29/06/2017

L'art de la mosaïque (Jean-Louis Kuffer)

par Jean-Michel Olivier

images.jpegJournaliste, romancier, poète, essayiste, blogueur infatigable, mais aussi peintre et animateur de revue littéraire (Le Passe-Muraille, créé en 1992), Jean-Louis Kuffer a plusieurs cordes à son arc. Et une brassée de flèches dans son carquois. Également à l'aise dans le roman et la chronique littéraire (quiconque voudra connaître la vie littéraire en Suisse romande depuis quarante ans n'aura qu'à se plonger dans ses Carnets), il explore, dans chacun de ses livres, une nouvelle forme d'écriture.

Aujourd'hui, avec La Fée valse*, son dernier livre, Kuffer entraîne le lecteur dans un vertige de personnages, de scènes fantasmées, de situations drolatiques ou tragiques, cruelles ou surprenantes. Ce sont des textes courts (une page au maximum), vifs, colorés. Chacun pourrait être le germe ou le noyau d'un roman. Mais Kuffer les garde à l'état de pépites. D'éclats. D'éclairs de poésie.  Si l'écriture — selon le mot de Cingria — est « l'art de l'oiseleur », Kuffer possède celui de la mosaïque. Chaque texte est une pierre savamment peinte (une miniature) qui trouve sa place et son sens dans l'ensemble du livre. 

Unknown.jpegLe plus étrange, dans ce livre foisonnant et singulier, c'est que cette mosaïque humaine bouge et danse sans cesse. À peine a-t-on fixé un personnage qu'un autre le remplace ou entre dans la danse. Ici c'est une valse à trois temps au rythme tantôt rapide, voire effréné, tantôt mélancolique (« valse mélancolique et langoureux vertige » disait Baudelaire). Le lecteur, à chaque page, est pris dans ce vertige et invité, sans cesse, à changer de cavalier. Ce qui fait tout le charme et le force de cette Fée Valse qui fait danser les mots et valser les personnages de toutes les époques, de tous les pays, de toutes les langues. 

* Jean-Louis Kuffer, La Fée valse, éditions de l'Aire, 2017.

16/06/2017

Information ou désinformation

Par Pierre Béguin

Dans son émission de jeudi dernier, le téléjournal (le TJ, comme on dit) se fend d’un reportage de deux minutes sur le CEVA, le début du percement du tunnel de Champel et, accessoirement, sur les problèmes trop souvent occultés que génère ce chantier pharaonique. On aurait pu s’attendre à deux minutes d’information, ce fut plutôt deux minutes de désinformation. Quand on entend le chef des infrastructures CFF dire la bouche en cœur «qu’on propose dans toute la Suisse les mêmes règles, les mêmes normes, sans passe-droit», on croit rêver. Comment ce Monsieur pourrait-il ignorer que les oppositions des résidents de la Chapelle reposent justement sur le fait que les normes antibruit adoptées dans le tunnel de Champel sont bien supérieures à celles prévues dans le tunnel de Pinchat, quand bien même ce dernier est moins profond que celui de Champel? Comment peut-on prétendre appliquer les mêmes règles dans toute la Suisse alors que, sur un même tronçon, à un kilomètre de distance, les normes sont différentes? Faudrait-il conclure à un grossier mensonge pour désinformer les genevois? Et comment les responsables du reportage peuvent-ils laisser passer des affirmations (volontairement?) fausses sans veiller à une rectification par les parties concernées.

De même s’irrite-t-on à entendre M. Barthassat reprendre avec virulence le sempiternel refrain des autorités contre toute forme d’opposition: «Il est inadmissible qu’on prenne les genevois en otage… », refrain déjà entendu des dizaines de fois avec les mêmes accents culpabilisateurs. Comme me le disait il y a peu un ancien conseiller d’Etat et avocat dont je tairai le nom : «Les habitants de la Chapelle ont renoncé à faire valoir leurs droits en ne faisant pas opposition au CEVA». La formulation dit tout: faire opposition à un projet, c’est faire valoir ses droits; ne pas faire opposition, c’est y renoncer. Comment l’Etat peut-il s’offusquer d’oppositions citoyennes parfaitement légales lors même qu’il s’agit là du seul moyen pour ces citoyens de faire valoir leurs droits, irrémédiablement bafoués en cas d’abstention. Et celles ou ceux qui ne me croiraient pas feraient preuve d’une très grande naïveté. Je l’ai dit et je le répète: faire opposition est l’unique moyen de ne pas se retrouver écrasé. Et c’est bien ce qui s’est passé à la Chapelle: rappelons que les habitants de Champel se sont vus octroyer des mesures antibruit adéquates en compensation du retrait de leur opposition, alors que ceux de la Chapelle, ayant stupidement renoncé à toute opposition pour souligner leur adhésion au projet, se sont vus octroyer des mesures antibruit minimales, pour ne pas dire insuffisantes aux dires d’ingénieurs qui ne sont pas payés par le CEVA. Alors quand une sottise de l’Etat (et M. Barthassat s’est bien gardé de le souligner) a donné aux habitants de la Chapelle une seconde chance de formuler une opposition, ils ne se sont pas faits prier, expérience à l’appui cette fois, surtout après avoir dû affronter l’exceptionnelle mauvaise foi des autorités et des responsables du CEVA, et les nombreuses nuits sans sommeil dues au percement sauvage du tunnel – sauvage car totalement hors loi. Mais cette précision, les journalistes l’ont allègrement coupée au montage, comme d’autres d’ailleurs...

Enfin, une précision encore pour prévenir de futurs mensonges: quand l’Etat pointera d’un doigt accusateur les opposants pour justifier les dépassements budgétaires, ne vous laissez pas berner! Le budget du CEVA a explosé depuis longtemps, dépassant allègrement le seuil limite promis lors de la votation de 2009. Il suffit de savoir que les déchets du tunnel sont envoyés par camion à 400 kilomètres d’ici dans le sud de la France pour comprendre que ce n’est pas quelques oppositions légitimes qui changent la donne. Mais de cela, on n’en parle pas, comme de bien entendu…

 

 

01/06/2017

Deux personnages en quête de sens (Antoine Jaquier)

par Jean-Michel Olivier

images.jpegOn met un peu de temps à entrer dans le dernier roman d'Antoine Jaquier, Légère et court-vêtue*, qui oscille entre le roman noir et le portrait d'une génération passablement paumée. À quoi cela tient-il ? À l'intrigue, d'abord, qui ne démarre vraiment qu'après la page 50. Aux deux personnages principaux, ensuite, Tom et Mélodie, qui assument à tour de rôle le fil de la narration (une bonne idée). Archétypes de la « génération Y » (nés entre 1980 et 1999), Mélodie tient un blog sur la mode et Tom est photographie. Ils vivent les deux à Lausanne et passent leur temps à se tromper, se disputer ou se séparer. Tom a le démon du jeu et Mélodie une soif de reconnaissance qui va la mener logiquement à Paris où elle pénétrera enfin ce milieu de la mode qui la fascine. 
Comme dans les meilleurs romans noirs, Tom poursuivra sa chute, inexorable, tout au long du récit, en s'accrochant tantôt à Mélodie, tantôt à Dardana, une belle (et vierge, paraît-il) marchande d'amour albanaise qui le plaquera à son tour. 

Le troisième livre de Jaquier ne manque ni de punch, ni de rebondissements, souvent inattendus. images-1.jpegOn pense à bien sûr à son maître en écriture Philippe Djian (photo de droite), qui préfère la vitesse à l'approfondissement des personnages et des situations, la musique de la langue aux descriptions balzaciennes. Chez Jaquier aussi, tout va vite. On aimerait que Tom ait plus de bouteille, que Mélodie ait plus de chair et de lucidité. L'un et l'autre semblent entraînés dans un tourbillon d'événements qu'ils sont bien incapables de contrôler. 

Unknown.jpegPourtant, Jaquier frappe juste : les deux personnages principaux appartiennent bien à cette génération du marketing, du culte de l'apparence (la mode et la photo), des jeux video, des Pokemons (et du Club Dorothée). Génération d'enfants gâtés qui peinent à trouver leur place dans une société de plus en plus cruelle. Il accompagne ses deux héros dans leur quête d'identité (et de sens). Il les décrit avec la patience et le regard critique d'un entomologiste. Même si Légère et court-vêtue n'a pas la force (bouleversante) de son premier roman, Ils sont tous morts**, il vaut la peine de s'y plonger pour mieux connaître cette génération qui semble avoir toutes les cartes en main, mais ne sait pas comment les jouer.

* Antoine Jaquier, Légère et court-vêtue, roman, éditions de la Grande Ourse, 2017-

** Antoine Jaquier, Ils sont tous morts, roman, Poche Suisse, l'Âge d'Homme.

02:22 Publié dans Lettres romandes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : jaqju |  Facebook |  Imprimer | | |