17/01/2016

registre épique

par antonin moeri

 

Ernest Hemingway a peut-être emprunté des éléments à une aventure qu’il aurait vécue pour écrire son dernier livre, peut-être a-t-il écouté le récit que lui fit un vieux pêcheur dans un bar cubain et a-t-il créé Santiago à partir de ce vieux pêcheur. Or l’histoire de Santiago en lutte avec un gigantesque marlin dont il finira par ne ramener que le «squelette» sur la plage, cette histoire raconte autre chose qu’une simple pêche sur l’océan.

Dans l’excellente bio de Anna Stüssi «Ludwig Hohl, unterwegs zum Werk», le projecteur est braqué sur les années 1904-1937, année où Hohl totalement démuni vint trouver refuge à Genève. On y apprend qu’en juin 1926, Ludwig se rend avec un ami dans la région de Bourg d’Oisans pour y entreprendre une périlleuse ascension. Sur un pan de neige, nos deux lascars découvrent un trou dans lequel ils se glissent, car l’entrée du refuge a disparu sous des masses de neige. On y apprend que l’ami nommé Kurt Müller souffre tout-à-coup de saignements de nez, de maux de tête et qu’il doit renoncer à poursuivre l’aventure. Un exploit que le jeune homme intrépide nommé Ludwig Hohl accomplira seul, lui qui aimait par-dessus tout les défis et l’air vivifiant des cimes.

Ce sont exactement ces éléments, parmi tant d’autres, que l’auteur reprendra dans un récit qu’il ne cessera de retravailler, de retailler, de polir pendant plus de quarante ans, puisque «Bergfahrt» ne paraîtra en Allemagne qu’en 1975, texte dont Hohl aura pesé chaque virgule, chaque mot, chaque comparaison, chaque silence puisque les mots ne sauraient tout dire. Texte lumineux, tendu et somptueux que les Editions Attila eurent la bonne idée de rééditer en français en 2007 et dans lequel la montagne joue un peu le rôle du grand cachalot blanc dans «Moby Dick» ou celui du grand marlin dans «Le vieil homme et la mer».

Il est difficile de rendre compte d’un récit aussi exigeant, dans lequel un narrateur externe relate la progression de deux puis d’un personnage, dans lequel il rend compte de leurs sensations, de leurs sentiments de joie, d’extase, de dépit ou de rage, dans lequel il décrit avec minutie les éléments du paysage: «Des rochers, de la neige, de la glace. Des arêtes noires se succédant comme des coulisses, des pics comme des tours dressées contre le ciel, à droite, à gauche, partout; plus bas, une grisaille d’éboulis...»

De nombreux cartons contenant des inédits de Hohl dorment aux archives littéraires suisses à Berne. À une trentaine de cahiers, l’auteur donna le nom «Epische Grundschriften» qu’on pourrait traduire par «Manuscrits épiques». Oui, c’est le mot qui vient à l’esprit, épique, lorsqu’on lit «Ascension». Le registre épique est l’un de ceux que privilégiait Ludwig Hohl.

Ludwig Hohl, Ascension, Attila, 2007

Anna Stüssi, Ludwig Hohl, Eine Biographie der Jahre 1904-1937, Wallstein Verlag

Commentaires

"son dernier livre"
Sic ?

Écrit par : Mère-Grand | 23/01/2016

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