07/01/2017

corps à corps

par antonin moeri

 

 Quand Gerti et Hermann (les deux personnages principaux de LUST d’Elfriede Jelinek, coll.Point) regardent des films porno dans le salon de leur villa bien aménagée, «l’entrée inopinée de l’enfant manque de dégénérer en une tragédie comparable au climat local». Il vient pour lire à ses parents «la liste de ses desirata, bourrée d’objets qui se font concurrence» et que lui seul, dans cette région peuplée d’ouvriers courbant l’échine, peut s’octroyer, au grand dam et à la colère des enfants de non-nantis qui ouvriront de très grands yeux devant le super scooter des neiges «pourtant interdit par l’Etat dans cette contrée» et que recevra sans faute le fils d’Hermann... Ayant vu son fils faire irruption dans le salon où les images hard défilent sur l’écran devant les voyeurs qui s’échauffent, la maman du petit «tente avec ses dents de tirer une couverture sur ses mamelons dénudés que le père à l’instant mordait encore». En vérité je vous le dis, le personnage de l’enfant doit avoir une fonction précise dans ce «roman» (Lust=plaisir, envie, désir, volupté, luxure) écrit avec un scalpel qui décortique les images véhiculées par la pub et autres langages, les mots du discours admis, les images figées, les expressions de tous les conformismes; cet enfant regarde par le trou de la serrure ou fait irruption dans le salon de la villa cossue; il a souvent vu le père mordre les tétons de sa mère ou plonger tête la première dans celle-ci (question de point de vue); il est instruit sur ce plan-là. Mais alors pourquoi assiste-t-il régulièrement, par le trou de la serrure ou en direct, à cette scène primitive qui (pour certains puritains) semble traumatisante et qui, je m’en souviens avec exactitude, me fit vomir en son temps? J’avais parfois le sentiment, en lisant LUST, que Jelinek utilise cet enfant (si j’ose dire) comme une métaphore: ne serait-ce pas l’attitude du lecteur qui serait ainsi mise en scène ou en accusation, ce lecteur qui semble se délecter en lisant les passages où le corps de Gerti (ses sillons, ses plis et ses callebasses) est maltraité avec une rare violence, celle dont use Jelinek dans son corps-à-corps avec la langue allemande?