valise en cuir contenant des souvenirs inavoués. «Il avait peut-être sa petite idée», reconnaît Antonin Moeri.

«Pap’s», c’est le surnom qu’il donne à son papa, dont il ne trahit jamais les réflexions mais dont il embellit à son gré poétique l’épopée grandiose et le destin tragique. Rejeton d’un facteur des Postes, Moeri père étudia la médecine sans savoir qu’il deviendrait un jour le cardiologue le plus important de Vevey. A Berne, il épouse une laborantine qui y enfante Antonin et, deux ans après, une fille qui deviendra flûtiste classique. La famille séjourne trois ans à Mexico, revient en Suisse, à Zurich, où les enfants apprennent le Schwyzerdütsch. Une étape à Clarens dans un vieux manoir, puis installation à Vevey, où Antonin fait ses premières écoles avant de les continuer à Lausanne, au Gymnase du Belvédère.

«Durant mes scolarités, j’ai eu des problèmes de comportement, mais c’étaient peut-être des désirs de discipline.» Il trouvera celle-ci à la fameuse école de théâtre de Strasbourg, en y subissant la férule de professeurs exigeants. Suivront des tournées en France avec Peter Brook entre autres. Mais son expérience théâtrale prend fin à Genève en 1980, lorsqu’il doit incarner le personnage d’Aumerle dans le Richard II de Shakespeare, mis en scène par François Rochaix, au Théâtre de Carouge. «Je m’y suis trouvé si mauvais acteur que j’ai quitté la scène définitivement.»

De cette expérience, Antonin Moeri a hérité une diction impeccable de comédien. Et un goût du ping-pong dramaturgique qui rend si vivants ses dialogues romanesques. Mais ses héros à lui ne se veulent pas shakespeariens. Ils babillent dans le tram 14.

 

Son nouveau livre «Pap's» 
Antonin Moeri 
Bernard Campiche Editeur

 

27/11/2015

Daniel Abimi, Le Baron

Par Alain Bagnoud

 

On pourrait dire que Le Baron de Daniel Abimi est le meilleur roman de la rentrée, si c'était un roman. Mais non. Qu'est-ce que c'est donc que ce livre ? Une biographie, une confession ? « Récit », annonce l'éditeur.

 

« Le temps d'un récit, Daniel Abimi s'est mis dans la peau de Laurent, dit le Baron. » Le Baron est un personnage bien réel, truculent, théâtral, plein de verve, de vitalité et de saveur. Ce qui pose la question des relations littéraires entre l'auteur et son personnage.

 

Il y a trois cas possible quand un écrivain fait un livre basé sur un être réel qui se raconte. Celui-ci peut décider de signer le texte et de remercier son nègre en petits caractères dans une formule sibylline. Le nom des deux peut apparaître sur la couverture. Ici, on n'a que celui d'Abimi, bien que très vite, le lecteur comprenne que toute la matière vient des souvenirs du Baron.

 

Cela signifie que l'auteur assume complètement la forme du texte. D'où une question intéressante : quel est l'état premier des confidences du Baron, et qu'est-ce qui en a été fait littérairement ?

 

On ne peut s'empêcher de s'interroger sur le va-et-vient entre les deux acteurs du récit en lisant ces anecdotes qui évoquent Céline, San-Antonio, Rabelais. Des anecdotes passionnantes pour une vie hors norme.

 

Le Baron, fils de villageois, se crée un personnage et une légende pour reprendre en 1976 une boîte de nuit à Lausanne, Le Johnnie's. «  La canne, le monocle, le nœud, tout en noir. Je m'étais même inventé un arbre généalogique de sang bleu, le titre qui va avec et un château quelque part en France. »

 

Ce sont les années bénies, entre la libération sexuelle des années soixante et le sida des années 80. Il y a une explosion de folie, de liberté, dont le Baron profite, qu'il accompagne, dans la boîte de qui se croisent des hétéros, des homos, des mignons, des travestis, des tapineuses, où se mêlent toutes les classes sociales.

 

Le Baron, règne sur tout ça, picaresque, attirant, bisexuel : il a commencé tout jeune sa carrière amoureuse en se faisant dépuceler par sa cheffe de buffet, puis en couchant avec la mère, la fille, et le beau fils. Et comme dans toutes les bonnes histoires, il y a un meurtre, la chute d'un homme mythique, qui se relève, etc.

 

Un vrai roman, je vous dis...

 



 

Daniel Abimi, Le Baron, Bernard Campiche Editeur

 

 

 

26/11/2015

L'ombre du père (Pierre Simenon)

images-2.jpegQue faire d'un père qui écrit six à dix livres par année, et qui fanfaronne (face à Fellini, autre grand fanfaron) d'avoir possédé 10'000 (dix mille!) femmes dans sa vie ? Quelle place trouver dans la famille d'un démiurge ? Y a-t-il, d'ailleurs, dans cette folie, une place pour les autres ?

C'est le propos du livre de Pierre Simenon, De père à père*, qui tient à la fois du recueil de souvenirs et de l'examen de conscience. Le prétexte en est simple, mais subtilement traité : Pierre Simenon doit traverser les États-Unis, d'ouest en est, et quitter la Californie pour s'en aller rejoindre sa femme et ses enfants dans le Vermont. La traversée, qui dure presque une semaine, lui donnera l'occasion de se pencher sur son passé, d'évoquer une foule de souvenirs, et de renouer le dialogue avec Georges, le démiurge, son père, devenu la statue du Commandeur.

Longtemps confiné dans le rôle de « fils de », Pierre Simenon parle aujourd'hui à Georges en tant que père. De père à père. images-3.jpegIl cherche une impossible égalité dans ce dialogue posthume (Georges est mort en 1989). Une nouvelle place dans la fratrie. Il n'est pas seuls, comme on le sait, dans le « clan Simenon ». Il y a le frère aîné (fils du premier mariage de Georges), Marc Simenon, né en 1939, scénariste et réalisateur de cinéma, qui épousera l'actrice Mylène Demongeot. Marc mourra accidentellement chez lui en 1999. Il y a ensuite Johnny, né en 1949. 
images-5.jpegEt enfin Marie-Jo, né en 1953, qui tentera une carrière de comédienne à Paris, avant de se tirer une balle dans le cœur en 1978. La mort de Marie-Jo est au centre du livre de Pierre : on l'attend, on la redoute, on la pressent avec effroi. Cette fille trop sensible, très fragile, probablement abusée par sa mère, images-4.jpegqui considérait son père comme un Dieu : « tu étais mon Dieu concret, la force à laquelle je me raccrochais… »…

Dans son récit, Pierre essaie de dénouer l'écheveau des névroses familiales. Il ne s'attribue jamais le beau rôle. Il n'accable pas son père non plus, même s'il lui fait, depuis sa mort, quelques reproches (voir ici la dernière interview de Simenon). Le témoignage qu'il livre est plutôt une charge contre sa mère, Denyse Ouimet, qui a manipulé ses enfants et accusé son mari de tous les maux. On apprend peu de choses nouvelles sur la vie du grand Georges (la biographie** de Pierre Assouline nous la livre intégralement). Mais Pierre éclaire certains épisodes — essentiellement la période lausannoise — d'une lumière empathique.

Au final, cela donne un récit haletant, non dépourvu d'angoisse (on ne sait jamais comment cela va se terminer), qui est à la fois un hommage au Père, de père à père, et une tentative de réconciliation avec un passé (une dette, un don) particulièrement lourd à porter.

* Pierre Simenon, De père à père, Flammarion, 2015.

** Pierre Assouline, Simenon, Folio.

22/11/2015

Roman versus témoignage

Par Pierre Béguin

 

Une personne qui m’avait vu dans une émission sur M6 m’a écrit pour me demander si mon dernier livre Vous ne connaîtrez ni le jour ni l’heure tenait du témoignage – comme il l’avait déduit de l’émission – ou s’il tenait de la fiction – comme le mot «roman» en couverture le laissait entendre. Si j’attestais du témoignage, il achèterait le livre immédiatement, sinon il y renoncerait sans hésitation. Pour ce lecteur, les choses étaient claires: le témoignage n’est pas compatible avec le roman comme la vérité ne peut l’être avec la fiction. Et comme seule la vérité l’intéressait…

Cette problématique de la compatibilité du témoignage et de la fiction romanesque – surtout celle de la suspicion du personnage fictif telle que l’histoire littéraire du 20e siècle, le nouveau roman en tête, l’a développée – n’est pas étrangère à la mode romanesque actuelle consistant dans le choix d’un «personnage réel» (un artiste souvent, ce qui permet un questionnement sur l’art, ou sur l’écriture le cas échéant) plus crédibles aux yeux des lecteurs qu’un personnage fictif. A voir la production littéraire de cet automne, les écrivains suisses romands ont eux aussi largement emboîté le pas de leurs confrères français en investissant le genre fiction biographique. En oscillant davantage soit du côté de la biographie – Blaise Hofmann (Capucine) – soit du côté de la fiction – Christophe Gaillard (Une aurore sans sourire). Une manière souvent agréable et intéressante de déjouer la suspicion de lecteur tout en jouant avec lui… ou en se jouant de lui.

La question ne date pas d’aujourd’hui. Avant de lui donner une perspective, précisons que cette incompatibilité entre les deux genres relève d’abord de leur définition même. Le témoignage entend donner les faits tels qu’ils sont, du moins revendique-t-il ce postulat. Alors que le roman, lui, obéit au minimum à deux principes inconciliables avec un tel postulat: 1) sa mise en intrigue nécessite un traitement organique et progressif du temps (début – milieu – fin) que les péripéties de la vie ne proposent pas; 2) il élève une candidature à l’esthétisme que le témoignage ne revendique pas. Mais si le roman veut ainsi s’écarter du témoignage, il n’est pas inconciliable pour autant avec la vérité. C’est à ce niveau que se situe la confusion, celle de mon correspondant du moins.

Dans le roman naturaliste, et on sait qu’il revendique la vérité «scientifique», Zola voulait justement combiner le témoignage – en l’occurrence le documentaire – et le roman. Pour satisfaire cette intention, il obéit à trois principes. Disons plutôt qu’il procède à une triple soustraction: pas d’intrigue unique mais des tranches de vie et des événements comme ils viennent; pas de personnages héroïques (la vie n’en propose pas sinon par escroquerie); pas de commentaires du narrateur (le narrateur s’efface derrière le document pour mieux asseoir son objectivité). Tel fut le pari «non romanesque» de Zola, parfaitement illustré dans un roman comme Au bonheur des Dames. Il réussit son pari là où beaucoup d’autres échouèrent, qui précipitèrent leurs lecteurs dans l’ennui en dépit d’un strict respect de cette triple soustraction. Non pas tant parce que, à trop vouloir se conformer au document, la fiction en devient insipide (comme c’est parfois le cas, il faut bien l’admettre, dans l’œuvre des Goncourt) mais par défaut de ce qu’on pourrait appeler l’expression personnelle. La fameuse définition du roman par Zola –tant de fois proposée en dissertation aux examens de maturité («un coin de la nature vue par un tempérament») – souligne bien cet aspect du problème: que vaut la vérité – «le coin de la nature» – sans le «tempérament» – c’est-à-dire la manière – pour la dire? Le tempérament, c’est le Zola visionnaire, poète, maître de la métaphore grandiose qui lui permet de fondre le documentaire dans la fiction tout en lui préservant son authenticité et en l’élevant au rang de l’esthétisme. C’est l’invention d’images propres, d’effets, d’allégories qui lui permettent de faire d’un simple document un Monument. Le tempérament chez Zola, c’est le retour par la fenêtre des éléments romanesques préalablement bannis.

Pour autant, le tempérament, ce n’est pas le génie. Même Victor Hugo s’est cassé les dents sur le roman documentaire: incapable de diluer sa matière historique dans la sauce d’une fiction, il la cantonne au chapitre central de Quatrevingt-treize, transformant cette partie du livre en pages indigestes et l’ensemble du roman en une création boiteuse.

Que Zola et d’autres aient réussi là où même Victor Hugo a échoué ne change pas les données du problème: la vraie question n’est pas d’établir l’incompatibilité du témoignage – du documentaire – et de la fiction – du roman – ni même de faire la part de l’un et de l’autre, mais de repérer, dans la description d’un coin de la nature, un véritable tempérament. Que vaut, en fin de compte, un témoignage insipide face à une fiction grandiose? La vérité a tout à gagner du second, tout à perdre du premier. Ainsi la vérité de la guerre de 14-18 – en référence à mon précédent article – éclate-t-elle bien davantage dans un roman comme Le Feu (Henri Barbusse) que dans les innombrables témoignages écrits qu’elle a engendrés, et même ceux des poilus qui se sont éteints... et qu’on ressuscite pour la circonstance.

J’aurais pu lui répondre cela, à mon correspondant. Je me suis contenté de lui dire que, si les événements décrits dans mon livre étaient véridiques, la part inévitable de fiction n’évacuait en rien l’authenticité du témoignage. Il n’a probablement pas acheté le livre…

 

 

 

 

20/11/2015

Blaise Cendrars, Raymone Duchâteau, correspondance

Par Alain Bagnoud

« Laurence est venue ce matin malade parce qu'elle a cru rencontrer des terroristes. »

C'est Blaise Cendrars qui annonce la nouvelle à sa muse, son amour mystique et platonique, Raymone Duchâteau. On est en juin 44. Terroriste est une désignation officielle des Forces d'Occupation pour désigner les résistants. La propagande est très active, et Cendrars est obligé d'utiliser les termes officiels s'il veut que ses lettres et ses cartes presque quotidiennes arrivent à Paris depuis Aix où il s'est réfugié.

Non que d'ailleurs, Cendrars approuve les résistants. S'il déteste l'occupant allemand, les « boches », il attend le débarquement avec crainte, persuadé que ça va plonger le pays dans le chaos et occasionner de nombreuses morts civiles.

Il ne faut pas rendre les écrivains plus purs qu'ils ne l'étaient. Jérôme Meizoz rappelait récemment (Saintes colères, éditions d'autre part) que Cendrars était antisémite et pas particulièrement de gauche. Quand on examine les opinions, il faut tenir compte de l'époque, évidemment, mettre en perspective. Mais ce que Meizoz dénonçait, c'est une purification de Cendrars par ses héritiers, qui veulent en gommer les aspects qui déplaisent à notre temps et en faire une figure idéale.

Contre cette statufication, ces lettres publiées par Zoé nous montrent heureusement l'écrivain dans son quotidien. Craignant le débarquement, donc, prévoyant un nouvel exode sur les routes, puis soulagé parce que l'arrivée des Américains se passe bien. « Un miracle. » Mais aussi préoccupé par la nourriture qu'il absorbe, les restaurants où manger, l'argent qui ne vient pas, etc.

Si en général, Cendrars répète avec constance dans ses lettres et cartes qu'il n'y a absolument rien à signaler, celles-ci provoquent tout de même un grand intérêt chez le lecteur qui apprécie ses œuvres. C'est la période où il se remet à écrire après le mutisme provoqué par la défaite française. Il a un grand projet dont il parle inlassablement à Raymone. La carissima, un livre sur la vie de Marie-Madeleine. Ce projet les relie. Mais Cendrars ne le fera jamais. Ce qui l'intéresse, dont il ne parle quasiment pas à l'aimée, c'est L'Homme foudroyé.

Curieuse relation, celle de Cendrars et sa correspondante dont presque toutes les lettres sont détruites. Ça fait un quart de siècle qu'il éprouve une passion pure pour cette comédienne spécialisée dans les rôles de sottes. Elle ne voulait d'abord pas de cet infirme « pouilleux », puis lui a proposé une relation platonique, à lui qui a eu tant de femmes. Une troisième personne est arrivée dans la relation, la mère de Raymone, « Mamanternelle », avec qui Cendrars a habité pendant quelque temps à Aix.

Blaise et Raymone se marieront en blanc en 1949. En blanc. Oui. « Parce que », dit Raymone à Michel Bori qui l’interviewe pour la Radio Suisse Romande en 1977 (elle a 81 ans), « je trouve que c'est la chose la plus ignoble du monde, de pouvoir vivre physiquement avec un être si on ne l'aime pas. »

 

Blaise Cendrars, Raymone Duchâteau, correspondance, 1937-1954, Editions Zoé



19/11/2015

Ne baissons pas les bras : construisons des écoles !

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par Jean-Michel Olivier

Il y a presque vingt ans, en 1996, j’ai publié "Les innocents" (L’Age d’Homme, 1996), l’un des premiers romans à mettre en scène un attentat islamiste. Cela se passait à Genève. Tandis qu’on célébrait, en grande pompe, le 300e anniversaire de la naissance de Voltaire, un fanatique rêvait de mettre la ville à feu et à sang. Il avait des ennemis, mais aussi des complices: un pasteur, un maire écolo-bobo, un policier véreux, un juge d’instruction. Au-delà du jeu de massacre, par la satire, je voulais dénoncer les intégrismes (politique, religieux, judiciaire), comme Voltaire l’avait fait trois siècles plus tôt. Prémonitoire, ce roman m’a valu des lettres de menaces (anonymes, bien sûr).

Avec effroi, je constate qu’il s’est réalisé à Paris la semaine dernière. Les écrivains sont des voyants. Des archers, dans la nuit, qui tirent sur des cibles mouvantes. Quel homme politique aujourd’hui, quel expert autoproclamé en religion ou en stratégie géopolitique, aurait la lucidité de Voltaire, qui écrivait ceci dans son "Dictionnaire philosophique": «Lorsqu’une fois le fanatisme a gangrené le cerveau, la maladie est presque incurable. Que répondre à un homme qui vous dit qu’il aime mieux obéir à Dieu qu’aux hommes, est sûr de mériter le ciel en vous égorgeant? Ce sont d’ordinaire les fripons qui conduisent les fanatiques, et qui mettent le poignard entre leurs mains.»

Tout est dit: le fanatisme n’est pas la religion (chrétienne ou musulmane), c’est le cancer de la religion. Une pathologie qui a ses causes et ses symptômes. Un mal presque incurable, selon Voltaire. En effet, comment soigner un homme (le fanatisme est essentiellement féodal, patriarcal, nostalgique) qui ne désire que la mort – et celle des autres? L’intégrisme est un nihilisme. C’est aussi une haine longuement ruminée contre l’Occident et ses valeurs «dégénérées» (la fête, le rire, la liberté, l’émancipation des femmes, l’éducation, la culture.

Le cancer veut la mort. Le cancer aime la mort (Daech en a fait sa bannière noire). Il répand le chaos dans le corps en déroute. C’est le but recherché de tous les intégrismes: semer la peur, la haine, le doute. Monter les hommes les uns contre les autres (car il se trouve toujours des âmes bien-pensantes, chez nous, pour comprendre ou justifier l’injustifiable). Attiser un feu qui embrasera le monde pour faire place à cet Ordre Nouveau qui assassine des enfants, viole des femmes et décapite ses ennemis.

Ne tombons pas dans le piège qu’on nous tend! Les terroristes n’auront ni notre peur, ni notre haine, ni notre amour. Le chaos qu’ils souhaitent n’arrivera jamais. Ils vont perdre bientôt la guerre désespérée qu’ils mènent misérablement (on ne dira jamais assez combien ils sont misérables et méprisables.

Il y a désormais des remèdes au cancer. Lesquels? Méfions-nous des solutions faciles. François Hollande a choisi la manière guerrière. Ce n’est pas la plus sûre. Mais la guerre est sans doute un passage obligé, car il faut toujours répondre à la mort. Méfions-nous aussi des discours angéliques, pontifiants, qui font des tueurs parisiens des victimes. Ce ne sont pas des produits de l’injustice sociale (l’un des tueurs parisiens travaillait pour la RATP, les frères Kouachi, auteurs de l’attentat contre "

Le fanatisme repose sur deux piliers: la bêtise et l’ignorance. Contre la bêtise, disait Lacan, il n’y a rien à faire! Mais l’ignorance peut être vaincue. C’est la leçon des attentats, et un avertissement à ceux qui veulent couper dans les budgets scolaires. L’école laïque enseigne la tolérance, l’écoute, la réflexion critique – tout ce que le Diable déteste. Ne baissons pas les bras! Construisons des écoles – non des prisons! Ainsi nous écraserons l’Infâme!

Texte publié dans la Tribune de Genève, jeudi 19 novembre 2015.

 

13/11/2015

Christophe Gaillard, Une aurore sans sourire

Par Alain Bagnoud

 

Tout ce qui concerne Bonaparte et le Valais a le vent en poupe, ces temps-ci. Peut-être à cause du bicentenaire qu'on a fêté cette année. Il faudrait vivre sur Mars pour ignorer que le Valais a rallié la confédération helvétique en 1815, à reculons, ou, disons, un peu forcé par les vainqueurs de Napoléon.

Ce n'est pas qu'il voulait rester dans l'Hexagone (lequel aurait représenté alors une bizarre figure géométrique). Après diverses péripéties, le canton était en effet devenu en 1810 un département français, celui du Simplon. Non, le Valais voulait son indépendance. Son indépendance un peu plus grande que celle que les vainqueurs entendaient lui donner. Il aurait préféré rester seul. Maître. Unique. (Est-ce que ça a changé?)

La situation actuelle, c'est donc la faute à Napoléon, indirectement. Napoléon dont le consul honoraire de France a démontré, dans sa conférence aux écrivains valaisans à Sierre, en octobre 2015, qu'il avait créé la Suisse actuelle. Rien de moins.

On comprend donc l'intérêt pour le bonhomme. En littérature aussi. Il y avait eu l'excellent roman de Dubath qui racontait à sa façon (Dubath est un ennemi de la ligne droite) le passage du Grand Saint-Bernard. (Jean-Yves Dubath, Bonaparte et le Saint-Bernard, Editions d’autre part) Il y a maintenant un roman de Christophe Gaillard, Une Aurore sans sourire.

Pas sur Napoléon exactement, plutôt sur son ambassadeur dans la République Rhodanique du Valais, nommé en 1804. Un écrivain. Chateaubriand.

Tout le monde sait que le grand auteur a été bombardé à ce poste par Bonaparte qui voulait l'éloigner. Personne ne sait s'il est arrivé. Jamais, disent certains. Jusqu'à Martigny, peut-être, nous a dit le consul honoraire dans sa conférence. Certains le poussent quand même jusqu'à Sion, d'où il aurait décampé au plus vite. L'assassinat du Duc d'Enghien ou l'ennui...

Christophe Gaillard, lui aussi, le fait arriver jusqu'à la capitale valaisanne et entrer dans la maison de Kalbermatten qui lui a été dévolue. Il le fait monter dans la voiture qui l'emmène au palais du gouvernement, et lui donne cette pensée : « Je ne tiendrai pas une semaine avant de me mettre un pistolet sur la tempe. »

Avant ça, on suit son trajet documenté de lieu en lieu célèbre : l'Abbaye de Saint-Maurice, le Bois-Noir, la cascade de Salanfe, Martigny, Isérables, Saint-Pierre-de-Clages... Ça donne une série d'épisodes dans lesquels l'ambassadeur rencontre quelques personnages pittoresques.

Nous en parlions avec un ami. Le récit, me disait-il, avance par successions d'anecdotes qui font penser aux paraboles d'Evangiles. Jésus et le paralytique, Jésus et l'aveugle deviennent ici Chateaubriand et le goitreux, Chateaubriand et le berger, etc. C'est assez joli et assez juste.

Christophe Gaillard ne veut pas en effet se suffire de l'anecdote. À travers le voyage de Chateaubriand, il s'attache à donner une vision du Valais, à mettre en perspective son amour du canton et en faire une critique sociale. Notre auteur ne dédaigne pas les petites promenades autour de son sujet, lesquelles s'appuient sur une documentation impeccable : éléments biographiques, histoire du Valais ou Histoire tout court.

Tout ceci est hiérarchisé. L'auteur, par ailleurs professeur de français au collège de Saint-Maurice, utilise ses talents de chercheur et de pédagogue dans son roman. On fait toujours son livre avec ce qu'on est.

Une aurore sans sourire fonctionne donc comme peuvent le faire les livres du genre. Éclairage du présent par le passé. Portrait du Valais contrasté. Forte présence du personnage principal, l'écrivain aimé, dont le style inspire celui de Christophe Gaillard, qui a une belle écriture aux phrases mûries, travaillées.

 

Christophe Gaillard, Une aurore sans sourire, Editions de l'Aire

 

10/11/2015

Armistice et littérature de guerre

Par Pierre Béguin

 

11 novembre 1918, 5 h 15, signature de l’armistice. Une commémoration d’autant plus retentissante que nous sommes parvenus au centenaire de ce qui fut unanimement décrit comme une indicible boucherie. Boucherie certes, mais pas si indicible que cela à considérer les centaines de romans qu’elle a engendrés depuis (et plus encore à l’échelon international). Dont finalement pas mal de classiques et quelques chefs-d’œuvre.

celine chevallier.jpgEn contre-point des grandiloquents discours officiels dont cette journée commémorative ne manquera pas, je retiendrai deux textes dans cette abondante littérature de guerre: l’un dont je viens d’achever la lecture (Gabriel Chevallier*, La Peur, 1930) et l’autre – ma bible – dont j’ai relu les cent premières pages pour la circonstance (Céline, Voyage au bout de la nuit, 1932). Nonobstant leur style, les ressemblances, les parallèles, les points de convergence entre ces deux textes sont aussi nombreux que troublants. À croire que la guerre de 14-18 a donné naissance à une littérature de topos, de conventions, de scènes incontournables qui lui sont propres. Avec, au bout du compte, cette nuance: si l’on assiste à une caricature féroce de la dimension héroïque ainsi qu’à une mise à mort radicale du discours officiel, la peur revendiquée comme sentiment dominant conduit, chez Chevallier, au mépris de soi-même, alors qu’elle mène, chez Céline, à la gloriole. Mais dans les deux cas, on semble aboutir à une sorte d’éthique de la lâcheté comme sagesse ultime de toute situation de guerre: «L’homme qui fuit conserve sur le cadavre l’inestimable avantage de pouvoir courir» (La Peur); «Le colonel avait son ventre ouvert (…) Ça avait dû lui faire du mal ce coup-là. Tant pis pour lui! S’il était parti dès les premières balles, ça ne lui serait pas arrivé» ou encore «Foutez le camp! On va tirer! Vous tuer! Nous tuer tous!» (Voyage).

Cette lâcheté se justifie comme une réponse lucide aux mensonges des politiques et des vertus héroïques par lesquelles on a conditionné le citoyen-soldat: «Les hommes sont bêtes et ignorants. De là vient leur misère. Au lieu de réfléchir, ils croient ce qu’on leur raconte. Ils se choisissent des chefs et des maîtres sans les juger, avec un goût funeste pour l’esclavage (…) On a dit aux Allemands: "En avant pour la guerre fraîche et joyeuse! Nach Paris et Dieu avec nous, pour la plus grande Allemagne". On a dit aux Français: "On nous attaque. C’est la guerre du Droit et de la Revanche. À Berlin!" Vingt millions, tous de bonne foi, tous d’accord avec Dieu et leur principe… Vingt millions d’imbéciles… Comme moi!» (La Peur) ; «Ce colonel, c’était donc un monstre! Je conçus en même temps qu’il devait y avoir beaucoup des comme lui dans notre armée, des braves, et puis tout autant sans doute dans l’armée d’en face. Plusieurs millions peut-être! Dès lors ma frousse devint panique. Avec des êtres semblables, cette imbécillité infernale pouvait continuer indéfiniment…» (Voyage). Loin du champ de bataille, le lyrisme guerrier se concentre à l’arrière-plan, dans les colonnes des journaux surtout, où des noms illustres, des académiciens, des généraux en retraite, des gens d’Eglise, tous bien planqués, s’épanchent en précieuses fleurs de prose pour encourager le soldat. Des perles que lit, désabusé, Jean Dartemont, le personnage principal de La Peur, dans l’horreur des tranchées: «La valeur éducative de la guerre n’a jamais fait de doute pour quiconque est capable d’un peu d’observation – Il était temps que la guerre vînt pour ressusciter, en France, le sens de l’idéal et du divin – C’est encore une des surprises de cette guerre et l’une de ses merveilles, le rôle éclatant qu’y joue la poésie».

De fait, avant le baptême du feu, les tranchées et l’horreur, cette guerre commence la fleur au fusil dans l’euphorie d’un gigantesque divertissement – «Pensant que la guerre serait le plus extraordinaire spectacle de l’époque, je désirais ne pas le manquer» (La Peur) – ou les festivités d’un départ en vacances: «Il fait très beau. Vraiment cette guerre tombe bien au début du mois d’août. Les petits employés sont les plus acharnés: au lieu de quinze jours de vacances, on va s’en payer plusieurs mois, aux frais de l’Allemagne (…) Dans les rues grouillantes, les hommes, les femmes, bras dessus, bras dessous, entament une grande farandole étourdissante qui dure une partie de la nuit.» (La Peur); «… des civils et leurs femmes qui nous poussaient des encouragements, et qui lançaient des fleurs, des terrasses, devant les gares, des pleines églises. Il y en avait des patriotes! (…) Et nous voilà partis du côté des canons, et sans se faire prier. On aurait dit qu’on allait aux cerises» (Voyage). C’est que dans les deux romans dominent chez les protagonistes, officiers et soldats, la même sotte vanité patriotique (existe-t-il des vanités intelligentes?): «Primo, nous avons la baïonnette. En face tu disposes les Boches. Qu’est-ce qui arrive immanquablement? Les Boches foutent le camp ou font camarades. Pourquoi penses-tu qu’ils ont planté des barbelés devant leur ligne? A cause de la baïonnette. Secundo, nous avons la boule de pain. Le héros français l’élève au-dessus de la tranchée et crie d’un ton méprisant: "Fritz, tu veux bâfrer?" Qu’est-ce qui arrive immanquablement? Fritz pose son flingue et rapplique vers la boule. Pourquoi penses-tu qu’ils ont planté des barbelés devant leur ligne? À Cause de nos boules de pain, à seule fin qu’ils n’accourent pas tous en laissant leur Kronprinz (…) Les armements caractérisent une race. Ils ont adopté l’artillerie lourde parce qu’ils ont l’esprit lourd, et nous l’artillerie légère parce que nous avons l’esprit léger. L’esprit domine la matière. Et la guerre, c’est le triomphe de l’esprit!» (La Peur).

La bêtise du citoyen, les mensonges et les intérêts larvés des chefs – «Ceux qui ont donné le signal du massacre sourient à leur gloire prochaine» (La Peur); «Quand les grands de ce monde se mettent à vous aimer, c’est qu’ils vont vous tourner en saucissons de bataille» (Voyage) – ne sont pas seuls à construire ce mensonge héroïque qui cautionne la guerre. Les femmes, et leur vocation hystérique à n’aimer que dans l’admiration et la grandeur – «à vouloir épouser Dieu» disait Victor Hugo – en prennent pour leur grade dans «cette gigantesque entreprise à se foutre du monde» (Voyage). À leurs yeux, malheur aux lâches! «Des grappes de femmes délirantes, échevelées, offrent leur taille et leur poitrine aux héros (…) Vingt millions d’hommes, que cinquante millions de femmes ont couvert de fleurs et de baisers, se hâtent vers la gloire, avec des chansons nationales qu’ils chantent à pleins poumons.» (La Peur); «Les femmes surtout demandaient du spectacle et elles étaient impitoyables, les garces, pour les amateurs déconcertés. La guerre, sans conteste, porte aux ovaires, elles en exigeaient des héros, et ceux qui ne l’étaient pas du tout devaient se présenter comme tels ou bien s’apprêter à subir le plus ignominieux des destins» (Voyage). Dans La Peur, des infirmières se pressent autour de Dartemont, relégué aux soins d’un hôpital, dans l’espoir de vibrer à ses exploits. Et comme il s’entête dans les banalités, elles s’irritent: « — C’est tout? — Oui, c’est tout… Ou plutôt, non! Je vais vous dire la grande préoccupation de la guerre, la seule qui compte: J’AI EU PEUR. J’ai dû dire quelque chose d’obscène, d’ignoble. Elles poussent un léger cri indigné, et s’écartent. Je vois la répulsion sur leur visage: "Quoi, un lâche! Est-il possible que ce soit un Français!" — Vous êtes peureux Dartemont? C’est un mot très désagréable à recevoir en pleine figure, publiquement, de la part d’une jeune fille désirable. Depuis que le monde existe, des milliers et des milliers d’hommes se sont fait tuer à cause de ce mot prononcé par des femmes». Scène identique dans Le Voyage au bout de la nuit, où Lola, l’infirmière américaine, incarne cette exigence d’héroïsme qui encourage le mâle à la boucherie: «Oh! Vous êtes donc tout à fait lâche, Ferdinand! Vous êtes répugnant comme un rat…»,  et qui trouve là aussi sa caricature à l’arrière scène, loin du front, dans les hôpitaux où échouent les rescapés des tranchées. Sauf que Bardamu, à l’inverse de Dartemont, ne s’émeut pas de l’injure: «Oui, tout à fait lâche Lola, je refuse la guerre et tout ce qu’il y a dedans…». Je l’ai dit, Céline élève la lâcheté en gloriole, en valeur absolue, en temps de guerre du moins, à l’image de son personnage Princhard qui feint la cleptomanie pour se faire réformer…

Branledore le premier a donné le ton, lui qui simule l’héroïsme et le patriotisme avec la conviction d’un acteur pour s’attirer la sympathie active des infirmières. Bientôt suivi par tous les blessés et mutilés: «Grâce à Branledore, ces mêmes hommes apeurés et recherchant l’ombre, possédés par des souvenirs honteux d’abattoirs, se muèrent en une satanée bande de gaillards, tous résolus à la victoire, armés d’abattage et de formidables propos. Un dru langage, et si salé que ces dames en rougissaient parfois, elles ne s’en plaignaient jamais cependant parce qu’il est bien entendu qu’un soldat est aussi brave qu’insouciant, et grossier plus souvent qu’à son tour, et que plus il est grossier et que plus il est brave». Bardamu lui-même finira par singer le discours héroïque comme arme de séduction: «Comme elle m’interrogeait cette divine sur mes actions de guerre, je lui donnai tant de détails et des si excités et des si poignants, qu’elle ne me quitta plus des yeux». Pour rendre le discours héroïque plus ridicule encore, Céline le déplace loin du front, sur le théâtre dérisoire d’un hôpital, où des blessés, des mutilés, le jouent avec un opportunisme grandiloquent pour séduire des infirmières béates et oublier leur lâcheté de soldat, pour légitime qu’elle soit. Car sur le front, c’est une autre histoire…

Dans les deux romans, même pagaille – le mot fut d’ailleurs inventé pour décrire cette guerre – même monde à l’envers où ne peut subsister que l’animalité, où le dessous l’emporte irrémédiablement sur le dessus, les étages supérieurs – l’intellect, la conscience qui fondent l’humanité – s’écroulant rapidement sous l’émergence des instincts; même focalisation interne – tout est décrit de très près – qui ne fait ressortir de la guerre que son absurdité; même volonté de tirer vers le bas, de détruire avec virulence toute légende guerrière en élevant la lâcheté en vertu principale; mêmes officiers – le colonel dans le Voyage, le Baron Général de Proculote dans La Peur – pour ridiculiser les glorieux propos martiaux, les clichés du va-t-en guerre…

Si l’industrie cinématographique spécialement américaine – j’en excepte bien entendu Chaplin, Kubrick, Paul et les autres – relègue trop souvent le film de guerre à une propagande au service des intérêts et de la grandeur de la Nation – il faudra attendre les années 70 et la contestation contre la guerre du Viet-Nam pour que l’opportuniste Hollywood adopte à son tour le registre satirique – la littérature de guerre du XX e siècle, on vient d’en voir deux exemples, est essentiellement iconoclaste, et c’est là sa gloire. Elle dénonce avant tout l’absurdité de la guerre, le scandale de ses intérêts inavouables et son mensonge héroïque. En ce sens, 14-18 marque une rupture radicale dans le genre jusqu’alors issu de l’épopée et davantage friand d’exploits que de réalisme, à quelques exceptions près, comme La Débâcle de Zola, Le Colonel Chabert de Balzac, voire le Candide de Voltaire. Son centenaire – dans quelques mois celui de Verdun – est une bonne occasion pour replonger dans les quelques chefs-d’œuvre qu’elle nous a laissés. C’est au moins ça…

«La guerre n’est qu’une monstrueuse absurdité, dont il ne faut attendre ni amélioration, ni grandeur» (Gabriel Chevallier)

«La guerre, c’était tout ce qu’on ne comprenait pas» (Louis-Ferdinand Céline)

*Gabriel Chevallier est surtout connu pour son roman satirique Clochemerle (1934), village de Bourgogne inventé dont le nom s’est inscrit dans la langue française. Veaux-en-Beaujolais, dont la grande rue porte le nom de l’auteur, a revendiqué l’honneur d’en être le modèle. Comme quoi, à l’image de tous les va-t-en guerre, on peut très bien s’enorgueillir de sa sottise…

 

 

 

 

09/11/2015

Jean Prod'hom, Marges

Par Alain Bagnoud

Jean Prod'hom, MargesUn billet chaque jour, quotidien depuis 2012 sur le blog de Jean Prod'hom, lesmarges.net. « observer, comprendre, aimer, tout et n'importe quoi, ce qu'on finit par regarder, d'autres couches, d'autres cercles. »

 

On comprend ainsi que l'essentiel n'est pas le sujet. D'ailleurs, Prod'hom n'a aucune imagination, aucune inspiration, aucune originalité. Ce n'est pas moi qui le dis, c'est lui, dans le premier texte du recueil publié par Antipodes, qui s'appelle Marges.

 

Qu'est-ce qui existe, alors, qui peut faire l'intérêt d'une lecture ? La forme, évidemment. Et ce qu'on appelle particulièrement ciselure.

 

Ciselant, Prod'hom parle un peu de tout. Parfois, c'est le quotidien, le banal à quoi il donne une forme. Parfois, c'est des visions à la Bosch (le Café du Cygne où sont tous ceux de Chez Progel). Les textes évoquent les proches, les cimetières, le chemin des Tailles, ou François Bon qui a fait la postface et parle fort justement de « confrontation vive avec les jours », de « l'autre confrontation la plus directe et la plus aiguë des mots au plus simple de ce qu'ils nomment. »

 

C'est Claude Pahud, l'éditeur d'Antipodes, qui a fait le choix parmi des quantités de textes parus sur le blog et qui arrivaient sur son mur Facebook. On va évoquer les questions posées à chaque fois qu'on passe du numérique au solide. C'était le cas de mon Transports. Il a fallu se justifier. Pourquoi ? À quoi bon ? Qu'est-ce que ça change ?

 

Jean Prod'hom, MargesOn n'évitera pas d'en parler. Parce que ça change beaucoup. La délimitation d'abord. L'objet qui existe. La couverture qui crée les contours. L'ordonnance des textes, fixée, non plus mouvante dans le rouleau mais qui a sa place déterminée dans le monde. Et la vitesse de lecture n'est pas la même. Et puis feuilleter, c'est bien plus agréable avec tous les doigts.

 

Bref, c'est bien, Pahud a eu raison.

 

Il y a des photos, dans Marges aussi, prises par Prod'hom. Est-ce qu'elles illustrent les textes ? Je ne sais pas. Ça fait un dialogue, on dira. Ça donne un autre aspect de Prod'hom, une autre corde à son arc ou à sa lyre pincée. Le livre ainsi est joli. Et, on l'aura compris, savoureux.

 

Jean Prod'hom, Marges, collection Traces du Temps, Antipodes

 

05/11/2015

De Voltaire à Salman Rushdie (retour sur les Innocents)

images-1.jpegJean-Michel Olivier était, le 24 juin dernier, invité à gagner le Grand Salon des Délices pour rappeler le contexte et la réception de son roman Les Innocents (1996) centré, on s’en souvient, sur les personnalités conjuguées de Voltaire et Salman Rushdie. Nous présentons dans les lignes qui suivent la discussion qui s’est d’abord engagée entre le romancier et le conservateur des Délices, François Jacob, avant de gagner l’ensemble de la salle.

voltaire,salman rushdie,françois jacob,olivier,roman,fatwa,délices,rousseau,politiqueFrançois Jacob : Rappelons d’abord, si vous le voulez bien, la structure générale des Innocents. Tout s’y passe en une journée  — histoire de respecter, peut-être, une ultime fois, les préceptes d’Aristote ? — et cette journée peut être datée : 21 novembre 1994, c’est-à-dire l’un des jours supposés de la naissance de Voltaire. Apparaissent pas moins de quarante-cinq personnages, parmi lesquels Joseph Bâcle, « appointé de police », le juge Joseph Parmentier, son épouse Marie, Paul Soufre, Simon Rage (figure de Salman Rushdie), SIC, c’est-à-dire Solange-Isabelle Court, journaliste de son état qui ressemble comme deux gouttes d’eau à Claire Chazal, Laurent Vessie, maire de Genève, le pasteur Buchs, Émile Dutonneau, écrivain du « terroir », Louis Dutroux et enfin la libraire, Claire la Taiseuse.
Simon Rage, écrivain célèbre, est cloîtré à Londres en raison d’une fatwa : on ne le met pas moins dans un jet privé en partance pour Genève, où il doit recevoir le prix Voltaire. Tandis qu’il voyage, un groupe terroriste prépare son assassinat. La structure du roman devient alors signifiante. Toutes ses parties sont en effet inaugurées par un texte en italiques (sauf la dernière, qui présente un récit en capitales) lequel, écrit à la première personne, est le fait du terroriste anonyme, et se trouve suivi de douze à quinze chapitres assez courts focalisés, quant à eux, sur un des personnages cités précédemment. L’œuvre est donc très ramassée dans le temps, avec des personnages typés qui sont presque des personnages-clés, certains d’entre eux étant reconnaissables ou transposables dans la réalité (Alain Vaissade, Martine Brunschwig-Graf…) Elle semble se concentrer sur deux questions : celle de la pureté, les exactions qu’elle entraîne étant interrogées de l’intérieur, si l’on peut dire, par la voix même du jihadiste ; et celle de la distinction qu’il convient d’opérer entre une littérature romande d’essence internationale et une littérature du « terroir » que vous ne semblez pas privilégier. Sur un plan plus littéraire enfin, d’aucuns ont évoqué une « épopée rabelaisienne », les détournements de langage étant chez vous très nombreux ainsi que les jeux avec le narrateur, lesquels pourraient faire songer, dans une certaine mesure, à Jules Romains.
Ma première question concerne la perception qui est la vôtre, vingt ans après, de ce roman : la contextualisation très forte dans laquelle il s’inscrit (tricentenaire de la naissance de Voltaire) n’en gêne-t-il pas la lecture a posteriori ? Aurait-il été au contraire « réactualisé » par les événements récents ?

Jean-Michel Olivier : Le point de départ est effectivement la question de la pureté et celle de la nature des intégrismes : il faut se souvenir que la décennie 1980 avait été marquée par de nombreux attentats, notamment à Paris. voltaire,salman rushdie,françois jacob,olivier,roman,fatwa,délices,rousseau,politiqueIl m’a semblé dès lors intéressant, et tout particulièrement après le prix Colette que Salman Rushdie n’a pu recevoir, en 1993, d’analyser la pureté ou l’intégrisme dans différents secteurs ou dans différents discours. Le nerf du livre est bien l’intégrisme religieux, mais j’étais également intéressé par les réactions opérées au sein de la ville de Genève qui est à la fois ouverte, libre et puritaine. Il y a ce côté qu’on trouve chez Rousseau, très strict, et puis en même temps une réflexion sur la liberté. Ce que je voulais mettre en scène, c’étaient différents personnages susceptibles de représenter les différentes facettes de l’intégrisme. Il y a l’intégrisme religieux avec ce personnage anonyme, qu’on voit préparer un attentat tout au long du livre mais qui a une espèce de fascination, malgré tout, comme tous les musulmans, pour le Livre, le Coran, le Livre sacré. Avec un côté plus satirique, plus humoristique, nous avons ensuite le maire de la ville, un écologiste, mais aussi un intégriste dans son genre : il veut tout nettoyer, il est obsédé lui aussi par cette notion de pureté. Troisième forme d’intégrisme : celui du pasteur Buchs, clin d’œil au pasteur Fuchs, et qui représente en effet une vision de la religion. Citons enfin le juge Parmentier, véritable incarnation du bien et du mal –du bien surtout : c’est lui qui tranche, qui est obsédé par le mal. Je voulais au fond élargir la réflexion sur les intégrismes et non pas seulement l’intégrismea fortiori l’intégrisme musulman. On se rend compte ici que presque tous les personnages portent en eux ce désir de pureté qui est au fond une pureté dangereuse.

François Jacob : Il y a quand même un personnage qui ne porte pas, me semble-t-il, un quelconque désir de pureté et qui est pourtant la plus dangereuse de toutes : c’est Solange-Isabelle Court. Ne s’avoue-t-elle pas tout de suite « impure » ?

Jean-Michel Olivier : C’est la journaliste, importante dans le roman en ce que je voulais mettre en scène un personnage qui mît lui-même en scène tous les autres. On a donc une mise en scène qui regarde l’événement. Solange-Isabelle Court traduit à elle seule l’obsession, très réelle à l’époque, pour l’audience : voltaire,salman rushdie,françois jacob,olivier,roman,fatwa,délices,rousseau,politiqueelle tente de provoquer ses interlocuteurs et invite par exemple l’imam Ramadan –nom évidemment connu à Genève : je fus moi-même, quinze ans durant, le collègue de Tariq Ramadan. Solange fait en fait de l’événement qu’elle met en scène un véritable spectacle : elle se contente d’abord de suivre la remise du prix, en espérant que quelque chose ne « marche » pas, ce qui ferait grimper l’audience, puis elle manipule les gens de telle manière qu’en effet il se passe quelque chose pendant son émission. Mais il est un autre personnage qui m’intéresse encore davantage : c’est Bâcle. Ce nom ne vous dit rien ?...

François Jacob : Je ne connais de Bâcle que l’ami de Jean-Jacques Rousseau…

Jean-Michel Olivier : Précisément ! Je m’étais dit que dans tous mes livres il y aurait un Bâcle. voltaire,salman rushdie,françois jacob,olivier,roman,fatwa,délices,rousseau,politiqueJ’adore ce personnage de garnement avec lequel Rousseau va voler des asperges : c’est le « copain » que nous avons tous eu, dans notre adolescence, et qui nous entraîne vers des mauvais coups qui n’en sont pas vraiment… Bâcle se trouvait déjà dans un livre précédent intitulé Le Voyage en hiver, histoire d’un organiste à Genève qui réveille ses paroissiens par une espèce de déluge de notes de musique et qui invente une liqueur faite d’herbes genevoises et qu’il appelle la Bâclée… Il est vrai que dans Les Innocents, Bâcle n’a pas un beau rôle : c’est un « flic » un peu obtus, caricatural et pour tout dire violent.

François Jacob : Je souhaitais vous interpeller sur un terme que vous utilisez souvent : le terme de « bâtards ». Il semble  y avoir dans le roman une espèce de fil rouge sur la filiation, sur le fait d’avoir des enfants, de chercher un père, etc.

Jean-Michel Olivier : La bâtardise est en rapport direct avec la pureté ou l’impureté. La pureté peut être celle du sang, de la race, de la famille. Quant au thème de la filiation, il apparaît très souvent dans mes livres, soit qu’on refuse de se reproduire, comme ici le juge Parmentier, soit que les femmes détournent cet interdit ou cette résistance. Marie découvre ainsi qu’elle est enceinte et se demande, durant tout le livre, quel père donner à son enfant : les candidats défilent jusqu’à celui qui lui conviendra le mieux, et qui n’est évidemment pas le père biologique. Cette problématique peut être élargie au plan intellectuel parce que si l’on parle de Voltaire ou de Rousseau, il y a une « descendance » absolument énorme et qui s’écarte plus ou moins d’eux. Dans Le dernier mot, je donne justement la parole à Thérèse Levasseur où il est question, on s’en doute, des cinq enfants qu’on a tant reprochés à Rousseau –et vous devinez quelle est mon interprétation de cet objet d’étude. Dans L’amour nègre, on a affaire à un enfant adopté, autre manière de poser la question de la filiation.

François Jacob : Le tour que joue Marie Parmentier à son juge de mari (lui faire croire qu’il est le père de l’enfant qu’elle porte), c’est finalement le tour qu’a joué Mme du Châtelet à son propre mari lorsqu’elle s’est trouvée enceinte des œuvres du poète Saint-Lambert.

Jean-Michel Olivier : Oui, c’était là quelque chose d’assez courant au dix-huitième siècle, où l’on trouvait un nombre de bâtards hallucinant. J’ai beaucoup d’affection pour Marie Parmentier car c’est une femme qui décide de prendre sa vie en main, qui n’est pas une victime, qui ne se laisse pas faire. voltaire,salman rushdie,françois jacob,olivier,roman,fatwa,délices,rousseau,politiqueMme du Châtelet, Voltaire, Rousseau sont évidemment présents dans tout le roman : on peut même dater des Innocents le début d’une influence « voltairienne » sur ma production.

François Jacob : La couverture est, à ce propos, très explicite.

Jean-Michel Olivier : C’est une œuvre qui fut commandée à Dominique Appia : voltaire,salman rushdie,françois jacob,olivier,roman,fatwa,délices,rousseau,politiqueon y voit Voltaire en figure de proue sur le « bateau-livre » qui est le lieu central du roman.

François Jacob : Mais il est, sur ce bateau, un trouble-fête qui pense, pense, pense décidément beaucoup…

Jean-Michel Olivier : C’est bien sûr notre apprenti terroriste. Il est à la fois ce personnage qui va suivre son destin : punir l’auteur de La Mère de Dieu, et montrer que son désir de pureté est un désir impossible. Malheureusement pour lui, il aime la littérature, est sensible aux belles-lettres : sa certitude en est ébranlée, et il commence à réfléchir. Je ne voulais pas faire de ce personnage anonyme un inculte ou le réduire au rang de brute épaisse à qui l’on dit : « Vous allez tuer tel ou tel homme, ou telle ou telle femme » et qui obéit sans réfléchir. Tout au contraire, il se pose des questions, il hésite.

François Jacob : Mais il vient à bout de son hésitation. Et fait brûler sa propre bibliothèque…

Jean-Michel Olivier : Impossible évidemment de ne pas songer à tous ces autodafés qui hantent encore le dix-huitième siècle : n’a-t-on pas brûlé Du Contrat socialÉmile ? Sans compter ces images d’autodafés de 1933, quand les nazis arrivent au pouvoir. Il s’agissait de revenir sur cette histoire obsédante à l’aide de personnages réellement incarnés, et non pas de simples figures emblématiques.

François Jacob : Notre jihadiste, lorsqu’il approche du bateau-livre, bouscule quelqu’un qu’il ne reconnaît pas. Or celui qu’il bouscule, sans y prendre garde, n’est autre que Simon Rage, sa potentielle victime. Pouvez-vous évoquer cette scène ?

Jean-Michel Olivier : Le terroriste est téléguidé, mobilisé par son crime, et il n’est plus capable de reconnaître l’écrivain qu’il a en face de lui. Le bourreau et la victime se croisent, se cognent, mais s’ignorent. Vous remarquerez toutefois que j’en ai sauvé un, à la fin.

François Jacob : Pas le terroriste, en tout cas.

Jean-Michel Olivier : Non. Celui-là meurt dans sa corbeille de fleurs…

François Jacob : Il semble que le roman ait suscité, au moment de sa sortie, quelques réactions négatives…

Jean-Michel Olivier : Il y a eu plusieurs types de réactions. J’aime bien d’abord mettre en scène des personnages qui ont réellement existé, en ne les déformant pas beaucoup, finalement, en faisant en sorte qu’ils soient reconnaissables. Je m’attendais dès lors à avoir des réactions virulentes de la conseillère d’État impliquée dans le roman : voltaire,salman rushdie,françois jacob,olivier,roman,fatwa,délices,rousseau,politiquemais Martine Brunschwicg-Graf a bien pris la chose. D’autres politiques n’ont pas réagi. Le plus surprenant est que d’aucuns ont réagi parce qu’ils n’étaient pas dans le roman ! D’autres réactions ont été plus violentes, allant parfois jusqu’à la menace.

François Jacob : Et qu’en est-il d’Émile Dutonneau ? Le prénom est bien rousseauiste…

Jean-Michel Olivier : Oui, mais le modèle est Étienne Barillier, même s’il s’agit au fond du composé de plusieurs écrivains : voltaire,salman rushdie,françois jacob,olivier,roman,fatwa,délices,rousseau,politiqueMichel Viala, Jacques Chessex… J’en fais un écrivain du terroir, c’est-à-dire attaché à l’expression de la terre, de la pureté de la terre, dans le sens où en Suisse romande l’écrivain du terroir exprime vraiment l’âme de la région. On a longtemps cru qu’il y avait une « âme » romande qui était exprimée par quelques écrivains qu’on a choisis de manière quelque peu arbitraire. Ramuz ne risque-t-il pas de faire oublier Cingria ou Bouvier ?

François Jacob : Le terroir qui intéresse Dutonneau est en tout cas couvert de vignes…

Jean-Michel Olivier: Il est porté sur la bouteille, c’est vrai.

François Jacob : Et devient assassin !

Jean-Michel Olivier : Dans son désir de pureté, il développe une visée hégémonique qu’on retrouve dans tous les discours de la pureté.

François Jacob : Il forme en tout cas un couple infernal avec sa victime, Dutroux, qu’il rencontre au Dorian, qu’il retrouve par la suite du côté du bateau-livre avant, finalement, de l’étrangler dans la cellule qu’ils partagent tous les deux, en ce soir du 21 novembre 1994. Nous voici ramenés, chemin faisant, à ces couples décrits par Rousseau dans les Confessions et où sont convoquées les images de Bâcle, de Venture de Villeneuve…

Jean-Michel Olivier : Dutonneau essaie, par ses livres, de se faire reconnaître et, en particulier, de se faire reconnaître par l’institution universitaire : Dutroux est de l’Institut ! Dutonneau et Dutroux sont donc tout à la fois très proches car issus l’un et l’autre du monde du livre mais, en fait, profondément déconnectés l’un de l’autre.

François Jacob : Le « conte final » est sans doute une des pages les plus voltairiennes du roman : on y retrouve le ton de Candide, lorsque Candide traverse le village des abares et qu’il se livre à une description proprement clinique de ce qui l’entoure.

Jean-Michel Olivier : L’amour nègre a fait précisément l’objet de recensions dans lesquelles on disait que le personnage principal était une sorte de Candide moderne. voltaire,salman rushdie,françois jacob,olivier,roman,fatwa,délices,rousseau,politiqueUn Candide noir, africain, qui traverse le monde de la mondialisation, de la puissance, de l’argent, un monde blanc, de manière générale, où il évolue jusqu’à la fin du récit. Mais j’ai surtout songé à L’Ingénu, avec ce métis qui débarque et dont on tente de faire un bon breton… C’est tout ce processus d’immigration et d’intégration qui m’intéresse : il est évidemment au cœur de nos préoccupations d’aujourd’hui. Quant au rire, c’est bien lui qu’on tente d’assassiner, et qu’on a tenté de tuer le 7 janvier dernier, car il est une arme redoutable contre toute forme d’intégrisme.

François Jacob : Et quel est le prochain opus ?  

Jean-Michel Olivier : C’est un roman qui, comme d’habitude, sera très différent de tous les précédents. Le dernier était le récit de la vie d’un personnage inspiré de quelqu’un qui a réellement existé. Le prochain s’intitulera Le Démon des femmes et mettra en scène un écrivain tout à fait contemporain, plus jeune que moi, qui a eu un prix littéraire, et qui a été harcelé par de nombreuses correspondantes. voltaire,salman rushdie,françois jacob,olivier,roman,fatwa,délices,rousseau,politiqueOn ne trouve donc qu’un homme pour une vingtaine de femmes qui lui écrivent ou qu’il rencontre dans des salons du Livre. La vie d’un écrivain aujourd’hui est quelque chose de très particulier : on l’invite à parler un peu partout de ses livres, il se trouve transformé en colporteur ou en représentant de ses propres ouvrages : c’est de cette vie de nomade qu’il est question dans la première partie. La deuxième partie le verra recevoir son prix et repartir avant, en fin de parcours, de gagner une université américaine.

François Jacob : À très bientôt, donc, pour ce nouveau roman !

Propos recueillis par François Jacob.