12/11/2017

Les Carnets de Cora (Épisode 7)

Épisode 7 : thème et variations

imgres.jpgOù les mots nous mènent-ils ? vers quelle crypte ou chapelle ? quel tombeau ou supplice ? vers quelle renaissance ? Le poème adolescent que j’ai publié dans l’épisode 4 de mes carnets « Le viol du corbeau » m’a valu une censure (algorithmique) et le déploiement public d’un tourment dans la masse du monde. Comment ai-je pu lâcher ce poème dans le chaos des réseaux sociaux, comme on largue un « pavé qu’on avait sur le cœur » ? Je me suis ainsi écartée de l’intention première des Carnets qui était de partager ma passion des mots et des livres. Reviens-y !

Aujourd’hui j’aimerais tant retrouver mes deux chênes et m’amarrer à leurs troncs vigoureux. Mais novembre campe déjà dans ce coin de terre entre Thonon et Évian, le vent pousse avec force les feuilles contre la haie de lauriers et la pluie verglacée trempe la moquette qui me sert de pelouse. Où vais-je accrocher mon hamac ? Je peine à imaginer un coin sec et au chaud pour lire, si essentiel à mes vagabondages imaginaires. Les livres risquent de s’abîmer, ils craignent l’eau tout comme moi. C’est pourquoi j’emmène ma couverture de laine ainsi que mes livres à l’intérieur. Je n’ai pas besoin d’un espace immense, juste d’une pièce pour le moment avec beaucoup de lumière et de chaleur. Je jette une bûche dans le feu qui s’enflamme déjà. Isis, la souveraine minette des lieux, approuve et vient se lover sur mes genoux. J’observe à travers la baie vitrée deux arbres solidement ancrés et reliés souterrainement.


imgres.jpgPourquoi ai-je tant aimé certains livres (Les Jardins de Georgette, Sous le silence, Eugénie et Heureux qui comme…) alors que d’autres livres peinent à m’émouvoir ? Tous les textes rencontrent-ils leurs lecteurs ? Leur font-ils signe comme quand la magie opère ? Y a-t-il une recette ?

J’aime à penser que les auteurs que j’aime lire sont avant tout de grands lecteurs, d’authentiques poètes qui savent jouer des mots et des sonorités comme d’une partition, relevant le pari de nous faire entendre la musique des mots et de nous restituer cette relation si intime entre la langue et le monde.

Quand la langue est une ligne horizontale sans relief, le sens ne devient-il pas indiscernable ? La vibration inaudible, comme l’ordinateur qui écrase le son et le réduit à sa plus simple expression ? Les mots n’ont-ils pas besoin d’harmoniques qui augmentent ainsi la profondeur et l’ampleur du sens ? N’est-ce pas la condition première de la beauté d’un texte qui nous élève et nous ancre dans ce monde ?

09/11/2017

Testament paysan (Jean-Pierre Rochat)

par Jean-Michel Olivier

images.jpegPas de Prix littéraire, de médaille ou de Légion d'Honneur pour Jean-Pierre Rochat, écrivain, paysan et éleveur de chevaux des Franches-Montagnes. Il est hors concours. Pourtant, avec Petite Brume*, il publie l'un des livres les plus forts et les plus nécessaires de l'année.

Petite Brume est à la fois un roman réaliste et une fable poétique. Il raconte une journée, la dernière, la journée capitale, pendant laquelle Jean Grosjean, paysan de montagne, assiste, dépité et furieux, à la mise aux enchères de tout ce qui lui appartient. Cela commence par les machines agricoles, cédées une à une à vil prix. Puis vient le tour des bêtes : veaux, génisses, taureau. Un petit tour dans l'arène de sciure, comme au cirque, et la bête est mise à prix. Certaines vont rester dans les fermes voisines. D'autres vont partir en Suisse allemande, représentée par une forte délégation d'acheteurs d'Appenzell. 

Au fil de ce funeste 12 avril, cet homme qui a passé sa vie sur son domaine va perdre tout ce qui lui appartient. « On peut dire que je me suis crevé le cul toute ma vie, j'ai bossé de bonne humeur, heureux de ce qui m'arrivait, j'ai tout misé sur ma bonne étoile, et soudain, d'un coup, le petit train de mon bonheur déraille. » Son bonheur s'appelait Frida, sa femme adorée, partie au Canada avec armes et bagages rejoindre un autre homme. Depuis, enfermé dans les tracasseries administratives, écrasé de dettes et de commandements de payer, Jean Grosjean poursuit une lente et inexorable descente aux enfers.

Unknown.pngC'est la force de ce livre de décrire, pas à pas, minute après minute, l'inéluctable dépossession du paysan. On ne lui enlève pas seulement ses outils de travail (faucheuse, sarcleuse, etc.), mais surtout les bêtes qu'il aime, chacune à sa manière, à qui il parle et qui lui répondent. Il y a là de très belles pages sur la relation qu'un paysan entretient avec ses bêtes. Et sur le deuil que constitue, un jour d'avril, leur mise aux enchères. À prix ! À prix !

Le paysan aura-t-il la force de survivre à cette journée noire ? Heureusement, il y a Irina, une belle voisine, qui va tenter de le tirer du côté de la vie. Une nouvelle existence s'annonce. Mais est-ce possible, quand on a tout perdu ? Le suspense est parfaitement tenu par Jean-Pierre Rochat jusqu'aux dernières pages du livre, un livre à la fois sombre et généreux, d'une clairvoyance admirable, à la la langue poétique et charnelle.

Un grand livre, vous disais-je.

Si vous ne me croyez pas, allez y voir vous-même !

Jean-Pierre Rochat sur la RTS : https://www.rts.ch/info/culture/livres/8976129--j-ai-pens...

Jean-Pierre Rochat, Petite Brume, éditions d'autrepart, 2017.