18/12/2016

avant Godot

par antonin moeri

 à Ussy-sur-Marne.jpg

maison de Sam à Ussy-sur-Marne

 Dans une salle de la Kunsthalle de Hambourg, le visiteur tombe sur un tableau stupéfiant: un homme de dos, debout sur un rocher, devant une mer de brume. Une oeuvre devant laquelle un jeune auteur resta sans voix en octobre 1936, un auteur qui ne sait pas alors ce qu’il va faire de sa vie, qui a rompu avec toute possibilité de carrière et qui «fera de son inadaptation un ressort, de son échec une occasion, de son impuissance l’obligation de créer».

Cet auteur s’appelle Beckett et celui qui, quatre-vingts ans après lui, s’est retrouvé devant «Le voyageur au-dessus de la mer de nuages» de Caspar David Friedrich, celui-ci se nomme Stéphane Lambert, essayiste belge qui avance l’hypothèse suivante: les tableaux du peintre allemand auraient abordé, aux yeux du jeune Beckett en plein désarroi, «ce que les mots peinent à exprimer».

Si l’homme de dos dressé devant la mer de brume peint par Friedrich fascina autant l’essayiste que l’oeuvre et le visage quasi minéral de SB, c’est qu’il trouve un point commun aux deux artistes: d’un empêchement, d’une infirmité, d’une inadéquation, du pire, ils ont extrait une singulière énergie pour atteindre, «à l’issue d’une obscure plongée, cette surface où se rejoignent les solitudes».

Un autre tableau de Friedrich laissa SB sans voix: «Deux hommes contemplant la lune». Ces deux êtres anonymes, de dos, unis par «une sereine complicité», se dressent dans un paysage désolé; ils ont l’air d’attendre quelque chose, le regard tourné vers un ailleurs éclairé par la lueur lunaire. Cette «sereine complicité» entre deux êtres aurait touché «une zone extrêmement sensible» chez un SB désorienté... L'image des «deux hommes fraternellement réunis» lui aurait insufflé, au milieu des doutes et des élans brisés, «une infime confiance en la fertilité du désastre».

La «lumière d’entre-deux-mondes où baigne la mémoire» que Friedrich créait à partir de souvenirs, sensations, aspirations réagencés dans un autre ordre, on retrouve cette lumière dans une pièce que Beckett écrira douze ans après son étonnant voyage en Allemagne nazie: «En attendant Godot», où apparaisent deux solitaires, «de ceux qui n’ont pas de gîte, des maladroits, des damnés, des faibles, des infortunés».

Lambert voit une évidente parenté entre le duo, l’arbre, le ciel, la lune du peintre allemand et le duo, l’arbre, le ciel, la lune de l’écrivain irlandais. C’est cette rencontre précisément entre un univers et un autre en gestation qui déclencha l’écriture de ce petit livre, une écriture mêlant chronologie, enquête, subtiles considérations, visions poétiques, interrogations sur le propre cheminement de l’essayiste.

Comment l’émotion ressentie devant un tableau a-t-elle pu cheminer, vivre dans l’espace clos de la boîte crânienne d’un artiste, jusqu’à l’écriture de «Godot»? A cette question, l’auteur de donne pas de réponse mais sa rêverie nous fouette le cuir, donne envie de partir sur-le-champ à Hambourg, puis à Dresde, Berlin, Hanovre, pour revoir les tableaux de ce peintre à qui il était interdit d’adresser la parole les jours où il peignait le ciel.

 

Stéphane Lambert: Avant Godot, Arléa 2016

15/12/2016

Rêver Venise avec Pierre-Alain Tâche

par Jean-Michel Olivier

images-6.jpegDe Goldoni à George Sand, de Musset à Rilke, de Casanova à Sollers, Venise est la ville du monde qui a le plus inspiré les écrivains — un passage obligé pour les poètes. Elle inspire, aujourd'hui, un très beau livre à Pierre-Alain Tâche, l'un de nos meilleurs écrivains.

Constitué de deux parties — l'une écrite en 2009 et l'autre en 2015 —, Venise à main levée* nous entraîne dans le dédale des ruelles de la ville. À la fois promenade, où le poète se laisse guider par le hasard, et rêverie ou divagation. Attentive, l'oreille perçoit la musique des voix, le clapotis de la lagune, une femme qui chantonne dans la rue. Et l'œil est aux aguets, perdu dans la folie du carnaval ou visitant la Biennale d'art contemporain, la prison pour femmes de la Giudecca ou le cimetière San Michele.

Le regard est curieux, et prompt à se laisser surprendre et à s'émouvoir. « Est-ce un visage que je cherche au tarot des façades ? » Il y a, dans cette errance bienheureuse, une quête du mystère — et de la femme. À Venise, elle porte tous les masques : artiste de rue, marchande de souvenirs, lavandière étendant du linge à sa fenêtre. Et le poète ne cesse de les arracher…

La poésie de Tâche est faite d'instantanés d'une rare précision (d'une rare justesse), comme saisis au vol, à main levée. Dans une langue à la fois musicale et sensuelle, Tâche esquisse les visages inconnus, les paquebots à quai, les Carpaccio entrevus à la Scuola San Giorgio dei Schiavoni. Il rend justice à la Sérénissime — cette ville qui demeure un miracle.

Venise à main levée est sans doute l'un des plus beaux livres, et l'un des plus personnels, de ce grand poète vaudois.

* Pierre-Alain Tâche, Venise à main levée, Le Miel de l'Ours, 2016.