01/10/2017

Les Carnets de Cora O'Keeffe (Épisode 1)

On nous a reproché, parfois, à Blogres, d'être un club exclusivement masculin. Ce qui n'était pas faux — même si, quelquefois, nous avons ouvert nos colonnes à des contributions féminines. C'est pourquoi, aujourd'hui, nous sommes particulièrement heureux d'accueillir parmi nous Cora O'Keeffe, enseignante d'Anglais à Genève et surtout grande lectrice. Elle nous fera partager, une fois par semaine, les plus belles pages de ses carnets. 

Blogres. 

Épisode 1 : Qui est Cora O'Keeffe ?

grand meaulnes,lecture,cora o'keeffe,toronto,francophonieIl y a longtemps, on m’a dit que j’étais une bonne lectrice. Je peux dire aujourd’hui que j’en suis enfin fière et que je courtise dans mon cœur ce compliment venant d’un homme brillant, un Français, très érudit, décoré des palmes académiques. Un éditeur francophone pour qui je travaillais dans le Canada anglophone. Pourtant, je ne suis pas une lectrice érudite, j’aime lire et certains mots me font chavirer. Certains me font même perdre la tête. C’est pour des mots écrits sur du papier lettre de l’hôtel Skydome de Toronto que j’ai traversé l’Océan. C’est de ce ravissement que je parle quand j’aime. Parfois, d’une lecture il ne me reste presque rien, rien d’analytique en tout cas, rien que l’on pourrait saisir dans quelque schéma. Je me suis d’ailleurs souvent sentie à l’écart, en perte de mots et de perspective quand on me demande si j’ai lu tel ou tel livre. Je manque sûrement d’intelligence. 


Chaque printemps je lisais Le Grand Meaulnes. Cinq années de suite à l’arrivée des beaux jours en mars quand la lumière change de teinte et devient d’une clarté éblouissante et reconnaissable entre toutes, je reprenais mon exemplaire tout écorné de l’année précédente et me mettais à le relire en pensant à Corinna Bille qui le chérissait tant. Peut-être était-ce une lecture clandestine qui ne m’était pas destinée et que j’observais avec fascination ? Peut-être était-ce un devoir de transmission qui me portait sans m’emporter ? Quelle magie a pourtant opéré alors que l’empreinte s’est fondue en moi ? Quelle trace me reste-t-il de mes lectures ? Une fête mytérieuse ? des adolescents en quête d’aventure ? un coup de foudre éclatant et explosif ? la disparition de la fiancée aux noces de Galais ? 

Je m’appelle Cora O’Keefe, je suis enseignante à Genève. J’écris pour Blogres, le blog des écrivains de la Tribune de Genève qui invite la lectrice que je suis à m’exprimer en toute liberté.

28/09/2017

Pâles lumières du passé (Isabelle Flükiger)

par Jean-Michel Olivier

FluckigerIsabelle.jpgIsabelle Flükiger nous avait bluffés avec son premier livre, Du Ciel au ventre (2003)*, escapade délurée de deux amies qui font route vers Paris. On pensait à Thelma et Louise, le road-movie de Rodley Scott, ou encore à Virginie Despentes. Dans cette voix, il y avait quelque chose de déjanté, de joyeux, d'irréductible.

Dans les livres suivants, Isabelle Flükiger a poursuivi sa voie, mais elle semble s'être assagie. Il y a six ans, elle se lançait dans l'écriture de Best-seller** (voir notre critique ici), un roman étonnant qui mêlait aux soucis quotidiens d'un écrivain les problématiques sociales de l'immigration, de l'exclusion et du racisme. 

Aujourd'hui, une fois encore, Isabelle Flükiger change son fusil d'épaule en nous donnant Retour dans l'Est***, un voyage d'une semaine en Roumanie, où la narratrice accompagne sa mère qui veut revoir le pays de son enfance.

La tonalité du livre — qui est un récit et non un roman — est plus grave que dans les livres précédents. C'est le récit introspectif d'une femme qui part en quête de ses racines. Sa mère, juive et roumaine, a quitté son pays pour venir s'établir en Suisse, où elle a rencontré son mari. La Roumanie, pour elle, est devenue le pays mythique de l'enfance et de l'adolescence. Un pays fantasmé qu'elle a transmis à sa fille Isabelle qui aimerait bien, cependant, en avoir lie cœur net. Elles décident de partir toutes les deux pour Bucarest. Mais sur place, que reste-t-il de ce pays fantasmé ? La mère entraîne sa fille dans les méandres de la ville encore marquée par la dictature des époux Ceausescu. « Ma mère et moi, nous marchons aujourd'hui dans un pays qui n'est plus le sien, c'est terminé. Je voulais savoir de quoi est faite la musique de mon enfance, mais ce n'est pas ici qu'il faut chercher. »

RetourEst.jpgAu fil des jours (le voyage dure une semaine), des paysages et des rencontres, Isabelle reconstitue des bribes de son histoire, ou plutôt de l'histoire de sa mère, dédaignée par sa propre mère et « trop gâtée » par son père. Ce faisant, elle espère réconcilier sa mère avec son passé, et mettre au jour ses propres racines. Mais l'histoire de sa mère est pleine de lacunes et de brèches. Et la lumière qui entre par ces brèches ne suffit pas à éclairer totalement le présent.  La fable de la lampe Gallé, illustrée par la couverture du livre, trouve ici tout son sens : le passé reste indéchiffrable et ne jette aucune lumière sur le présent. 

Reste l'amour d'une mère. Cette brèche, c'est « l'essence de la vie ». C'est grâce à elle que l'histoire se transmet, de génération en génération, de pays en pays, de déracinement en déracinement. 

Être soi, c'est être déchiré. Et Isabelle Flükiger parle très bien de ce déchirement.

Photo d'Isabelle Flükiger © Charly Rappo.

* Isabelle Flükiger, Du Ciel au ventre, roman, l'Âge d'Homme, 2003.

** Isabelle Flükiger, Best-seller, roman, éditions Faim de siècle et CousuMouche, 2011.

*** Isabelle Flükiger, Retour dans l'Est, récit, éditions Faim de Siècle, 2017.