10/07/2016

Où en est la littérature romande

Par Pierre Béguin

Sous ce titre à la tournure interrogative, je viens de lire un article que je ne résiste pas à recopier ci-après:

«Il n’y a pas de littérature helvétique. Il y a des littératures suisses de langues différentes. Tous les efforts faits pour créer de toutes pièces une littérature helvétique sont, heureusement, voués à l’échec. Ceci ne signifie nullement que l’esprit suisse soit absent de nos littératures nationales. Chercher, par curiosité et par goût plus que par patriotisme, à connaître et à apprécier les diverses expressions littéraires de notre pays contribue sans doute à maintenir l’union et la compréhension entre les régions de la Confédération. Ainsi, tout ce qui favorise les échanges culturels entre les Suisses alémaniques, romands, tessinois et romanches doit-il être encouragé. On prétend qu’outre-Sarine on témoigne plus d’intérêt à la vie culturelle des minorités que ces dernières n’en manifesteraient à l’égard de celle de la Suisse alémanique. La démonstration n’en a pas été faite.

Qu’en est-il ici en Suisse romande? Nous savons par les comptes rendus des séances tenues par les groupements d’écrivains et par des articles de journaux que les auteurs romands se plaignent. Connaissez-vous un temps où ils ne se plaignaient pas? Relisez donc un Monnier, un Rod, un Olivier, un Rambert, un Godet, un Ramuz, un Paul Budry… Si les raisons de se plaindre peuvent se modifier, les causes varient peu. Mais c’est aussi une curieuse déformation des écrivains que de se lamenter! Le public n’aime pas cela. Et croyez-vous vraiment que la situation des écrivains soit meilleure à Berne, Paris, Berlin ou Londres?

On doit constater d’emblée que des causes naturelles compromettent le succès de nos auteurs ou, plus simplement, ralentissent leur activité littéraire. Fait-il en rappeler quelques-unes? L’étroitesse de la Suisse romande dont la population atteint celle d’un quartier de Paris. Le compartimentage excessif maintenu pas un cantonalisme ou un régionalisme qui élèvent des barrières entre des villes séparées par quelques dizaines de kilomètres seulement les unes des autres! L’importance donnée au «matériel», c’est-à-dire à la vie économique, industrielle ou agricole, à la scolarité considérée comme une fin en soi et non pas comme un moyen d ‘aborder des questions intellectuelles ou artistiques. La concurrence inévitable, et indispensable, de la production littéraire parisienne, production qui détermine non seulement la formation mais aussi les goûts des lecteurs romands.

La méfiance du public, des autorités, des intellectuels à l’égard des œuvres de nos auteurs provient aussi de diverses causes: la crainte de se tromper dans son jugement, du peu de prestige qui entoure un écrivain se rendant à son travail – car il exerce forcément un autre travail – et qu’on peut rencontrer chaque jour dans la rue, à la condescendance qu’on se témoigne un peu bêtement d’un canton à l’autre, à un certain régionalisme littéraire qui manque d’attrait dès qu’il en est exporté…

Pourtant, sans fausse honte, sans vanité et aussi sans complexe d’infériorité, nous pouvons admettre que, proportionnellement, la Suisse romande compte autant de talents véritables que la France, l’Italie ou la Suède; autant certes, mais pas davantage! Cependant, en Suisse, pays de la qualité et de l’exigence, et en Suisse romande en particulier, ce n’est pas assez d’avoir du talent: ayez donc du génie et, peut-être – car ce n’est pas certain –, quelques grands seigneurs intellectuels daigneront le reconnaître, tout en décelant avec joie ses faiblesses. Il faut bien voir en face aussi les difficultés évidentes qu’ont les auteurs romands à se faire connaître. L’édition romande est prospère pour autant qu’elle publie des livres d’art ou des ouvrages de luxe. Mais la littérature dite d’imagination n’est pas rentable. Ceux qui écrivent des romans ou des nouvelles – n’évoquons même pas la poésie! – ne savent guère où les placer.

Pour autant, on doit reconnaître que la production littéraire romande contemporaine est d’une qualité singulière. Des jeunes écrivains, dont quelques femmes, se sont joints à l’écurie qui comporte les noms d’auteurs chevronnés, achevant leur carrière, et d’auteurs en pleine possession de leur métier et qui connaissent aujourd’hui la vogue, voire la renommée. Car il est trop simpliste de prétendre que le succès va toujours à qui ne le mérite pas…»

Quel intérêt? me direz-vous, rien de nouveau! Justement, l’intérêt vient du fait qu’il n’y a rien de nouveau: cet article est paru dans La Tribune de Genève du 29 juin 1958 – il y a donc 58 ans – sous la signature de Jacques-Etienne Chable. Quoi que… L’article contient tout de même une véritable information, il souligne quelque chose qui a vraiment changé: de nos jours, allez trouver dans La Tribune de Genève une moitié de page consacrée à la littérature romande!

Commentaires

Il est peut-être difficile d'avoir un point de vue clair sur la production contemporaine, ou peut-être que la production littéraire s'est uniformisée. Mais si on regarde la littérature romande et en particulier genevoise du XIXe siècle, en fait sa tendance spécifique est tout à fait claire, car les auteurs sont plutôt néoclassiques, ils conservent un style rigoureux, tenu, et n'aiment pas trop les imaginations étranges des romantiques du temps, ils préfèrent imprégner le style classique de leur sentiment profond. Le premier qui osera créer un monde intérieur plus imagé est Amiel, et encore conserve-t-il un style pur et classique.

Les nuances ne sont pas toujours faciles à voir, quand la langue est la même et qu'on est perdu dans la multiplicité des détails, mais elles existent. La littérature romantique savoyarde par exemple était encore différente, elle était imaginative et prête à créer des styles nouveaux, mais dans le cadre catholique et royaliste. Or ces tendances finalement étaient perceptibles d'emblée dans ce qui différencie Calvin, Bossuet et François de Sales.

Écrit par : Rémi Mogenet | 12/07/2016

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