19/03/2017

écrire ou vivre?

antonin moeri

 

Avant le sexe triste que Michel Houellebecq met en scène avec tant de délectation dans ses romans, il y eut ce qu’on pourrait appeler la dépossession de soi que l’amour assouvi peut entraîner... Je ne cessais de songer à cette idée schopenhauerienne en lisant un texte bref (56 pages) que Beckett écrivit en 1945 mais ne fit paraître qu’en 1970 aux Editions de Minuit.

Un narrateur plutôt anorexique essaie de se souvenir. Comment les choses se sont-elles passées la première fois qu’il fut entraîné dans le tourbillon? Allongé sur un banc après la mort de son père, le voilà obligé de plier les genoux pour laisser la place à une inconnue qui lui a dit: «Faites-moi une place!». Cette inconnue revient le lendemain et le surlendemain. Elle lui demande de poser ses pieds sur ses genoux à elle. L’homme sent une légère excitation sexuelle. «Quand on n’est plus soi-même on est n’importe qui, plus moyen de s’estomper».

Cette dépossession, il la vit à contre-coeur. Il ne peut résister à une force qui le pousse vers un but qui n’est pas le sien mais celui de la nature. Pour essayer de se préserver, il va se réfugier dans une vieille étable abandonnée remplie de bouses de vache. C’est exactement le lieu où le sentiment amoureux envahit notre étrange narrateur. Sentiment dont il a entendu parler à l’école, au bordel, à l’église, dans les romans... Ne sachant s’il aime vraiment cette Lulu qu’il décide d’appeler désormais Anne, il revient au banc public. Anne est là, chaudement vêtue à cause du froid... Il pleure en regardant son manchon. Il s’assied à côté d’elle. Elle chante une vieille chanson.

En rédigeant son texte, il se rappelle qu’il y était question de citronniers, dans cette chanson... Un autre détail lui revient: il est retourné au banc quelques semaines plus tard, alors qu’il pleuvait. Ils marchent de long en large. Il lui prend le bras. Il regarde sa figure «comme suspendue entre la fraîcheur et le flétrissement». Elle lui parle de son p’tit apparte sympa en haut d’une vieille maison. Elle se déshabille lentement. Il remarque qu’elle louche. Il va dans l’autre pièce, sort les meubles pour les empiler dans le couloir. Il garde le sofa. Elle lui apporte des draps.

Il se réveille le lendemain, les draps en désordre, Anne à côté de lui, nue naturellement. «Ce qu’elle avait dû se dépenser! (...) Ce fut ma nuit d’amour». Sa vie s’organise dans la maison. Une fois par jour, elle vide la marmite (dans laquelle il fait ses besoins). Elle nettoie la chambre une fois par moi. Il l’entend chanter dans l’autre pièce. Un jour, elle a le culot de lui annoncer qu’elle est enceinte de quatre ou cinq mois (de ses oeuvres à lui, au narrateur). Avortez! Avortez! Voyons!

«A partir de ce jour-là, les choses allèrent mal dans cette maison, pour moi, de plus en plus mal... Elle venait tout le temps m’assassiner avec notre enfant, me montrant son ventre, ses seins, me disant qu’il allait naître d’un moment à l’autre, elle le sentait qui bondissait déjà (...) Ce qui m’acheva, ce fut la naissance (...) Les hurlements défiaient toute concurrence. Ils me poursuivirent jusque dans la rue». Où il contemple les étoiles.

A la sympathique vie des chaumières, l’étrange narrateur préfère un autre exil. Il préfère chercher au ciel les chariots que son père, le premier, lui avait montrés. Il préfère jouer avec les cris du nouveau-né qu’il entend au loin. Il préfère s’avancer, s’arrêter, s’avancer, s’arrêter. Le bruit de ses pas lui fait du bien. Il aura cédé au génie de l’espèce mais refusera de se ranger au modèle commun. La musique et le jeu prennent le dessus sur l’accommodement et les contingences.

Le lecteur pourra méditer longuement sur ce choix. Et sur ce bref texte dans lequel on découvre, avec quel plaisir, des thèmes qui seront développés dans Molloy, Malone meurt, Godot, Fin de Partie etcetera...

 

Samuel Beckett: Premier amour, Minuit, 1970

16/03/2017

La mort en ce miroir (Roland Jaccard)

   par Jean-Michel Olivier

Unknown-1.jpegOn ne présente plus Roland Jaccard, le plus célèbre vaudois de Paris, auteur de L'Exil intérieur* et de La Tentation nihiliste**, entre autres, de nombreux essais et d'innombrables (vrais ou faux) journaux intimes (Jaccard s'inscrit dans la lignée d'Amiel et de Benjamin Constant). Dans le paysage désertique de la littérature française, c'est l'un des seuls écrivains, il me semble, à tenir sa ligne, et avec style. Après avoir longuement tourné autour, il nous donne aujourd'hui un roman tragique et drôle, où il prend plaisir à multiplier les jeux de miroir. 

Cela s'appelle Station terminale***, et c'est un bonheur de lecture.

images.pngD'emblée, comme dans un miroir, le narrateur se dédouble. C'est l'idée de génie : deux frères, que tout sépare et oppose à première vue, mènent deux vies parallèles. L'un enseigne à Lausanne, il est marié, il a des enfants : sa vie est rangée comme une armoire appenzelloise. L'autre, au contraire, mène à Paris une vie du genre dissolue, il court le monde en quête d'émotions amoureuses, il écrit, il est fasciné par les jeunes filles asiatiques, les franges sur le front et Louise Brooks (suivez mon regard!). Il passe son temps à le perdre en jouant du ping-pong et en allant se dorer la pilule dans diverses piscines (Pully, Deligny). 

Un jour, ce frère de mauvaise vie meurt dans un accident de voiture. Vrai accident ou suicide maquillé ? Personne n'est capable de le dire. C'est son frère bien-pensant, accouru de Lausanne, qui va découvrir, à Paris, le journal de ce vieux débauché. Malaise. Perplexité. En lisant les pages écrites son frère, il va trembler de rage, de colère et d'indignation, car celui-ci ne cache aucun détail de sa vie sulfureuse (au contraire, il semble ravi d'exhiber ses défauts). Il annote les passages qui le scandalisent. Il essaie de se protéger des poisons prodigués par ce frère trop libre et trop intelligent.

Mais cette vie de liberté l'oblige aussi à se poser des questions. N'aurait-il pas rater quelque chose ? La vraie vie ne serait-elle pas ailleurs, comme le disait Kundera ?

Alors, pour ternir l'image de ce frère écrasant, l'homme rangé décide de livrer au public ces pages sombres et pleines de poison. C'est la vengeance qu'il choisit : révéler la vraie nature de ce frère qu'il envie en secret. Mais cette vengeance, il le sait, risque bien de se retourner contre lui.

« La question que se pose Marie, c'est : comment vais-je vivre ?

La question que je me pose quotidiennement, c'est : comment vais-je disparaître ? »

Un roman drôle et caustique, où Jaccard entreprend, en bon disciple d'Amiel, son propre procès. Au lecteur de livrer son verdict !

* Roland Jaccard, L'Exil intérieur, PUF, 1975.

** RJ, La tentation nihiliste, PUF, 1989.

*** RJ, Station terminale, roman, Serge Safran éditeur, 2017.

15/03/2017

Vernissage, ce soir, de Regards croisés sur Genève (Slatkine)



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Vingt et un auteurs vous entraînent à travers Genève. Grâce à ces textes drôles, engagés, rêveurs, haletants, nostalgiques ou critiques, vous découvrirez des quartiers, des rues de Genève mais aussi les secrets, les traces d’histoires passées, les flux et les reflux qui agitent une ville.

Alain Bagnoud, Olivier Beetschen, Pierre Béguin, Laurence Boissier, Anne Brécart, Daniel de Roulet, Jean-François Duval, Catherine Fuchs, Silvia Härri, Joseph Incardona, Max Lobe,  Antonin Moeri, Jean-Michel Olivier, Georges Ottino, Michaël Perruchoud, Valérie Poirier, Guillaume Rihs, Marina Salzmann, Aude Seigne, Luc Weibel, Jean-Michel Wissmer, tous écrivains vivant à Genève nous donnent à lire leur ville, accompagnés par les encres inédites de Pierre Wazem.

Puisse cette promenade littéraire inciter les lecteurs à ouvrir tout grand leurs yeux dans le sillage des écrivains dont ils partagent le quotidien !


Préface de Darius Rochebin