22/01/2017

les désarrois d'un homme de loi

 par antonin moeri

 

Un texte (j’allais dire prodigieux, mais je déteste l’enflure des communicants, toujours prêts à utiliser des superlatifs, on devrait plutôt dire inclassable) de Herman Melville permet de confronter, permettez-moi l’expression, deux points de vue: celui d’un sexagénaire humaniste, homme de loi new yorkais, ouvert, tolérant, optimiste («Je suis un homme habité, depuis la jeunesse, par la conviction profonde que la meilleure façon de vivre est de prendre les choses du bon côté») et celui d’un de ses quatre employés, jeune homme livide et taiseux qui accomplit son travail avec exactitude et diligence. Or, toutes les injonctions, quelles qu’elles soient, adressées par le juriste à son clerc, celui-ci les rejette catégoriquement en articulant un bout de phrase qui agit comme un mantra ou qui vient ponctuer le texte de ce «récit» telle une écholalie susceptible de signaler un trouble psy ou neuro.

Mais Bartleby n’a rien d’un malade mental, c’est un homme parfaitement honnête qui, je le répète, accomplit sa besogne avec zèle et minutie. Le texte que nous lisons, c’est celui que l’avoué (ex-maître chancelier de l’Etat de New York) finira par écrire, tant cette «rencontre» avec le pauvre scribe l’aura ébranlé, perturbé, désarçonné. Adopter le point de vue de Bartleby (il donne le titre à la «nouvelle») c’est larguer les amarres et danser sur le flot des possibles, car on n’apprendra rien de cet individu mystérieux, ni où il est né, ni où il a grandi, ni ce que faisaient ses parents. Bartleby n’est pas un personnage habituel de fiction, il est très peu décrit, ne parle pratiquement pas, on ne connaît pas ses antécédents, Bartleby n’est qu’une perspective possible.

En affirmant qu’on ne sait rien du personnage, je manque d’exactitude car le lecteur apprendra une chose à la fin du récit: avant de trouver un emploi chez l’homme de loi philanthrope, Bartleby a travaillé dans le «Service des Lettres au Rebut», ces courriers qui ne parviennent pas à leur destinataire, «messages de vie qui courent vers la mort». Indication importante, puisque le clerc disparaîtra comme disparaissaient ces lettres au rebut, dans l’indifférence totale. Cette descente au néant est un scandale pour l’homme de loi, grâce auquel nous connaîtrons le destin de Bartleby.

Passer d’un point de vue à l’autre, c’est suivre la houle à l’assaut des récifs. Le lecteur voudrait adhérer au discours sérieux de l’ex-chancelier, désir sans cesse contrarié par les silences d’un être apparemment insignifiant mais dont la seule présence perturbe le quotidien paisible d’un narrateur déchiré, à la fois exaspéré et attendri, peu à peu convaincu que son clerc lui est envoyé par la Providence et qu’il lui sera impossible de renvoyer cet employé qui eût été un modèle s’il avait été plus prévisible, c’est-à-dire plus humain.

L’in-humanité et l’im-pertinence opposées au sérieux de l’homme raisonnable, ouvert dans la mesure où cette ouverture sert ses intérêts propres, cette tension parfois insoutenable entre la sympathie que le lecteur pourrait éprouver pour un des deux personnages principaux et la distance que ce même lecteur doit prendre la seconde d’après, cette tension entre compassion et fou rire caractérise, je crois, l'ironie qu’on retrouve chez un Gogol, un Kleist, un Kafka ou un Beckett qui ont (chacun à leur manière) exploré une zone calcinée entre paisible normalité et troublante a-normalité.

Herman Melville: Bartleby, GF, 1989, avec une passionnante postface de Gilles Deleuze.

19/01/2017

BB, un mythe français (Marie Céhère)

 

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par Jean-Michel Olivier

Le Général de Gaulle disait qu'il n'avait qu'un seul rival sur la scène internationale : le reporter Tintin. C'était faire peu de cas de Brigitte Bardot, une icône autrement plus encombrante, car universelle et vénérée. Vénéneuse, même. C'est ce mythe qu'interroge Marie Céhère dans l'excellent livre qu'elle consacre à cette fille de bourgeois qui rêvait d'être danseuse avant d'être repérée par un directeur de casting…

Car, bien sûr, rien ne prédisposait BB à faire du cinéma : une petite vie tranquille, des parents qu'elle vouvoyait, des cours de danse, une sœur plus douée qu'elle… Personne ne se souvient des premiers films de BB — et pour cause. Elle n'y fait qu'une apparition timide, y murmure une ou deux répliques et ne crève jamais l'écran, comme on dit. Pourtant, sur la pellicule, quelque chose se passe. Un frémissement. images-7.jpegUn éclair de lumière. Et cette bourgeoise aux goûts très « middle class » enchaîne les films et enchante les hommes qu'elle côtoie. Les acteurs (Samy Frey, Jean-Louis Trintignant) tombent comme des mouches. Et certains réalisateurs en font leur égérie (Roger Vadim, Louis Malle, Jean-Luc Godart). Sa carrière est lancée. Le mythe est en voie de construction. Pourtant, BB y semble indifférente. Ou plutôt elle fait tout pour demeurer une femme « normale », proche des Français, peu soucieuse de son aspect glamour (elle reçoit les journalistes en jeans, les cheveux dénoués et les pieds nus). 

images-5.jpegLes mythes ont la peau dure : ils naissent à l'improviste (qui aurait pu prédire une carrière fulgurante à cette brunette devenue blonde et assez médiocre comédienne ?), se développent, se ramifient, pour devenir, avec le temps, une parole et une image que l'on partage. Il suffira de quelques films (Et Dieu… créa la femme, Le Mépris, Une Femme est une femme) pour provoquer le scandale et assurer l'avenir du mythe. Ensuite, même quand BB mettra un terme à sa carrière, elle demeurera la femme la plus populaire de France, au point d'être statufiée dans toutes les Mairies de la République sous le traits de Marianne.

Marie Céhère (photo de droite) déplie le mythe avec finesse (et tendresse). Elle revisite la carrière de BB, film après film, éclaire les zones d'ombre et donne la parole à quelques témoins essentiels. Elle décortique, en particulier, le rapport difficile (paradoxal) que BB a entretenu avec le cinéma. images-8.jpegEt sa manière, libre et insouciante, de vivre son statut de star (Edgar Morin avait débroussaillé le terrain) en inventant une nouvelle « femme française », vive, drôle, mutine, moderne, suivant toujours les mouvements de son cœur (car le cœur a toujours raison).

Même ces dernières années, alors que le cinéma n'est plus qu'un souvenir, dans ses combats pour la cause animale ou ses déclarations quelquefois bleu marine, BB reste un mythe indépassable, un éclair de bonheur, un éclat de rire, que Marie Céhère restitue parfaitement dans son petit essai qui est d'abord un livre d'amour et d'hommage.

* Marie Céhère, L'art de déplaire, Pierre-Guillaume de Roux, Paris, 2016.