12/03/2017

Un plaisir trop bref

Par Pierre Béguin

 

Je me délecte toujours à la lecture des correspondances d’écrivains. Tout d’abord parce qu’elles constituent à leur manière une sorte d’autobiographie bien plus éloquente que les traditionnelles biographies parfois convenues et ennuyantes. Ensuite parce que leurs postures sont aussi variées que révélatrices. Certains écrivains, dans l’intimité, restent si imprégnés de la conscience d’être plus tard publiés et lus par le grand nombre qu’on les sent retenus, circonspects, attentifs, pour ne pas dire policés, voire carrément poseurs, traquant le mot juste tout en feignant la spontanéité (je pense par exemple à Samuel Johnson ou à André Gide pour lequel la correspondance devait assurer son immortalité autant que son œuvre). Ceux-ci mettent dans leur correspondance le moins possible d’eux-mêmes sous des apparences de sérieux et de profondeur.

D’autres ne se préoccupent pas du «grand art épistolaire» (selon la formule de Samuel Johnson), plongeant avec délice et naturel, en toute hâte et sans jamais adopter la moindre pose, dans cet univers de réjouissances et de plaisirs, aussi futile puisse-t-il paraître parfois. C’est le cas de la correspondance que je suis en train de lire ces jours-ci: «Ce mot en toute hâte, lcapote3 (4).jpga poste ferme dans dix minutes» écrit Truman Capote – puisque c’est de lui qu’il s’agit – à un ami. Et plus loin: «Quel plaisir trop bref que vos lettres!» exacte définition de ce que sont les siennes, un plaisir trop bref. Lui qui polissait sans relâche la moindre phrase parue sous sa signature s’est livré à l’exercice épistolaire avec un naturel et une spontanéité étonnante, parlant sans retenue de ses blessures, de ses succès, de ses échecs. Comme s’il ne croyait pas une seconde que ses lettres pussent être publiées un jour…

Truman Capote adorait les commérages – en écouter autant qu’en colporter. Et ce penchant, il faut bien l’admettre, convient parfaitement au genre épistolaire, lui apportant cette saveur que la futilité du contenu pourrait rendre insipide: «Envoyez-moi encore une de ces lettres pleines de vos merveilleux commérages. J’ai l’impression qu’on est ensemble à boire un martini». Car la correspondance est un plaisir partagé. Ainsi, le célèbre auteur de De Sang froid n’hésite pas à ordonner, voire à quémander, lorsque la paresse ou l’indifférence de son correspondant vient à le priver de ce partage de midi attendu: «Monsieur – Pourquoi ne répondez-vous pas à ma lettre? Je n’en écris que pour avoir le plaisir d’en recevoir en échange. Veuillez considérer que c’est donnant donnant» écrit-il à John Malcolm Brinnin, poète et professeur d’université, le 15 juillet 1950. – Je me souviens que, étudiant à Londres, j’écrivais de très longues lettres dans le seul espoir d’en recevoir de plus longues encore, espoir souvent déçu; mais contrairement à Truman Capote, je n’ai jamais osé m’en plaindre aux intéressés. Comme tout enfant en manque d’affection, le romancier américain aimait ses amis sans réserve mais exigeait d’eux le même engagement. Se sentant très vite trahi ou abandonné, il ne pardonnait pas à ceux qui l’avaient offensé. Et une lettre sans réponse pouvait constituer une offense à ses yeux…

Pour obliger ses correspondants les plus paresseux à lui écrire, il avait inventé un jeu: le CLI – Chaîne de Liaisons Internationales. L’enjeu est de dresser une liste de noms en s’arrangeant pour que chacun de ceux qui y figurent ait un lien avec celle ou celui qui le précède. Le jeu consiste à avancer le plus loin possible dans la chaîne tout en aboutissant au nom le plus ahurissant. Sa combinaison préférée permettait, en partant de Cab Calloway, d’arriver à Adolph Hitler. Selon les calculs de Truman Capote, et c’est ce qui le délectait, seuls trois noms s’intercalaient entre le plus célèbre jazzman et l’incarnation du mal absolu.

«Une lettre dont le seul but est de transmettre une information ou de faire plaisir à son destinataire n’est pas une vraie lettre. Une vraie lettre peut atteindre ces deux objectifs par surcroît, mais sa fonction première est d’exprimer la personnalité de celui qui l’écrit» prétend l’écrivain et critique anglais Lytton Strachey. Voilà pourquoi j’aime lire la correspondance des écrivains, voilà pourquoi j’aime celle de Truman Capote.

Et dire que les sms, les mails, les réseaux sociaux – tout ce qui tue le véritable échange épistolaire – risquent fort de priver les futures générations du plaisir trop bref de lire des correspondances d’écrivains!

Un plaisir trop bref, Truman Capote, 10/18, 2007

 

 

09/03/2017

Un père reste un père (Alain Bagnoud)

par Jean-Michel Olivier

images.jpegC'est un roman dense et complexe, qui revisite les années 70, mais aussi notre époque, que nous donne Alain Bagnoud avec Rebelle*, son quatorzième livre.

Tout commence, ici, dans un bistrot valaisan, où le nouveau venu (Jérôme Saint-Fleur, un journaliste à la dérive) est tout de suite intégré à la communauté bruyante, joyeuse et avinée des piliers de bar. C'est en sortant du bistrot, la tête levée vers la Grande Ourse, sa bonne étoile, que Jérôme va tomber sur Bob Marques, un guitariste de blues, qui était son idole, autrefois. Cette rencontre — à la fois retrouvailles avec sa jeunesse perdue et besoin de reconnaissance — va bouleverser sa vie dans les mois qui vont suivre.

Unknown.jpegLe roman de Bagnoud est construit sur une série de rencontres et d'interrogations. Autour de cette ancienne gloire du blues gravitent deux femmes, Marylou et Carole. Tandis que la première ne quitte pas Marques d'un pas, la seconde aime les marches en montagne et fréquente assidûment une secte (qui fait penser, bien sûr, à l'Ordre du Temple Solaire). Jérôme est invité à jouer de la guitare avec Marques. Le résultat est concluant. Une tournée est organisée. Jérôme est parvenu à se faire reconnaître de son idole, ancienne figure paternelle. 

Et désormais le roman de Bagnoud touche à son centre névralgique : la recherche du père. En bon journaliste, Jérôme va poursuivre son enquête sur le terrain. Il ne va pas tarder à retrouver deux anciens compagnons de sa mère : Joseph Dalin et Frank Rivet. Le premier, après avoir été prof, est écrivain et le second est un politicien en vue qui semble avoir renié les idéaux de sa jeunesse. L'un et l'autre pourraient être le père que Jérôme n'a pas connu…

Cette enquête, on le voit, qui est une quête des origines, tourne entièrement autour d'un personnage mystérieux : Luce, la rebelle indomptable, qui voulait un changement de vie total. « Des fleurs, de l'herbe et de la musique. » Luce est la mère de Jérôme et vit à l'écart du monde. images-1.jpegDevenue artisane, elle a coupé les ponts avec son passé contestataire — et ses anciens amants. Jérôme l'oblige à remuer les braises, à s'expliquer, à révéler les secrets qu'elle garde jalousement. On revisite ainsi les belles années du Flower Power, la liberté, les utopies. Même si le mouvement a été rattrapé par la réalité du monde de l'argent (le libéralisme, la globalisation), les rêves qu'il a semés ne sont pas totalement oubliés.

Roman dense et complexe, qui se passe presque entièrement en Valais (avec quelques incursions à Genève !) et brosse une galerie impressionnante de personnages, Rebelle poursuit une quête de vérité qui est d'abord une interrogation des origines : si la mère est unique et prend beaucoup de place, les pères (imaginaires) sont nombreux et se bousculent même au portillon (Marques, Dalin, Ravet, Kapoff) ! On laissera au lecteur le soin de découvrir le fin mot de l'affaire…

Ce qui est sûr, avec Alain Bagnoud, c'est que l'affaire est loin d'être classée !

* Alain Bagnoud, Rebelle, roman, éditions de l'Aire, 2017.