28/02/2016

Le naufrage de la Bourgogne

Par Pierre Béguin

bourgogne1.jpgLa problématique migratoire qui préoccupe tant l’Union européenne, qui la secoue dans ses principes, qui l’enfonce dans ses contradictions et qui ne la laissera certainement pas indemne, me renvoie à ce passage du roman d’André Gide, Les Faux-Monnayeurs, où Laura raconte à Vincent le naufrage de La Bourgogne*:

«… J’avais dix-sept ans, j’étais excellente nageuse; et pour te prouver que je n’avais pas le cœur trop sec, je te dirai que, si ma première pensée a été de me sauver moi-même, ma seconde a été de sauver quelqu’un. Rien ne me dégoûte autant que ceux qui, dans ces moments-là, ne songent qu’à eux-mêmes. Il y eut un premier canot de sauvetage qu’on avait empli principalement de femmes et d’enfants. La manœuvre fut si mal faite que le canot, au lieu de poser à plat sur la mer, piqua du nez et se vida de tout son monde avant même de s’être empli d’eau (…) Je ne comprends même plus bien ce qui a pu se passer; je sais seulement que j’avais remarqué, dans le canot, une petite fille de cinq ou six ans, un amour; et tout de suite, quand j’ai vu chavirer la barque, c’est elle que j’ai résolu de sauver (…) Je me souviens seulement d’avoir nagé assez longtemps avec l’enfant cramponnée à mon cou. Elle était terrifiée et me serrait la gorge si fort que je ne pouvais plus respirer. Heureusement, on a pu nous voir du canot et nous attendre, ou ramer vers nous. Le souvenir qui est demeuré le plus vif, celui que jamais rien ne pourra effacer de mon cerveau ni de mon cœur: dans ce canot, nous étions entassés, une quarantaine, après avoir accueilli plusieurs nageurs désespérés, comme on m’avait recueilli moi-même. L’eau venait presque à ras du bord. J’étais à l’arrière et je tenais pressée contre moi la petite fille que je venais de sauver, pour la réchauffer et pour l’empêcher de voir ce que, moi, je ne pouvais pas ne pas voir: deux marins, l’un armé d’une hache et l’autre d’un couteau de cuisine; et sais-tu ce qu’ils faisaient? … Ils coupaient les doigts, les poignets de quelques nageurs qui, s’aidant des cordes, s’efforçaient de monter dans notre barque. L’un des deux marins s’est retourné vers moi qui claquais des dents de froid, d’épouvante et d’horreur: «S’il en monte un seul de plus, nous sommes tous foutus. La barque est pleine.» Il a ajouté que dans tous les naufrages on est forcé de faire comme ça; mais que naturellement on n’en parle pas…»

Bien entendu, dans l’intention d’André Gide, ce récit n’est pas à prendre au premier degré: il sert avant tout de métaphore propre à illustrer les fondements de son éthique individualiste. La barque, c’est le moi qu’une foule de sentiments délicats assaille, sentiments qui s’agrippent à la sensibilité et auxquels il convient de couper les doigts et les poignets pour les empêcher de prendre pieds et de faire sombrer le cœur. Ainsi toutefois se dessinent les prémices de l’Übermensch: «j’abomine les médiocres et ne puis aimer qu’un vainqueur» précise Laura à Vincent en conclusion de son récit. Et le vainqueur est celui qui sait le mieux couper les doigts et les poignets des sentiments qui pourraient l’affaiblir. Reste à savoir si un tel vainqueur, au dangereux potentiel, est digne d’admiration… Retenons toutefois que, dans l’exemple qu’en donne André Gide, cette sorte d’éthique du surhomme provient directement du sentiment d’impuissance, et donc de honte, qu’éprouve Laura devant la tragédie qui s’est déroulée sous ses yeux. Comme si le dégoût de soi pouvait se transcender par la conceptualisation d’une morale qui justifie l’élimination du plus faible…

Si l’on éclaire ce récit à la lumière de la problématique migratoire actuelle, on y trouve le condensé des sentiments qui ont agité l’Europe, de l’empathie et des mains tendues à la fermeture des frontières, de l’acceptation résignée d’une situation intolérable à ses tentatives de justification, voire, de plus en plus, à ses brutalités qui s’exercent parfois sur les femmes et les enfants migrants. Certes, me direz-vous, la barque européenne est loin d’être pleine, mais un tel constat, livré à la peur des eaux tourmentées, reste très subjectif: pour beaucoup, la barque est déjà pleine; pour les autres, il pourrait s’agir d’une question de temps: à quel moment la peur du flux migratoire – cette peur qui fait ressurgir la bête – justifiera aux yeux du plus grand nombre qu’on coupe les mains et les poignets de celles et ceux qui s’accrochent désespérément au rêve européen? Car l’intégration économique n’est pas le volet principal du problème, même s’il focalise tous les débats; les événements du 31 décembre dernier, à Cologne et ailleurs – et s’ils étaient concertés, murmure-ton? – ont montré qu’il en était d’autres, plus complexes, plus redoutables, plus sournois peut-être, dans tous les cas à même de faire chavirer les valeurs de l’Occident. Comment, par exemple, gérer les pulsions sexuelles frustrées des centaines de milliers d’hommes en pleine force de l’âge qui sont déjà montés – ou qui s’apprêtent à monter – dans la barque? En leur expliquant les bonnes manières et le respect occidental, comme le proposent Messieurs Sérieux et Mesdames Raffinement? Sur le long terme éventuellement, mais dans l’immédiat…

Dans son récit du naufrage de La Bourgogne, Laura, bien que d’emblée dégoûtée par l’égoïsme du sauve-qui-peut et risquant sa vie pour en sauver une autre, n’en vient-elle pas à accepter l’insoutenable, avant de transformer son expérience en une éthique du surhomme pour justifier la honte de sa passivité forcée? La logique migratoire poussée à l’extrême – et si on n’en était qu’au début? –, il est à redouter que ce choix s’impose à chacun d’entre nous, à un moment ou à un autre. Quant à moi, je le confesse, j’espère lâchement ne pas vivre l’instant où il pourrait m’incomber. Cet instant révélateur où je me retrouverai face à mes principes, et vraisemblablement face à ma propre incohérence…

*La Bourgogne était un paquebot éperonné par un navire anglais dans la nuit du 3 au 4 juillet 1898. En proie à une ablutophobie démentielle et contagieuse, les passagers ont jeté femmes et enfants hors des canots de sauvetage, tapé avec les rames sur la tête de celles et ceux qui nageaient à proximité, mordu ou coupé les mains de tous les autres qui s’agrippaient aux rebords. Le lendemain, les survivants avaient complètement oublié leurs atrocités et se pressaient en larmes au bureau de la Compagnie, implorant des nouvelles des femmes et des enfants qu’ils avaient eux-mêmes tués…

 

 

26/02/2016

Salon du livre, Alain Bagnoud, Tristane Banon

Je viens de recevoir le livre commémoratif du Salon du livre et de la presse de Genève. 30è. Les auteurs témoignent. Très beau, très chic. Avec un problème (pour moi) : la fin de mon texte a sauté. J'avais prévu une sorte de petite chute badine. Mais ça se termine très platement. Pas de petite chute badine.

 Elle a glissé vers la page suivante. Si bien que le témoignage de Tristane Banon (Bagnoud-Banon, vous suivez?) commence par ma chute. Celle-ci ne peut qu'y gagner, me direz-vous, dans ce charmant environnement. Mais je ne suis pas sûr que le texte de Tristane Banon y gagne.

 Enfin, voici le texte entier :

 

La vendeuse

 Une de ces années où, comme souvent au salon du livre, j'étais assis derrière une pile en regardant les gens passer, j'ai appris quelque chose. Il y avait à côté de moi une femme qui travaillait dans la communication, et avait créé son entreprise. Elle signait son premier livre, un roman. Une novice, donc. Et pourtant, quelle aisance ! D'abord dans la manière de capter l'attention des passantes (car c'était son créneau, elle ne visait que les lectrices). Elle se tenait debout et les appelait. « Bonjour ! » Une voix grave, sensuelle, où on percevait en même temps de la chaleur et du respect. Si on lui répondait, on était cuit : « Est-ce que vous aimeriez découvrir un livre amusant ? » C'était le sien. A celles qui hésitaient : « Un livre écrit par une femme, pour des femmes. Lisez au moins le quatrième de couverture ! » D'un geste de prestidigitateur, elle retournait un exemplaire, le mettait dans les mains de la cliente. Quand celle-ci, après avoir parcouru le petit texte de présentation, voulait rendre l'ouvrage, l'écrivaine se contentait de la fixer en souriant, n'esquissait pas le moindre geste et empêchait par sa position l'accès à la pile où la visiteuse aurait pu reposer l'exemplaire. Puis elle plaçait les derniers arguments, une manière aussi de consoler la cliente qui s'était fait piéger : « Vous verrez, c'est très drôle, vous allez passer une bonne soirée, oublier vos ennuis... » La passante finissait par acheter. J'étais émerveillé. Pourquoi n'y a-t-il pas des séminaires de vente pour écrivains ? Cette dame pourrait les donner. On s'inscrit, elle nous coache et ça va chauffer dans le salon. L'un en train de haranguer la foule, l'autre proposant ses trois meilleurs livres pour le prix de deux, le dernier initiant des soldes jusqu'à épuisement du stock, avec le complice bien placé dans la foule qui se rue en avant, billet tendu, pour provoquer le mouvement d'achat ! Personnellement, je serai là, sourire chaleureux, œil de prédateur. Je vous dirai bonjour. « Est-ce que vous aimeriez découvrir un auteur rigolo ? » Ce sera moi !

 

 

 

21/02/2016

dubuffet

L’idée de voir les oeuvres de Dubuffet pourrait te plaire. Elles sont exposées à l’autre bout de la Suisse. Pour y aller, tu attends un train sur un quai de petite gare qui n’a plus de chef de gare. Le convoi est rempli d’élèves se rendant au collège. L’un d’eux a une tête de basset triste, il révise ses maths, le mot «trigonométrie» est prononcé. Il pose un regard fatigué sur la fille assise en face de lui, ni jolie ni vilaine, percing dans une narine, jean déchiré aux genoux. Sur le quai de Lausanne, tu montes dans un autre train appelé «Intercity». Tu lis Proust en regardant parfois par la fenêtre. Un caddie passe rempli de boissons fraîches. Une agréable odeur de café remplit l’espace après le passage du charriot poussé par un employé black de bonne humeur. Tu changes encore de train à Berne. Correspondance immédiate. Dans le nouveau convoi, tu entends une voix masculine. Un homme que tu ne vois pas s’entretient avec un médecin qui lui annonce une mauvaise nouvelle: le voyageur répète en hésitant le mot «Tumor». Les paysages somptueux continuent de défiler. La tante Léonie qui observe par sa fenêtre les gens marchant dans la rue est un passage qui emballe le monsieur à casquette. À Bâle, tu montes dans un vieux tram couleur verte. Tu traverses des quartiers, des banlieues, une campagne. Tu arrives à destination. Tu passes en revue les oeuvres du marchand de vin. Tu ressens une vive émotion devant une sculpture de Baselitz. Mais la plus vive, la plus intense émotion de la journée, tu la ressentiras dans le tram qui te ramènera à la gare: elle devait avoir huit ou neuf ans, elle tenait une trottinette dans ses mains, visage très pâle, yeux cernés, jolis doigts fins, longs cheveux noirs, elle m’a regardé un instant, elle a esquissé un sourire aussitôt interrompu par tout ce qu’on lui a raconté au sujet des inconnus, par les mises en garde et les fermes recommandations de la communauté éducative, des parents divorcés et des conseillères d’orientation. Regardant longuement cette fillette qui me faisait face avec sa trottinette posée sur ses genoux, je sentis une vague monter dans ma poitrine, j’allais pleurer, de joie évidemment, quand l’inconnue s’est levée pour descendre de la rame et se lancer sur le trottoir désert. C’est le genre d’expérience que tu peux faire lorsque tu te rends à l’autre bout de la Suisse pour visiter une exposition de tableaux qui ne t’ont pas ému mais que tu as trouvés intéressants.

14/02/2016

Socialisme, Bisounours et logique bancale

Par Pierre Béguin

Une fois n’est pas coutume, je veux réagir à un article paru dans Le Temps sous la signature de la conseillère nationale fribourgeoise, mais néanmoins socialiste, madame Valérie Piller Carrard (que je nommerai par souci de concision madame VPC) qui s’oppose à l’initiative «Pour le couple et la famille». Ma réaction, en l’occurrence, ne vise pas tant sa prise de position que les postulats inacceptables sur lesquels elle repose et qui me semble, hélàs!, représentatifs d’une certaine pensée socialiste. (Mon opinion sur cet objet de la votation a peu d’importance, mais si certains voulaient néanmoins la connaître, il leur suffit de lire dans Blogres cet article que j’ai écrit il y a une année et demie intitulé Impôts, splitting et Valais.)

Tout d’abord, la conseillère nationale fribourgeoise reconnaît qu’il y a discrimination fiscale (comment pourrait-elle faire autrement?), même si elle la nie au niveau cantonal en soulignant les corrections réalisées par les différentes administrations. Assertion fausse bien entendu: demandez aux Vaudois, par exemple, et à tous les couples dont les revenus réciproques sont à peu près équivalents! Réduction des inégalités certes, mais pas suppression, chère madame! Mais ne polémiquons pas! Retenons ceci: que madame la conseillère socialiste reconnaît qu’il y a discrimination pour l’IFD. Et pas la moindre! Le chiffre officiel, qu’elle reprend à son compte, s’élève à 2,3 milliards par an. Depuis 32 ans (5 ans avant la chute du mur de Berlin!) que l’égalité fiscale des couples est devenue une exigence du Tribunal fédéral, approuvée dans les urnes par le peuple, cela fait tout de même 73,6 milliards encaissés indûment par la seule Confédération, et donc reconnus comme tel par le TF et la majorité citoyenne. Une injustice qui aurait de quoi titiller une fibre socialiste! Pas du tout! Au motif que la correction de cette injustice profiterait avant tout aux couple les plus aisés, notre conseillère s’y oppose, allant jusqu’à la qualifier «de cadeau fiscal aux plus riches». Ah bon! Madame VPC, selon quelle logique la correction d’une longue injustice – que vous reconnaissez – peut-elle se transformer en cadeau? Faut-il penser que, pour vous, le droit à l’égalité, fût-il fiscal, cesse d’être pertinent à partir d’un certain niveau de revenu? Auriez-vous la même approche s’il s’agissait d’une injustice faite uniquement aux femmes parvenues à un niveau professionnel important? Considérez-vous de même la revendication légitime de l’égalité des salaires hommes – femmes, y compris les plus élevés, comme un cadeau accordé aux unes, non pas comme la correction d’une longue injustice? Ou simplement qu'une injustice qui touche la gauche est un scandale, une injustice qui touche la droite un juste châtiment?

Le postulat – le non-dit – est simple: le pays des Bisounours, des gentils, des bons, des honnêtes, des éternelles victimes est celui dont les frontières s’arrêtent à un niveau moyen de revenus. Au-delà s’étend le territoire noir des méchants, des salopards, des profiteurs, des vendus, des escrocs. A ces gens-là, on ne réserve que représailles, on n’accorde pas la justice. Quant aux cadeaux fiscaux, il ne concerne pas les 90000 personnes qui, à Genève, ne paient pas d’impôts, mais uniquement la petite minorité qui soutient tant bien que mal – plutôt mal que bien d’ailleurs – des finances cantonale dont le plus gros du budget profite fort heureusement aux plus démunis. Voyez-vous madame VPC, même dans les périodes de ma vie où, en réaction au néo-libéralisme galopant que j’abhorre par-dessus tout, je penchais furieusement à gauche, c’est une logique que je n’ai jamais comprise et qui m’a toujours semblé d’un incommensurable infantilisme.

Mais ce n’est pas tout. Notre conseillère nationale s’oppose également à l’initiative au nom «de la situation financière tendue que nous traversons». Madame, vous outragez la pensée socialiste! Invoquer la fragilité des finances publiques pour contrer une initiative visant à rectifier une injustice avérée, c’est une réaction de PLR! L’argument type du libéral, et même le seul argument non hypocrite qu’il est capable de soutenir (et le PLR d’ailleurs combat l’initiative à vos côtés). Face à une inégalité, depuis quand une socialiste digne de ce nom, se réclamant de l’Etat de droit, peut-elle lui objecter le coût de sa suppression? En appliquant votre logique, serions-nous cautionné à justifier des salaires de femmes inférieurs à ceux des hommes au motif que la correction de cette injustice comporterait des risques financiers pour l’entreprise? Reconnaissez que vous auriez de la peine à faire admettre ce raisonnement à votre parti, et encore moins à vos électrices! Eh oui! La logique, c’est la logique, madame VPC! Et elle s’accorde mal avec la casuistique. Il est par ailleurs facile de comprendre que ce sont les femmes mariées parvenues à un bon niveau professionnel qui pâtissent le plus du surcoût fiscal dû au mariage, à tel point que ces dernières ont tout intérêt à travailler à mi-temps. Notre conseillère nationale d’ailleurs l’admet: «l’épouse – puisque dans la réalité il s’agit souvent des femmes – serait encouragée à augmenter son temps de travail». Mais alors, à quoi bon une égalité salariale sans égalité fiscale? Accordez-vous d’une main ce que vous reprenez de l’autre?

Autre argument inepte de notre conseillère: celui concernant la discrimination des rentes AVS (deux rentes pour les concubins, une rente et demie pour les couples mariés) qui, selon madame VPC, «ne tiendrait pas la route» Ah bon! Comment se fait-ce? Par quelle argutie pourrait-on prouver que 150% d’une somme est supérieur à 200%? Parce que «les couples mariés bénéficient de plusieurs prestations, comme les rentes de veufs et le supplément de veuvage». Globalement, prétend la conseillère socialiste, «les couples mariés sont donc mieux protégés que les concubins». Doit-on comprendre, madame VPC, que selon vous la situation actuelle des couples mariés, en ce qui concerne la rente AVS, est préférable à celle des concubins? Mais alors, si tel est le cas, empressez-vous d’accepter l’initiative! Elle fera faire des économies à l’AVS, assurant ainsi son financement et sa viabilité. Sinon, évitez, svp!, de prendre le citoyen pour un imbécile!

Quant à l’argument qui consiste à présenter l’imposition individuelle comme préférable à celle proposée par l’initiative, j’y souscris en tout point (voir l’article mentionné en introduction). C’est d’ailleurs la position défendue par la conseillère libérale Isabelle Moret à «Infrarouge». Mais pourquoi cette dernière m’a-t-elle tant irritée alors que, sur le fond, je n’avais pas la moindre petite contradiction à lui opposer? Est-ce sa voix, ou ma légitime suspicion concernant son opportunisme argumentaire? Il est en effet difficile de croire qu’une libérale bon teint puisse ainsi soutenir une proposition qui nécessiterait pour son application une légion de fonctionnaires taxateurs supplémentaires? Décidément, quand les libéraux argumentent de concert avec les socialistes, on n’y comprend plus rien. Précisons simplement que, si l’imposition séparée du couple (le splitting) existe en Allemagne – qui ne semble pas pour autant crouler sous la masse des fonctionnaires taxateurs – il devrait pouvoir s’appliquer en Suisse (en Allemagne, les couples ont même le choix entre les deux types de taxation, le top! Qu’attendons-nous pour les imiter? Et simplifier le formulaire d’imposition par la même occasion!) Mais alors pourquoi le parti socialiste, et le PLR, qui tout à coup soutiennent avec virulence le splitting, n’ont-ils pas opposé à l’initiative «Pour le couple et la famille» un contre-projet visant à faire accepter l’évidence de l’imposition individuelle des couples? Depuis 32 ans qu’on l’attend, on a compris: c’est l’Arlésienne. Et cet argument que l’initiative, si elle était acceptée, empêcherait la seule bonne solution, le splitting, de s’imposer, une position purement opportuniste.

Cette initiative «Pour le couple et la famille» n’est pas celle que j’attendais, elle me semble peu adaptée à certaines réalités – notamment au nombre croissant de divorces – contrairement au splitting, mais elle reste de loin préférable à l’inaction des autres partis qui continuent, malgré ce qu’ils peuvent en dire, de cautionner depuis 32 ans une injustice condamnée par le TF et le peuple. Au fond, la principale force des initiants, c’est d’avoir tiré les premiers, surprenant ainsi leurs adversaires. S’ils font mouche dans les urnes le 28 février, les autres ne pourront s’en prendre qu’à eux-mêmes, et les socialistes, madame VPC en tête, qu’à leur stupide attentisme et à leur argumentation incohérente autant qu’opportuniste.

 

12/02/2016

Max Lobe, Confidences

Max Lobe, Confidences

Max Lobe a trouvé une manière habile, concrète et charnelle de donner corps à son projet. Projet historique, provoqué à l'origine par un autre livre.

 

À Genève, Lobe a jadis assisté à la présentation de Kamerun : une guerre cachée aux origines de la Françafrique (1948-1971), de Thomas Deltombe et Jacop Tatsita. Il s'est rendu compte alors qu'il ne savait presque rien du sujet, lui, qui a vécu dix-huit ans à Douala avant de venir à Genève. Violente réaction : « La découverte de mon ignorance m'exaspère. » Après s'être documenté, Lobe est donc retourné au pays. Son but : raconter l'indépendance du Cameroun.

 

Pour ça, il adopte une stratégie très différente de celle des essais qu'il a lus. Son narrateur se rend dans la forêt camerounaise, rencontre Ma Maliga, une vieille femme, et la fait parler.

 

Dans un style très oral, très local, elle se souvient des épisodes qui ont rythmé la guerre cachée d'indépendance, et les partage avec son interlocuteur en buvant force vin de palme. Elle évoque les dissensions au cœur du village entre les partisans et les opposants des Français, explique l'influence de l'église et les réactions des habitants. Ces souvenirs sont entremêlés par des scènes qui montrent Max Lobe de retour en ville et exploitent la différence entre la campagne et la cité actuelles.

 

Fin et truculent, ce récit amène une compréhension des mécanismes qui ont agité les esprits dans cette période qui a vu la mort du héros local, Ruben Um Nyobè, assassiné par l'armée française en 1958. Sa lecture est une manière savoureuse de s'approprier quelques connaissances historiques et de comprendre de l'intérieur le fonctionnement d'un village camerounais, avec ses particularités.

 

 

Max Lobe, Confidences, Zoé