31/01/2016

scalpel railleur

antonin moeri

 

En lisant «Le Hérisson» de Ludwig Hohl, je songeais à «La Métamorphose» de Franz Kafka. On ne saurait parler de parenté entre ces deux auteurs (sinon qu’ils ont écrit, tous deux, en allemand et qu’ils sont devenus les plus grands stylistes de langue allemande) mais une certaine ironie, cruelle et nuancée, leur est commune.

Dans un récit de Hohl, un narrateur externe évoque la situation d’un homme et d’une femme mécontente à qui il faudrait accorder quelques jours de repos. Contrairement au narrateur de Kafka (dans «Un petit bout de femme»), le personnage masculin de Hohl n’a pas bonne réputation. Des psychologues, des neurologues, bientôt un avocat et un notaire vont tout faire, selon les principes de la raison et de la bonté, pour convaincre cet homme d’accorder trois jours de repos à sa femme, puis trois semaines, les trois jours n’ayant naturellement pas suffi à la guérir. Or trois semaines ne suffisant pas, les docteurs de l’âme convainquent l’homme d’accepter un élargissement de la cure: des heures de franche détente en compagnie du psy, quatre soirs par semaine, dans des établissements où l’on peut s’éclater. L’homme a beau se révolter, il est pris dans un engrenage. Il a beau se laisser guider par des principes de bonté et de raison, il doit lâcher prise, car les médecins et les vieilles dames pensent que sa femme (pour que soit possible un débloquage psychologique) devrait prendre un amant. Quant au problème du divorce, il sera vite réglé: l’homme serait aussitôt débouté s'il mettait les pieds au mur, comme on dit, puisque les rapports de police témoignent d’un penchant, chez cet individu, à l’ivrognerie. Après quoi, les bonnes âmes convaincront notre homme de s’embarquer pour le Brésil car sa présence, ici, dans ce pays, sur ce continent, constituerait «un obstacle au plein épanouissement intérieur» de son ex-femme.

Dans le récit de Kafka, la situation est inversée. C’est un JE qui raconte. La petite femme avec laquelle il semble vivre est mécontente. Cette perpétuelle irritation touche cependant le narrateur qui se demande si la petite femme ne va pas «porter cette cause sur la place publique». Or les gens ne partagent pas l’opinion de la petite femme au sujet de l’homme, même si quelques fouineurs voudraient bien savoir ce qui se passe... En attendant l’intervention des fouineurs, le narrateur se demande comment il pourrait apaiser la petite femme (il est pratiquement impossible de satisfaire à ses exigences). Un ami conseille au narrateur de prendre ses distances, de faire par exemple un voyage. Ce serait la plus mauvaises des solutions, car cela éveillerait le soupçon. Nous le répétons, les gens ont une bonne opinion du narrateur. Cette affaire est une affaire strictement privée et si l’on ne fait pas de vagues, l’homme pourra encore longtemps mener la vie qu’il a menée jusque là, «en dépit de toute la fureur de cette femme».

Crauauté farce chez ces deux auteurs qui, dans une langue claire et dégraissée, convient le lecteur à enlever ses lunettes. Des perspectives certes différentes mais une véritable allégresse à pulvériser l’esprit de sérieux. Une rapidité d’évocation qui fait la supériorité de certains langages cinématographiques.

 

Franz Kafka: «Un petit bout de femme» dans «Un Jeûneur», GF, 1993 Ludwig Hohl: «Raisonnable et bon» dans «Tous les hommes presque toujours s’imaginent», L’Aire, 1981

29/01/2016

Paolo Cognetti, Le Garçon sauvage

 Par Alain Bagnoud

 Paolo Cognetti, Le Garçon sauvageTous ceux qui s'intéressent à la montagne (c'est mon cas) ne peuvent qu'être intéressés par le livre de Paolo Cognetti, Le Garçon sauvage.

 

Le récit se présente comme une autobiographie. À 30 ans, après avoir vécu un très mauvais hiver milanais qui l'éloigne de l'écriture, l'auteur décide de monter pendant quelques mois dans le Val d'Aoste. Il connaît bien la région pour y avoir passé ses vacances plusieurs années de suite quand il était enfant.

 

L'endroit paradisiaque où il a vécu ses étés a disparu, transformé, modernisé. Mais il s'installe pas très loin, dans une ancienne bergerie, pourvue tout de même d'un confort sommaire. Après avoir apprivoisé la solitude, notre jeune homme rencontre d'autres habitants de la région, un nostalgique des temps anciens, ou encore deux jeunes gens qui tiennent un refuge d'altitude. Ce séjour permet finalement à Paolo Cognetti de se reprendre et de retrouver l'écriture.

 

Nous avons affaire ici, comme on le voit, à deux aspects bien connus de la montagne : montagne mystique, celle qui rapproche de Dieu (ici : l'écriture) et éloigne des hommes et de leurs soucis, et montagne guérisseuse, celle que l'on voit apparaître dans le livre Heidi de Joanna Spyri (la petite Clara retrouve la santé grâce à elle), ou dans La Montagne magique de Thomas Mann.

 

Le livre de Cognetti se place entre ces deux aspects. Pudique et mesuré, très suggestif, il est écrit avec une économie de moyens qui cherche la sobriété et le ton juste. Visuel, descriptif, mais également sensible, il nous donne donc une version renouvelée des grands mythes de la montagne salvatrice.

 

 

 

Paolo Cognetti, Le Garçon sauvage, Editions Zoé

 

24/01/2016

Bienvenue dans le futur!

Par Pierre Béguin

Il y a de ces associations d’idées! En sortant d’une représentation de la fameuse pièce d’Octave Mirbeau, Journal d’une femme de chambre, je tournais malgré moi dans ma tête cette phrase de Célestine prononcée en conclusion de sa longue expérience dans les maisons les plus huppées aux services des bourgeois «honnêtes» : «Si infâmes que soient les canailles, ils (sic) ne le sont jamais autant que les honnêtes gens!»

Et j’ai pensé alors au bail-in bancaire qui vient d’entrer en vigueur au 1 janvier 2016, en catimini bien sûr, sans information ni vote – mais si le vote servait à quelque chose, comme disait Coluche, il y a longtemps que le citoyen en serait privé. Qu’est-ce donc que le Bail-in, me direz-vous? Le bail-in c’est l’autorisation désormais parfaitement légale accordée aux banques – avant tout aux établissements certifiés too big to fail, c’est-à-dire reconnus d’importance systémique – d’amortir les créances non garanties d’un établissement défaillant et de les transformer en fonds propres. En d’autres termes, en cas de faillite d’une banque, les actionnaires d’abord, puis les créanciers et les épargnants devront assumer financièrement les pertes et procéder eux-mêmes à un sauvetage déclaré nécessaire pour la stabilité de l’Etat. En clair, on privatise le renflouement des banques mal gérées en s’emparant légalement de l’argent des épargnants. Banquiers incompétents, financiers sans scrupules, hommes d’affaires et politiciens véreux, tous ont maintenant sécurisé leur avenir par une directive européenne qui légalise le vol de l’épargne. E la nave va! Jusqu’au prochain naufrage dont on a déjà prévu le renflouement. Mais celui-là laissera le citoyen sans ressource. Que voulez-vous, mon bon Monsieur, les Etats sont exsangues, la pression fiscale a atteint ses limites, il faut d’une manière ou d’une autre alimenter un système qui nourrit bien ses décideurs – surtout ceux qui n’ont pas été élus – même s’il a par ailleurs largement fait la preuve de ses carences, pour ne pas dire de sa dangerosité!

Finie donc la garantie de l’Etat en cas de défaillance bancaire (le bail-out)! Traumatisés par la crise de 2008, par la faillite de Lehman Brothers et les sauvetages à coups de milliards de Goldman Sachs ou de l’UBS coulant sous le poids de leurs inconcevables subprimes et autres malversations, les Etats se désengagent et refilent le problème aux épargnants. Décidément, dans la finance comme dans la nature, il ne fait pas bon être au bout de la chaîne. Mais, me direz-vous, si le bail out consiste à octroyer à l’Etat la possibilité de prendre l’argent du contribuable pour renflouer une banque en difficulté, et le bail-in à permettre à ladite banque de puiser directement en toute légalité dans l’argent des épargnants, les deux cas de figure reviennent à un tour de passe-passe pour masquer un vol: in fine, c’est toujours le citoyen qui perd et les banquiers qui gagnent. Eh oui! Vous avez tout compris. En dépit de tous leurs efforts, les premiers s’appauvrissent; en dépit de – ou grâce à – leur incompétence, et malgré les malversations, les seconds s’enrichissent. Et c’est pour ça qu’en Suisse, par exemple, il y a un Parlement avec pleins d’élus provenant des conseils d’administration des milieux bancaires ou des compagnies d’assurances. Et même qu’au moment où il faut voter pour eux, on ne vous dit surtout pas qu’ils font partie de ces conseils d’administration. Ne nous étonnons pas en conséquence que les milieux bancaires (et ceux des assurances) parviennent à faire passer systématiquement par le canal politique des décisions parfaitement contraires aux intérêts du citoyen. En l’occurrence, dans le cas qui nous intéresse, la différence pour le citoyen c’est que, avec le bail-out, il pouvait toujours manifester a posteriori son mécontentement ou son désaccord jusque dans les urnes tout en conservant son compte en banque, alors qu’avec le bail-in, il se retrouve fauché tout en ayant absolument rien à dire…

Car les personnes présentes dans les bureaux de la Réserve fédérale à New York pendant ce fameux week-end de septembre 2008 qui a vu la faillite de Lehman Brothers n’ont pas oublié: il fallait trouver une autre solution à l’alternative entre faillite dévastatrice et sauvetage par l’Etat. Le bail-in s’est alors imposé au cœur des réformes post-crises. Et c’est la crise chypriote, en 2013, qui lui a servi de laboratoire: tous les dépôts supérieurs à 100 000 euros ont été taxés à hauteur de 47%, une logique confiscatoire alors sans base juridique qui s’identifiait de facto à du vol pur et simple. Mais la faillite bancaire fut évitée, et de Chypre, on n’en parle plus! Pour cause, trois ans plus tard nous voilà tous chypriotisés à l’insu de ce qui n’est même pas notre plein gré.

Certes, rétorquerez-vous, mais il y a depuis 2008 des soupapes de sécurité, les fameux stress-tests, les tests de sécurité bancaire. Sauf que, lorsque Chypre est entrée dans l’Union monétaire en 2008 précisément, ses banques ont passé les stress-tests les doigts dans le nez. Et encore en 2010 et en 2011: comptes certifiés par les plus grands cabinets comme Ernst & Young ou PricewaterhouseCoopers (qui avaient déjà, je crois, certifié à Genève les comptes de la banque cantonale juste avant sa faillite). C’est vous dire! Oui! C’est vous dire qu’en matière de finance plus qu’ailleurs, faire confiance c’est déjà mourir un peu…

Quand le bail-in est-il «actionnable»? Lorsque la survie de la banque n’est plus garantie (ce qui laisse une marge d’interprétation qui, personnellement, me fait un peu peur) mais au plus tard lorsque le ratio de fonds propres descend en dessous de 5%. Bigre! Au prochain Jérôme kerviel, on est morts! Outre que la légalisation du bail-in bafoue les règles élémentaires du droit de propriété (une dérive dénoncée récemment par… Wladimir Poutine lui-même), ce qui est insupportable, c’est qu’il revient à donner, sous caution juridique, une immunité financière et politique, comme d’autres bénéficient déjà de l’immunité diplomatique, à une caste privilégiée dont on a pu mesurer cette dernière décennie toute l’étendue de l’irresponsabilité, de l’incompétence, voire de la malhonnêteté. Et quand on bénéficie d’une telle immunité, nul besoin de faire son examen de conscience ou son autocritique. Pas davantage d’ailleurs qu’il n’est besoin d’être intelligent. On peut donc sans risque pronostiquer la prochaine crise bancaire et le vol des économies des petits épargnants qui n’ont pas, contrairement aux multinationales, la possibilité d’aller enterrer leur argent sous les tropiques de quelque paradis fiscal. Et je ne donne plus longue vie, maintenant que le bail-in est légalisé, à la garantie de CHF 100 000.- accordée par l’Etat à l’épargnant. De toute façon, aucun pays, à part peut-être la Suisse qui ne le fera pas, ne pourrait étendre cette caution à l’ensemble de ses épargnants…

Puisque les paradis fiscaux lui sont fermés, me direz-vous, le petit épargnant peut toujours enterrer ses économies dans son jardin (s’il en a un) ou les placer dans un coffre (une pratique de plus en plus répandue). Déjà qu’il faut pratiquement payer pour s’en déposséder sur un compte qui appartient désormais à la banque, pourquoi ne pas boycotter les dépôts bancaires et recourir aux bonnes vieilles méthodes ancestrales: l’incontournable cachette aux «sequins»? Eh! Cela aussi «ils» l’ont prévu. La parade est en préparation: on parle de supprimer concrètement billets et monnaie pour rendre l’argent purement virtuel. Adieu coffre, cachette, bas de laine et fric au noir! Et le E banking, à quoi croyez-vous que ça sert si ce n’est à nous rendre dépendant des banques? La révolution FINTECH (contraction de finance et technologie) n’a pas fini de surprendre… en mal. En résumé, nous serons complètement sous le joug d’établissements bancaires qui se sont déjà légalement approprié notre argent bientôt géré par des robots. Alors nos «sequins», aussi planqués soient-ils, n’auront pas plus de valeur qu’un rouge liard, si ce n’est en tant qu’objet de collection.

2016, sans tambours ni trompettes, dans l’indifférence la plus complète, marque l’avènement d’une ère nouvelle: dorénavant, plus personne n’est propriétaire de son épargne et des économies légitimement mises de côté après une vie de labeur. Finie l’indépendance, la liberté qu’octroie l’épargne à son détenteur! Avec la bénédiction de l’Etat, sous couvert de légalité, la dictature financière avance ses derniers pions. Elle sera bientôt totale... Avec tous les moyens de surveillance dont le citoyen est déjà l’objet à son insu, le tableau est complet. Orwell, à côté, c’est de la roupie de sansonnet.

Bienvenue dans le futur!

 

17/01/2016

registre épique

par antonin moeri

 

Ernest Hemingway a peut-être emprunté des éléments à une aventure qu’il aurait vécue pour écrire son dernier livre, peut-être a-t-il écouté le récit que lui fit un vieux pêcheur dans un bar cubain et a-t-il créé Santiago à partir de ce vieux pêcheur. Or l’histoire de Santiago en lutte avec un gigantesque marlin dont il finira par ne ramener que le «squelette» sur la plage, cette histoire raconte autre chose qu’une simple pêche sur l’océan.

Dans l’excellente bio de Anna Stüssi «Ludwig Hohl, unterwegs zum Werk», le projecteur est braqué sur les années 1904-1937, année où Hohl totalement démuni vint trouver refuge à Genève. On y apprend qu’en juin 1926, Ludwig se rend avec un ami dans la région de Bourg d’Oisans pour y entreprendre une périlleuse ascension. Sur un pan de neige, nos deux lascars découvrent un trou dans lequel ils se glissent, car l’entrée du refuge a disparu sous des masses de neige. On y apprend que l’ami nommé Kurt Müller souffre tout-à-coup de saignements de nez, de maux de tête et qu’il doit renoncer à poursuivre l’aventure. Un exploit que le jeune homme intrépide nommé Ludwig Hohl accomplira seul, lui qui aimait par-dessus tout les défis et l’air vivifiant des cimes.

Ce sont exactement ces éléments, parmi tant d’autres, que l’auteur reprendra dans un récit qu’il ne cessera de retravailler, de retailler, de polir pendant plus de quarante ans, puisque «Bergfahrt» ne paraîtra en Allemagne qu’en 1975, texte dont Hohl aura pesé chaque virgule, chaque mot, chaque comparaison, chaque silence puisque les mots ne sauraient tout dire. Texte lumineux, tendu et somptueux que les Editions Attila eurent la bonne idée de rééditer en français en 2007 et dans lequel la montagne joue un peu le rôle du grand cachalot blanc dans «Moby Dick» ou celui du grand marlin dans «Le vieil homme et la mer».

Il est difficile de rendre compte d’un récit aussi exigeant, dans lequel un narrateur externe relate la progression de deux puis d’un personnage, dans lequel il rend compte de leurs sensations, de leurs sentiments de joie, d’extase, de dépit ou de rage, dans lequel il décrit avec minutie les éléments du paysage: «Des rochers, de la neige, de la glace. Des arêtes noires se succédant comme des coulisses, des pics comme des tours dressées contre le ciel, à droite, à gauche, partout; plus bas, une grisaille d’éboulis...»

De nombreux cartons contenant des inédits de Hohl dorment aux archives littéraires suisses à Berne. À une trentaine de cahiers, l’auteur donna le nom «Epische Grundschriften» qu’on pourrait traduire par «Manuscrits épiques». Oui, c’est le mot qui vient à l’esprit, épique, lorsqu’on lit «Ascension». Le registre épique est l’un de ceux que privilégiait Ludwig Hohl.

Ludwig Hohl, Ascension, Attila, 2007

Anna Stüssi, Ludwig Hohl, Eine Biographie der Jahre 1904-1937, Wallstein Verlag

15/01/2016

Eugène, Le livre des débuts

Par Alain Bagnoud

 Eugène, Le livre des débuts,Eugène se tient au courant des mythologies urbaines. Son dernier livre convoque les images du monde, celles que nous apportent le cinéma, la littérature et les journaux. C'est une plongée roborative dans les imaginaires de notre époque.

 

Le livre des débuts convoque aussi nos fantasmatiques personnelles puisqu'il s'agit de rien moins que de finir virtuellement des romans dont le début nous est livré. Ils convoquent des lieux différents, des personnages qui semblent sortis des films de Kusturika ou des frères Coen, des constructions de suspense dont on ne peut s'empêcher d'imaginer la suite

 

Quelques exemples. Un coursier à vélo de New York transporte un cœur à transplanter. Soudain, des doutes l'assaillent. Ne s'agirait-il pas de celui de son père pompier ? Autre histoire : un mannequin ukrainien se fait recouvrir de chocolat suisse. Cette fille travaille pour financer ses études. On lui propose une somme faramineuse pour une nuit. Mais on précise : il ne s'agit pas de sexe. Cependant quand elle entre dans la pièce où elle gagnera cet argent, elle se dit que du sexe aurait été préférable. Préférable à quoi ? Chacun s'est déjà fait son cinéma dans sa tête.

 

C'est ainsi avec toutes ces nouvelles, ces débuts de roman. Chacun pourrait constituer un excellent départ de scénario. Les possibilités y sont indiquées, les lieux sont visuellement prenants, tout incite à l'imaginaire. Les indices qu'Eugène nous donne font de la fin de ces textes un moment où les possibilités explosent dans l'esprit du lecteur.

 

Ils constituent l'équivalent de ce qu'on appelle traditionnellement une chute, c'est-à-dire une surprise finale. C'est une chute plurielle, ici, un fourmillement soudain des possibles, amené avec virtuosité.

 

Eugène, Le livre des débuts, romans, l'Age d'Homme

 

14/01/2016

Lecture à deux voix à la Galerie

 

Mercredi 20 janvier à 19 h

 

Sarah Olivier et Jean-Michel Olivier 

liront des extraits à deux voix

d'un roman à paraître

 

Passion noire

 

La Galerie, rue de l’Industrie 13, Les Grottes, Genève

 

Entrée libre

07/01/2016

Une farce éclatante (Guy Chevalley)

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par Jean-Michel Olivier

Le titre, à première vue, n'est pas très engageant : la cellulose est une fibre constitutive du bois, qui entre dans la composition du papier, mais que l'homme ne peut digérer. Pourtant Morlan, l'un des protagonistes de Cellulose* de Guy Chevalley, dévore un dossier, qu'il croyait perdu, pour éviter la honte de dire qu'il l'a retrouvé ! Cette crise de papyrophagie va bientôt toucher d'autres personnages du roman, comme dans une pièce de Ionesco où tout le monde est frappé de rhinocérite…

On le voit : tout démarre sur les chapeaux de roue. Un employé sans histoire (et qui ne veut pas en avoir) se trouve brusquement pris dans un engrenage fatal, dont il ne se sauvera qu'en devenant lui-même un criminel. L'intrigue de Cellulose est un peu mince, mais diablement bien entortillée par Guy Chevalley, dont c'est le premier roman. L'essentiel est ailleurs : dans la galerie de personnages étranges et hauts en couleur ; dans le rythme du récit, qui est haletant ; dans la langue, enfin, de Chevalley qui frappe par sa justesse et sa verve.

images.pngLes Chuques d'abord, Gustave et son épouse Éliane, obsédés par les poules qu'ils élèvent et les bonnes manières : un couple qu'on dirait droit sorti de Belle du Seigneur (les Deume), surprenant et coincé — si genevois.  Les van Driessche, ensuite, dont la femme, Isabelle, a quitté le domicile conjugal et abandonné ses trois insupportables rejetons au père irresponsable (très belle description d'un dîner au McDo!). Il y a enfin Lisa Knecht, une psy excédée par ses patients, sur lesquels elle balance une partie de son mobilier. Sans oublier un infirmier qui n'aime pas les femmes et quelques dirigeants d'entreprise qui croient faire votre bonheur en vous offrant une promotion que vous ne souhaitez pas…

Cellulose commence comme une nouvelle de Gogol (Le Nez, par exemple), mais tourne bien vite à la farce, une farce énaurme, les personnages étant happés dans une spirale vertigineuse qui les entraîne loin de tout réalisme. Et cette farce, avouons-le, est éclatante de santé ! Quelle jouissance à brosser, puis à accompagner ces personnages à la fois singuliers et banals ! À chaque ligne, on revit le plaisir que l'auteur a goûté en les mettant au monde (et en scène). Il y a du souffle et du talent dans ce premier roman prometteur en diable.

La première édition de Cellulose est épuisée, nous souffle son excellent éditeur Olivier Morattel. Ne ratez pas la seconde édition !

* Guy Chevalley, Cellulose, roman, Olivier Morattel Éditeur, 2015.