10/04/2016

D'après une histoire vraie

Par Pierre Béguin

Nathalie Sarraute ne croyait pas si bien dire en annonçant l’ère du soupçon. La grande majorité des lecteurs actuels exige du vrai, du réel, de l’authentique, et tient tout personnage pour une escroquerie, toute fiction pour incompatible avec son exigence de vérité. Cette tyrannie est telle que la mention «D’après une histoire vraie» devient monnaie courante en exergue d’un film, remplissant même une véritable fonction marketing: «D’après une histoire vraie», c’est le pendant cinématographique (ou littéraire) de l’étiquette AOC sur un produit ou un vin, une (prétendue) garantie de qualité et, souvent (hélas!) de succès.

Par son refus parfois obstiné de toute écriture détachée du réel, le lecteur signifie son besoin du vrai comme repère. Il cherche à le démêler de la fable, il le traque dans un livre jouant sur l’ambiguïté, et il se sent en fin de compte arnaquer par la plus petite parcelle de fiction. Il y a beaucoup de naïveté dans cette exigence. Quiconque a tenté d’écrire un récit (auto)biographique le sait: le récit, ça n’existe pas. Toute écriture de soi qui se donne pour vraie est encore toujours (comme disait notre cher Dragonetti) du roman. La quête du réel reste illusoire, inaccessible à la traque de l’écriture. Quoi que l’on écrive sur soi, sur sa vie, sur ses proches, on ne quitte pas la fiction: «Dès qu’une vérité fait plus de cinq lignes, c’est du roman» écrivait déjà Jules Renard, qui s’y connaissait, il y plus d’un siècle.

Voilà pourquoi j’avais exigé de mon éditeur parisien qui n’en voulait pas la mention «roman» sur mon livre Vous ne connaîtrez ni le jour ni l’heure, alors même que tous les événements qui y figurent sont parfaitement biographiques: qu’on écrive sur soi ou sur sa famille, c’est encore toujours une histoire qu’on se raconte. Et en l’occurrence, la mienne ne fut certainement pas celle de mon frère. Qu’aurait-il pensé si j’avais donné à ma version la caution d’authenticité en l’affublant du label «récit»? Mais Dieu qu’il fut fastidieux d’avoir à se justifier à chaque interview ou commentaire de lecteur! Car la question de la fiction ou de la biographie fut à ce point récurrente qu’elle vampirisa toute autre forme d’interrogation. Comme si là seulement se concentrait l’essentiel. Je crois pouvoir affirmer au nom de mes collègues que cette question de la part autobiographique d’un texte est celle qui agace le plus l’écrivain.

delphinedevigan.jpgC’est vous dire le plaisir – que dis-je, la jubilation! – que j’ai éprouvé à la lecture du dernier «roman» de Delphine de Vigan, D’après une histoire vraie. Diaboliquement habile! Et jouissif! L’histoire commence le plus simplement par la rencontre d’une auteure – qui est aussi la narratrice – en panne d’inspiration, cherchant à renouer avec la fiction pour ne plus à avoir de compte à rendre avec le réel, et d’une lectrice rapidement intrusive et manipulatrice qui, elle, exige d’un livre du vrai, de l’authentique. Une rencontre qui semble placer l’histoire dans le registre d’un thriller psychologique, impression renforcée par l’exergue: une citation d’un célèbre roman de Stephan King dans lequel un écrivain, recueilli par une lectrice fan après un accident, est torturé par celle qui l’a sauvé et qui exige de son auteur idolâtré une autre fin à son dernier manuscrit. Sauf que, dans D’après une histoire vraie, comme le signifie le titre, l’auteure personnage et narratrice s’appelle Delphine de Vigan, que les lieux, les événements, les personnages, à commencer par son compagnon François (Busnel), se donnent pour véridiques, ce que le lecteur peut facilement vérifier et authentifier. La romancière multiplie à ce point les effets de réel que le lecteur – à commencer par moi –, tout naturellement influencé encore par le titre, s’installe dans un récit dont il déchiffre a priori les événements comme s’ils relevaient de la biographie. Et il souffre pour cette pauvre Delphine tout en s’offusquant de son inconscient de François devant la manipulation qui menace de tourner au drame, d’autant plus qu’il croit que ce qui est raconté a véritablement eu lieu. Avant de réaliser (pour moi, ce fut au tiers du livre, pour d’autres ce pourrait être avant ou après) qu’il est dupe d’un récit qui se donne pour la vérité par la seule accumulation des effets de réel, alors que tout – ou presque, probablement – n’est qu’invention, travestissement, imagination. Et de comprendre que l’unique personne réellement manipulée dans cette histoire, ce n’est pas cette pauvre Delphine mais le lecteur lui-même, et qui plus est manipulé par cette pauvre Delphine elle-même… Diabolique! Il y a du Barbey d’Aurevilly dans ce roman, dans la nature de la relation narrateur lecteur, dans la stratégie perverse du narrateur – de la narratrice en l’occurrence – qui attire le lecteur par une promesse non tenue, qui jouit de l’exigence de ce dernier en manipulant son désir, qui affirme son pouvoir pour mieux tenir sa victime dans l’évidence de sa dépendance.

Le projet littéraire apparaît alors d’autant plus clairement que Delphine de Vigan pousse l’ironie jusqu’à l’inscrire en toutes lettres au cœur même de son récit: écrire un livre entier qui se donnerait comme une histoire vraie, un livre qui laisserait croire au lecteur qu’il est exclusivement inspiré de faits réels, mais dont tout serait inventé. Comme se donne pour vraie la profession de foi littéraire exposée au fil des pages: laisser la fiction aux séries télévisées, bien supérieures aux romans en ce qu’elles offrent au romanesque un terrain plus fertile et un public plus large. Inutile de fabriquer des pantins! La littérature doit jouer franc jeu. Aux véritables écrivains de revenir à ce qui les distingue: rendre compte du réel, questionner sans relâche sa manière d’être au monde, remettre sans cesse en question la façon dont il pratique sa langue maternelle, créer une langue qui lui est propre, qui le relie à son passé, à son histoire… Qui Delphine de Vigan vise-t-elle? Annie Ernaux?

Diaboliquement habile, vous dis-je! Un bon conseil, précipitez-vous sur ce livre! Mais vous voilà prévenu(e): ce qui se donne pour vrai n’est pas forcément vrai; ce qui se donne pour faux n’est pas forcément faux…

Delphine de Vigan, D’après une histoire vraie, J-C Lattès, 2015, prix Renaudot 2015

 

 

 

Commentaires

Très bon billet, comme d'habitude, Pierre ! Je partage ton avis : en littérature, l'obsession du « réel » (et ses avatars : le réalisme, le naturalisme, la mode des confessions, des aveux, etc.) a écrasé le vrai roman. Le seul argument qui tiennent aux yeux des critiques (et des lecteurs), c'est « tiré d'une histoire vraie ». Et la première question des journalistes, c'est : est-ce autobiographique ?! La littérature a beaucoup perdu dans ce combat contre le pseudo-réel (car bien sûr le réel littérature est une construction comme une autre). Bref, tu l'as dit et bien dit, mon ami ! Bonne journée et à bientôt. JMO

Écrit par : jmo | 11/04/2016

Ce billet brille par sa clarté.
Je lis beaucoup de "journaux intimes" et de récit dit autobiographiques. C'est le lecteur qui se laisse berner s'il croit lire "toute la vérité"; car, il veut y croire. L'écrivain sciemment (ou inconsciemment? Hum!) romance ce qu'il vit ou a vécu, (et je dirai même, tant mieux) sinon il ne serait pas un écrivain mais un écrivaillon lambda.
Vous me donnez envie de lire ce livre. Mais maintenant que vous nous avez dit "la vérité";-) je ne vais pas me "laisser manipuler par l'auteur"?!

Écrit par : Ambre | 11/04/2016

@ JMO : merci d'avoir parlé de Violette Leduc dont j'ai lu tous les livres. Un écrivain encore trop méconnu.

Écrit par : Ambre | 11/04/2016

les écrivains les "médias", et les vrais gens:
Grande Librairie: Monsieur interroge Madame , un peu comme à la Maison "d’Éditions" mélange des genres forcément littéraires, conflit d'intérêts ?
"La littérature doit jouer franc jeu" même si le journaliste a le "Béguin" pour l'auteure.

Écrit par : briand | 11/04/2016

Vous dites VRAI le livre de Delphine de Vigan, D’après une histoire vraie, est un pur bonheur. Une fois saisit, on ne peut le lâcher!

Écrit par : Michèle Roullet | 11/04/2016

@ Ambre. Violette Leduc (que je redécouvre actuellement) est un immense écrivain, peut-être le plus grand du XXe siècle avec Colette. L'Affamée (une manière de lettre d'amour à Simone de Beauvoir) est extraordinaire. Et bien sûr La Bâtarde, son chef-d'œuvre. Très peu d'écrivains, hommes ou femmes, arrivent à ce degré d'incandescence et d'intensité. On dit que Violette reste un écrivain pour écrivains. C'est bien dommage. Elle mériterait d'être lue partout et par tous…

Écrit par : jmo | 13/04/2016

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