09/10/2016

ode au dad

 

par antonin moeri

 

 

L’auteur joue avec ce qu’on nomme la temporalité, ce «trouble magma d’émotions, de souvenirs, d’images» qui fuse en elle lorsqu’elle travaille devant la page blanche. Il y a le temps où Olof, le dernier patient d’un hôpital psychiatrique, près de Stockholm, met fin à ses jours. Il y a le temps où Jim, né en 1945, raconte à sa fille des souvenirs de l’époque où il était interné à Beckomberga, établissement où les «cinglés» allaient enfin retrouver la lumière et où Jim fut admis après une tentative de suicide. Il y a le temps où Jackie (narratrice), à l’âge de 13-14 ans, rendait très souvent visite à son père hospitalisé. Le temps où Olof Palme (assassiné en 1986) venait à Beckomberga rendre visite à sa mère avant de rejoindre son cabinet de premier ministre...

Il y a le temps où Vita, la mère de Jim, enfilait tous les matins sa jupe plissée pour aller travailler dans le centre-ville, une des premières femmes du quartier à avoir un emploi... le temps où Jim enfant portait un poulpe presque aussi grand que lui, construisait des châteaux de sable au bord de la Manche, sous les yeux de sa maman... Il y a les années trente, quand l’hôpital fut inauguré. Il y a le temps où la narratrice, la quarantaine, déroule son récit et où elle voit grandir son propre fils, Marion, qu’elle a décidé d’élever seule. Et il y a le temps des rêves car c’est en rêvant que Jackie revoit sa mère Lone, sa grand-mère ou Edvard, le médecin responsable du service 6, service inventé par Tchékhov dans une nouvelle «La Salle numéro 6». À force de vouloir se rapprocher de ses patients, le médecin que Tchékhov y met en scène devient lui aussi toqué; ce personnage sert de modèle à Sara Stridsberg pour imaginer le médecin-chef Edvard Winterson...

Au milieu de ce va-et-vient entre les différents temps, entre les diverses impressions (comme perçues à travers l’ouverture d’un kaléidoscope) se tient Jackie qui, lorsqu’elle s’attardait, subjuguée, dans les couloirs et le parc de Beckomberga, portait un chapeau que lui avait donné un mystérieux brocanteur, un boa défraîchi et un manteau en fourrure trouvés dans un square. Jackie revoit le corps de son père qu’on a «retrouvé dans la neige sur le bord d’une autoroute», un père qui venait d’avaler «la totalité de ses somnifères à l’aide d’une bouteille de cognac».

Beckomberga fut un des plus grands hôpitaux psychiatriques d’Europe et Jim fut heureux dans ce «château construit dans les bas-fonds du monde», où vivaient plus de mille patients aux côtés de centaines d’employés à une époque qui coïncida avec celle de l’Etat providence, entre les années quarante et quatre-vingts-dix... Pour mettre en scène cet «endroit en dehors du monde», l’auteur a consulté la documentation conservée dans les archives. Le médecin qui s’occupe de Jim, dans la fiction, a de l’imagination. Il emmène, la nuit, certains «internés» dans les boîtes de Stockholm où on fait la fête, où l’on boit des quantités faramineuses d’alcool (il y a de la cocaïne, de l’herbe, des somnifères). Le docteur Edvard est convaincu «qu’il est sain pour les patients de quitter le service de temps en temps».

Mais pourquoi Jackie était-elle fascinée par ce père qui menaçait de mettre fin à ses jours, tentait de réussir son suicide, rêvait d’écrire, de jouer du piano («tous mes rêves étaient déjà morts à cette époque») et qui glissa voluptueusement dans un genre de dislocation: «j’avais tout le temps la sensation que mes organes internes étaient disséminés de part et d’autre dans la ville: poumons, reins, foie, vésicule biliaire; qu’ils formaient des proies idéales pour les rats et les oiseaux de cette ville»? Pourquoi? Pourquoi n’allait-elle plus à l’école, préférant se rendre là-bas, pour y retrouver une fois de plus celui que les patients nommaient Jimmie Darling, que ses parents avaient baptisé James, nom signifiant «celui qui doit protéger»... Pour y retrouver l’homme qui avait besoin de quelque chose, quelque chose d’innommable et que personne n’aurait pu lui donner... L’homme aux côtés duquel Jackie prendra place sur une balancelle, pour «regarder l’obscurité se rapprocher avec cette vitesse qui lui est si caractéristique en automne»... L’homme qui ira vivre près de La Corogne, d’où il appellera sa fille avant d’entrer définitivement dans l’océan... L’homme qui aura toujours préféré sa maladie à la vie...

Un lien, un amour auraient pu fixer Jim au monde, mais ce genre de chose n’a jamais existé pour lui... Alors que sa fille Jackie trouvera une amarre pour la retenir à la terre: son fils bien sûr, mais surtout l’écriture, celle entre autres d’un roman envoûtant qu’on quitte à regret et qui continuera longtemps de résonner en vous.

 

Sara Stridsberg: Beckomberga, Gallimard, 2016

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