• Les Carnets de CoraH (Épisode 26)

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    Épisode 26 : les Carnets fêtent leurs 6 mois !

    Georgia O'KeeffePour marquer cet événement, je l’accompagne d’un poème visionnaire. J’ai parfois l’impression étrange de voyager dans le temps, de voir défiler dans l’épaisseur des âges, des visages lointains et inconnus qu’il me semble, à force de les pister, reconnaître. C’est ici, Léo, un homme actuel (ordinaire) éclairé fugitivement par quelque éclat : un bateau lunatique, un visage peint, une cène frugale. Connaissez-vous cette excitation de suivre des apparitions sur une toile vivante, d’y lire les histoires à la fois courantes et communes, où l’on peut s’inscrire, prendre part ou se perdre ? Les êtres et les lieux se superposant à l’extrême, vibrant à l’unisson dans une transe cosmique.

     

    Vision I

    Léo à l’aube

    S’ébranle, la bouche humectée de gin

    Le halo d’une Marlboro opaque

    Le pouce vif musclé

    Une sifflée une taffe une pincée

    Léo sur le pont

    Seul au monde

    L’œil dans l’onde

    — Un va, un vient, un sort !

     

    Elle voit elle figure elle minaude

    Léo, mon Vinci, mon Caprice

    Léo tu pénètres le temps ?

    — Diable ce Léo !

     
    Georgia O'KeeffeEntre Toronto et Genève l’océan

    Large frontière entre les uns et les autres

    Disque lunaire tu rayonnes

    Au-delà du visible

    Artiste, venu, trahi

    L’un sur l’autre masqué

    Dans l’épaisseur du monde

    — Me fais-tu signe ?

     

    Georgia O'KEEFFE, Night Wave, 1928.

    Georgia O'KEEFFE, Sun Water Maine, 1922.

  • Venir grand sans virgules...

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    Mimo 1.JPG 

    Karim Karkeni nous parle du livre de Myriam Wahli, Venir grand sans virgules... paru dans la collection
    Alcantara, aux Editions de L'Aire. (A.B.)

    « Les mots commencent à se suspendre au-dessus de la table et quand ils arrivent dans mes oreilles ce sont des morceaux de coton c’est mou ça n’a plus de contour. »

    Celle qui a écrit ceci nous apparaît en noir et blanc, sur un des rabats de la couverture de son livre ; elle a un regard qui ressemble à un lac en hiver et sa main droite cherche un peu de douceur sur son épaule gauche. On devine sur ses bras qu’elle côtoie quelques hommes des cavernes.

    Il nous est dit qu’elle « serre les arbres dans ses bras », et c’est précisément comme ça que commence son livre, avec « la petite » tentant de ne faire qu’un avec le noyer, tout près de chez elle, dont on comprend vite qu’il la sauve souvent.

    « Dans mes yeux fermés j’ai pu repenser au bain de soleil avec l’arbre et c’était comme une soupe que l’on mange le jour après l’avoir cuite ça a plus de goût. »

    On peut tracer un parallèle avec le Cousin ajarien de « Gros Câlin », et c’est exactement de cela qu’il est question, d’une voix qui fait sauter les coffres fragiles de sa langue pour hurler à sa manière les hypocrisies et les mensonges de ceux qui font « pseudo pseudo », partout autour.

    Heureusement, il y a le Rossé, ce vieux chêne qui a la bonne idée d’être aussi un homme à l’écorce bienveillante pour qui ne se tartine pas des rengaines abrutissantes et des promesses d’éternité.

    « Le Rossé il dit souvent que les gens feraient mieux de balayer devant chez eux et de se sortir le cul des ronces avant d’aller renifler ce qui joue pas chez les autres. »

    Avec des paragraphes lancés comme les flèches de Guillaume Tell, mais des flèches ratant la pomme et se fichant au cœur du fils, Myriam Wahli dépiaute la pelote du propret et du bien comme il faut qui saucissonne souvent nos cervelets.

    Quand la corde de son arc cède, elle a encore autour du cou une hache pour s’attaquer à la commode et aux tiroirs où chacun doit rester bien à sa place, alors qu’ils feraient tellement mieux de vivre sans négliger leur peau, leur souffle et leurs rêves, dehors, avec les « choses qui sont déjà là et que tu peux sentir entendre goûter toucher. »

    En moins de cent pages, Myriam Wahli réussit à montrer combien l’écriture qui compte n’est pas inclusive, sponsorisée et « mentorisée », mais bien incisive, sans concessions et organique.

    En vingt-et-un chapitre bref, elle s’impose, loin des instituts, des collectifs, des résidences, des bourses et autres perfusions détox comme une plume de chouette effraie greffée sur un âne gris, histoire de lui apprendre à nager.

    Alors, caressant le bœuf loin de Marie, une écrivain est née. Olé.

    « Parfois il suffit d’être l’un à côté de l’autre en silence ça me fait le même effet que de m’asseoir au pied du noyer en rentrant de l’école on accepte de ne pas ouvrir la bouche et le vide n’existe plus.

    On est là. »

     

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  • La littérature en spectacle (Vincent Kaufmann)

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    par Jean-Michel Olivier

    28378927_1181513048646132_8410184824736122498_n.jpgOn connaît l'état moribond de la critique littéraire en Suisse romande (et en France). La critique universitaire n'existe plus, ayant relégué ses pouvoirs et ses fonctions à la critique journalistique, de plus en plus à l'étroit, hélas, au sein de quotidiens qui — crise de la presse oblige — maigrissent de jour en jour. Pour l'Université, un bon écrivain est un écrivain mort. Les écrivains vivants se replient sur les journaux. Autrefois, ils écrivaient des livres, les publiaient, disparaissaient de la scène publique : c'était l'époque des grands poètes (Mallarmé, Baudelaire, Lautréamont) ou des avant-garde littéraires (Blanchot, Barthes, Foucauld). Aujourd'hui, ils écrivent des bouquins (ou parfois leurs nègres), les publient (ou menacent de les publier) et occupent tout le temps le devant de la scène médiatique (Angot, d'Ormesson, Amélie Nothomb, Marc Levy, etc.).

    Les temps, décidément, ont bien changé.

    La critique littéraire n'existe plus, disais-je. Du moins en Suisse romande (qui a connu, pas si loin de nous, son âge d'Or avec des critiques comme Jean Rousset, Jean Starobinski ou Marcel Reymond). Eh bien non ! Il existe encore un critique qui sauve l'honneur de l'Université. Il s'appelle Vincent kaufmann. D'origine lausannoise, il enseigne la littérature et l'histoire des médias à l'Université de Saint-Gall. Unknown-1.jpegIl est l'auteur d'une biographie incontournable de Guy Debord (La Révolution au service de la poésie, Fayard, 2001) et d'un livre passionnant sur les aventures des théories littéraires (La Faute à Mallarmé, Seuil, 2111). Aujourd'hui, Vincent Kaufmann s'attaque de manière brillante et impitoyable à la littérature entrée (malgré elle ?) dans l'ère du spectacle.

    Certes, cela n'est pas nouveau. Les Salons littéraires existent depuis le début du XVIIe siècle (le célèbre Salon de Catherine de Rambouillet). Il s'agissait alors de petits cercles mondains, regroupant, autour d'une hôtesse lettrée, quelques esprits remarquables. Rien à voir, me direz-vous, avec les Salons du livre d'aujourd'hui, grandes foires commerciales où l'on vend tout et n'importe quoi (« Vous aimez le vélo ? Vous allez adorer mon livre ! »), où l'écrivain, sortant pour une fois de sa tanière ou de sa grotte (voir JMO, ici), vient se mettre en représentation parmi d'autres collègues et chercher à se vendre.

    Toute l'analyse de Kaufmann, grand lecteur devant l'Eternel, repose sur les intuitions développées par Guy Debord (dans La Société de spectacle, édition Quarto), mais aussi de Marshall McLuhan (« The medium is the message ») et de Régis Debray (Vie et mort de l'image, Folio). images-4.jpegPour aller vite, Debray divise l'histoire des médias en trois époques distinctes : la logosphère (époque de la parole vive, l'écriture restant l'apanage d'une caste de scribes triés sur le volet) s'étendrait des origines au XVe siècle, date de l'invention de l'imprimerie ; puis, la graphosphère, née du génie de Gutenberg, qui établit pour la première fois la notion et l'autorité de l'auteur (l'auteur signe ses livres et est maître chez lui : le livre est le fruit de sa pensée individuelle); et enfin, la videosphère, époque commençant avec les débuts de la télévision et qui marque l'entrée de l'écrivain dans l'ère du spectacle. Désormais — Debray ne l'avait peut-être pas prévu — nous sommes entrés dans l'âge numérique : l'écran a remplacé l'écrit (le livre), les journaux se lisent on line, et les réseaux sociaux sont en passe de mettre tout le monde d'accord en assassinant à la fois la presse (le journal papier est bientôt obsolète) et la télévision (qu'on ne regarde plus en live, mais en replay ou en podcast).

    Et la littérature dans tout ça ?

    Elle est entrée, bon gré mal gré, dans le spectacle. Pour un écrivain, désormais, il ne s'agit moins d'être lu que d'être vu. Et ceux qui refusent de jouer le jeu (comme autrefois des écrivains tels que Maurice Blanchot, Pierre Bourdieu ou Michel Foucauld) sont irrémédiablement exclus du système spectaculaire. Et ceux qui se prêtent au jeu (être vu, participer à des talk-shows ou des émissions de télé-réalité) doivent obligatoirement obéir aux règles du spectacle (car tout spectacle a ses règles). 

    Lesquelles ? 

    Vincent Kaufmann en énumère quatre principales.

    images-3.jpeg1) désormais, l'écrivain ne vient plus seulement parler de ses livres à la télé, il vient comparaître devant un jury (souvent composé de collègues) : c'est l'exemple de l'émission On n'est pas couché, dans laquelle l'écrivain (mais aussi le cinéaste, le chanteur, etc.) passe devant les procureurs Christine Angot et Yann Moix.

    2) Un bon écrivain du spectacle, comparaissant devant le tribunal populaire, doit maîtriser la culture de l'aveu : son livre doit livrer en pâture un événement tragique de sa propre existence (sous couvert d'autofiction). Les plus beaux exemples, analysés par Kaufmann, sont ici Christine Angot (et son fameux inceste), mais aussi Annie Ernaux (racontant comment son père a tenté d'assassiner sa mère ou racontant dans les moindres détails son avortement) et Serge Doubrovski (dans Le Livre brisé, il raconte la mort de sa compagne et chacun se souvient encore de la question de Bernard Pivot lors d'un Apostrophes : « C'est bien vous qui l'avez tuée, non ? »). 

    3) L'écrivain en représentation doit toujours se montrer authentique. Il ne doit pas mentir sur lui ou ses personnages (désormais, c'est la même chose). Il doit parler vrai, raconter sa vie, promettre de dire toute la vérité. Comme au tribunal.

    4) Et bien sûr, corollaire de l'authenticité : il ne doit pas mentir. Il doit être parfaitement transparent. Pas d'effet de style. Pas de jeu sur la langue. Pas de masque ou de posture théâtrale. Le lecteur (ou plutôt le téléspectateur ne doit rien ignorer de sa vie, de ses manies, de ses vices et de ses vertus.

    images-5.jpegVincent Kaufmann suggère une cinquième règle, une sorte de nec plus ultra, qui rajoute un supplément de valeur au spectacle : chaque livre doit être l'objet d'un sacrifice. Annie Ernaux, par exemple, exhibe le sacrifice de son enfant (dont elle se sentira à jamais coupable) dans L'Événement. Serge Doubrovski raconte le sacrifice de sa compagne (une sacrifice réel, puisqu'elle s'est suicidée) qui donne sens à son Livre brisé

    Comment sortir du spectacle ? C'est une question qui me passionne depuis toujours : elle est au cœur de presque tous les livres (en particulier, L'Amour nègre, Après l'orgie et Passion noire). Vincent Kaufmann l'approfondit avec infiniment d'intelligence et d'acuité. Son livre, Dernières nouvelles du spectacle*, est un régal de lecture. Sans doute un des plus importants livres de critique (littéraire, mais aussi médiatique, philosophique, sociologique) de ces dernières années. 

    Qui osait dire que la critique littéraire n'existait plus ?

    Certes, à Genève, à Lausanne ou à Neuchâtel, elle est moribonde. Mais à Saint-Gall, elle jouit d'une vitalité remarquable et qui fait chaud au cœur.

    * Vincent Kaufmann, Dernières nouvelles du spectacle (ce que les médias font à la littérature), Le Seuil, 2017.

  • Les Carnets de CoraH (Épisode 25)

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    Épisode 25 : Point de chute…

    Georgia O'KeeffeUn jour j’ai craqué. J’ai rompu le lien avec le réel. Séparée, disjointe, scindée. Il y eut un avant et un après, des plats et des verticales. Un hapax. Le ciel s’est ouvert, j’ai pris la ligne de fuite, glissé dans la faille pour t’y retrouver. Toi ma vision. Mon poète aux yeux gris verts promis à un destin éclatant. C’était à Toronto, j’avais l’âge du Christ. Je remuais ciel et terre pour te voir. Je tapais le sol de ma canne pour avertir les funambules de ma présence. Je parcourais la nuit avec les semelles de Rimbaud, enveloppée dans un long imperméable vert poussière. Je croisais des inconnus qui me reconnaissaient : « on vous a annoncé, on vous attendait. » D’autres ont cru retrouver l’âme d’une aïeule, sosie des temps anciens. J’appartenais à cette folie nocturne des rues illuminantes et des salons en enfilade. Rien n’ossifiait mon regard. Je prenais place dans les cœurs sans filtre. M’invitais à la table des solitaires sans rendez-vous, sondant sans peine la masse du monde et vidant une Newcastle. Où étais-tu ?

    unnamed.jpgLes signes étaient partout. Là, dans le ciel pâle d’une douceur sans limite, j’y sentais une présence qui me réconciliait avec le passé. Là, dans la transe qui réglait mes gestes et ma démarche. Je dansais même sans claudiquer. Un miracle ! Là, dans le tableau de Folon qui me servait de bouclier. Là dans l’odeur du café sucré. Là dans les visages et les lieux superposés comme pelures d’oignon. Je traversais l’épaisseur du temps et me retrouvais au cœur de trahisons ou de scènes antiques.

    J'ai vu les glaces brisées du palais,

    ton visage disparaissant sans reflet,

    tu continuais l'histoire d'une traversée,

    alors que je suivais le fil d’une écoute migrante.

    Cette chute à l’horizon de notre histoire

    nous a-t-elle déchaînés ?

     

    Georgia O'KEEFFE, Ritz Tower, Night, 1928.

    Georgia O'KEEFFE, Sun Water Maine, 1922.

     

  • Au centre du système Sollers

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    par Jean-Michel Olivier

    images-1.jpegCopernic (à gauche) ou Freud ? Héliocentrisme ou toute-puissance de l'Inconscient ? Ces deux révolutions ont modifié fondamentalement notre vision du monde. Mais qu'est-ce que le monde ? Et surtout : où est le centre, s'il y en a un ? Nicolas Copernic (1473-1543) renverse l'ordre des choses : au centre, il y a le soleil, et la Terre tourne autour. images-2.jpegÀ son époque, personne n'y croit. C'est une folie ! Et pourtant il a raison. Pour Sigmund Freud (1856-1939), le psychanalyste viennois, au centre, il y a l'Inconscient, surveillé par le terrible Sur-Moi. C'est un continent perdu, que Freud compare aux Enfers, un cloaque, un cimetière remplis de morts-vivants.

    images.jpegDans son dernier roman, Centre*, Philippe Sollers plonge tout de suite au cœur du tourbillon, dans l'œil du cyclone. Mais le centre ne se laisse pas aussi facilement approcher. Il faut franchir les paliers successifs de l'humaine comédie. Avoir un guide, des mots, la lumière du désir.  Dante avait sa Béatrice ; le narrateur de Centre a sa Nora, 40 ans, psychanalyste, accoutumée aux plaintes et aux ruses de l'âme humaine. 

    Unknown.jpegTout le roman procède par cercles concentriques et par associations. On passe ainsi de la Bible à Shakespeare (l'énigme d'Othello, raciste, antisémite, islamophobe ?), de la révolution freudienne à Baudelaire, de Rome à Venise, puis à Naples, d'un fait divers à la Trinité chrétienne, etc. Comme toujours avec Sollers, le ton est allègre, la navigation agréable. Le narrateur, qui est un « voyageur du temps », se laisse porter par les images et les mots. Les mots surtout, qui sont le centre névralgique du livre. « Le centre vient de partout, tourne autour de lui-même. » Seuls les poètes, peut-être, nous y donnent accès. Ce n'est pas un hasard, d'ailleurs, si Rimbaud, Baudelaire et un certain isidore Ducasse, dit aussi Comte de Lautréamont, traversent ces pages lumineuses et aériennes.

    « Là où c'était, je dois advenir », écrivait le psychanalyste Jacques Lacan dans une de ces formules dont il avait le secret. « Le cercle s'élargit, le centre s'approfondit, avec, comme conséquence, une commotion intense des dates. » Si la réalité est une passion triste, « le désir est un réel joyeux ».

    Comme la terre tourne autour du soleil, et le conscient autour du gouffre inconscient, le roman de Sollers se rapproche de ce point de fusion, en nous et en dehors de nous, où, par la grâce des mots, la poésie, la fulgurante des images, se déploie devant nos yeux un monde nouveau.

    * Philippe Sollers, Centre, roman, Gallimard, 2018.

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  • Les Carnets de CoraH (Épisode 24)

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    Épisode 24 : Fuir ou claquer…

    Retour en arrière 

    Georgia O'KeeffeLa fuite est mon mouvement. C’est comme si je trouais une brèche dans des lieux trop asphyxiants. La course à pieds est devenu mon instinct de survie. À neuf mois, je marchais. Mes genoux se sont écartés, mes os se sont arqués. Ma volonté s’est extraite de la nature et y a tracé un désir d’évasion, un goût pour les espaces lointains. Le traitement salutaire s’accompagnait de massages en eau de mer et de semelles spéciales à enfiler dans les chaussures. Mon handicap m’a donné une place dans la fratrie, en même temps qu’un regard lucide sur le monde. Plus jamais on ne m’abandonnerait l’été dans une famille d’accueil inquiétante. Plus jamais de sevrage forcé loin de la Méditerranée. J’aurai droit, me too, au bronzage, au sel sur la peau, au sable dans les cheveux. Dorénavant, je serais la petite dernière, celle qui est née après, claudiquant au bout de la ligne comme un terminus ou un bébé capote. La faille dans l’impossible, c’est mon destin.

    Fuite en avant  

    Georgia O'KeeffeÀ 17 ans, j’ai fui le prédateur, sombre corbeau au désir impératif et croque-la-mort. Fui le noir corbillard verrouillé où reposait le corps en bière. Fuir c’était d’abord sortir du corbillard. Fuir c’était marcher sans se retourner de Milhaud jusqu’à la plage de Montpellier et noyer la blessure dans la Méditerranée. Fuir c’était vivre ! Ôter la chape ! Souffler! Inspirer ! Expirer ! La fuite dans la vie, c’était ma chance.

    Ligne de fuite
    Georgia O'KeeffeLe choc fut tel qu’il me rendit au fil du temps sans mémoire. L’angoisse est devenue une obsession comme un fil qui en croise d'autres reliant des deux côtés de l’horizon une logique de la courbature et du tissage. Marche ! Cours ! Nage ! Danse ! Chante ! Le mouvement redonne vie aux lâches tissus comme une transe tonifie les muscles pour évacuer la colère, suspendre le mal. Et, chose étrange, les brûlures s'en vont en effet, sans éclat. (2 sur 10). Et ce qui fut — idées noires, cauchemars, crampes—, reste mais érodé par l'écoulement, le flux des sens. Traversé par la foudre, le corps subsiste, cahin-caha, brûlant, sclérosé, ce cocon de soie qui absorbe l’existence. 
    Ce corps est mon étoffe de soie indienne, ma Corah.

     

    Georgia O'KEEFFE, Black Abstraction, 1927. 

    Georgia O'KEEFFE, Pelvis with Pedernal, 1943.

    Georgia O'KEEFFE, Pelvis with the Moon, 1943.

     

  • Où sont passés les Maîtres (sur la misère universitaire) ?

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    par Jean-Michel Olivier

     

    Avec Philippe_photo Pierre Dragonetti.jpgÉtudiant en Lettres à Genève à la fin des années 70, j'ai eu la chance unique d'avoir non seulement des professeurs, mais des Maîtres. Je ne citerai ici que Jean Starobinski (dit « Staro «), Jean Rousset, Michel Butor, Georges Steiner et l'immense et regretté Roger Dragonetti (ici avec son fils Philippe, ami, collègue et fantastique musicien). 

    Je ne parle ici que des  « stars » du Département de Français. Mais il faudrait citer aussi les excellents Michel Jeanneret, Lucien Dällenbach ou encore  Philippe Renaud (qui s'occupait de la Littérature romande).

    On le voit : que du beau monde !

    Je ne veux pas tomber dans la rengaine nostalgique, mais je mets quiconque au défi de citer, aujourd'hui, un seul nom de professeur du Département de Français. Bien sûr, ils sont nombreux, et certainement bardés de diplômes internationaux. Et adoubés, sans doute, par la sororité des Études Genre qui occupe désormais le terrain universitaire.  Nombreux, donc, et parfaitement inconnus. Des professeurs sérieux, peut-être même compétents. Mais pas des Maîtres.

    28378927_1181513048646132_8410184824736122498_n.jpgQuant à la Littérature romande, qui occupait jusqu'ici un strapontin (car elle ne fait pas partie de la Littérature française!), elle est inexistante. Nulle et non avenue (a-t-elle d'ailleurs jamais existé ?). Personne n'en parle. Peut-être par souci de discrétion ?

    Je me souviens des lettres de Staro ou de Drago m'encourageant à suivre ma voie et à oublier le plus possible leur enseignement : écrivez ce que vous devez écrire, ce que personne d'autre que vous ne peut écrire !

    Leurs mots, leur voix, résonnent encore dans ma tête chaque fois que je m'installe à ma table de travail. 

    Et pas un jour ne passe sans que je les remercie !

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  • Jean-Michel Olivier à la Compagnie des Mots

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    Mardi 6 mars 2018 à 18h30, une soirée consacrée à Jean-Michel Olivier.
    Rendez-vous dès 18h15 au Box, à l'Auberge du Cheval Blanc à Carouge.

    La Compagnie des mots se réjouit de recevoir Jean-Michel Olivier pour son dernier roman "Passion noire", l'histoire d'une double passion, entre l'écriture et les femmes.
    Le roman dresse un tableau caustique de la comédie littéraire et des relations femmes hommes, particulièrement dans le contexte de la philosophie "genre" telle qu'elle s'est développée aux États-Unis.
    Professeur de français et d'anglais au collège de Saussure depuis 1978, Jean-Michel Olivier est également critique de théâtre, de musique et de littérature. Il a publié dans la Tribune de Genève et au quotidien La Suisse, de 1987 à 1994. En 1995, professeur invité à l'Université du Michigan, il présente un cours sur le thème "Littérature et histoire des idées en Suisse au 20e siècle".
    Il est également, depuis 2006, directeur de la collection « Poche Suisse » aux éditions L'Age d'Homme.
    Jean-Michel Olivier a reçu plusieurs prix littéraires: en 1999 le Prix artistique de la ville de Nyon pour l'ensemble de son oeuvre, ensuite "L'enfant secret" a reçu le Prix Dentan en 2004 et "L'amour nègre" le Prix Interallié en 2010.
    La soirée sera animée par Pierre Béguin.
     
    ... Et nous voilà de retour au Box, pour oublier le froid et se réchauffer avec des Mots ! ... Entre écriture et femmes -
    Au plaisir de vous voir et de vous revoir.
    Doina Bunaciu
    Présidente

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  • Les Carnets de CoraH (Épisode 23)

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    Épisode 23 : Sur un air de West Side Story [1]

    Un faux air d’ange

    Georgia O'KeeffeHier encore je pensais que chanter était l’expression la plus spontanée qu’il soit, comme un don offert en partage ou une grâce inégalement distribuée. Le talent, connu des anges et des castrats uniquement, me semblait une liberté privée de toute contingence. Comment ces voix aériennes réussirent-elles depuis la nuit des temps à enchanter les plus mécréants d’entre nous, comme les plus innocents ? L’organe est sans doute taillé sur mesure, tel un instrument affûté par une nature particulièrement aimable. Le souffle circule si naturellement au-dessus de la masse de nos membres sclérosés.

    Une leçon prodigieuse

    Georgia O'Keeffe« Que nenni » m’affirme aujourd’hui dans sa leçon de chant, une sage pédagogue. « Respirez ! Relâchez vos muscles ! Enracinez-vous ! » Pas d’air sans muscle, pas de son sans os, pas de note sans corde vocale, pas d’amplitude sans caisse de résonnance, pas de hauteur sans voile de palais, pas de fluidité sans énergie. Autrement dit, pas de naturel sans travail, pas de grâce sans corps. La voix est organique. Elle tâtonne, se fraye des chemins multiples, se heurte aux cavités buccales et nasales, dirige minutieusement la justesse, ajuste l’emplacement, se gonfle, craque, sort, s’aiguise, se fluidifie. Elle n’évolue pas au-dessus de la matière, elle est la masse sonore qui s’élève lorsque le passage est dégagé, la voie libre ! Je prépare ainsi mon appareil au cri préhistorique : « Aïe ! Oc oye ! Grrr ! Pfffff ! Hihihi ! Ah ! Oh ! I Am ! »

    Ici et là

    StieglitzLe plaisir de chanter, je le convie. Pieds nus sur le tapis, j’inspire, j’expire. Les genoux légèrement pliés pour laisser l’énergie se répandre. Les yeux posés au coin du mur laissant la nuque souple. Le chant commence pianissimo. Il se déplace crescendo dans mon corps arqué et contracté, il assouplit les muscles tendus vers la fuite imminente et il traverse les douleurs brûlantes de la profanation. C’est ainsi que je retrouve le bonheur des commencements, le babil joyeux d’avant l’abandon et des faux-semblants. Placer ma voix, , dans le jeu! Ajuster les notes (jusqu’au la!), évaluer mon ressenti (c’est haut) et en garder une trace (c’est ici et ). Toute note qui n’est pas précédée d’une sensation m’est inutile. Ce soir, je vais à la rencontre des Sharks et des Jets, de l'amour et des corps, de l'esprit et des transes, danser et chanter !

    I feel pretty for I am loved by a pretty wonderful boy !

    Retrouvez ici l'enregistrement de Kiri Te Kanawa dans le rôle de Maria face au maestro Leonard Bernstein. Version particulièrement émouvante. Commence à la minute 0:46.


     

    Et celle du film avec Nathalie Wood. Une voix si fraîche et légère! Commence à la minute 0:50.

     

     

     

    SOURCES des images : 

    Georgia O'KEEFFE, Music, Pink and Blue, no 2, 1918.

    Georgia O'KEEFFE, Music, Pink and Blue, no 1, 1918.

    Alfred STIEGLITZ. Georgia O’Keeffe ; Hands and Horse Skull, 1931.

    [1]. Leonard BERNSTEIN, West side story.

     

     

  • Une Kappeler-pression et ça repart

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    Karim Karkeni nous parle des livres de Vincent Kappeler. (A.B.)

    Par Karim Karkeni

    Par où t’es rentré, j’t’ai pas vu sortir ?

    C’est un peu comme ça qu’on pourrait résumer les trois livres que Vincent Kappeler a commis à l’Age d’Homme. Si une phrase du bonhomme vous prend par la main, la suivante aura plutôt tendance à vous arracher les ongles ; un paragraphe plus loin, il les fera rôtir avec un peu de curcuma. Pourquoi du curcuma ? parce que ça rime avec lama, non ?

    Ce qui est certain, c’est que ce drôle d’oiseau a, quand il s’arrache les plumes pour les tremper dans de l’encre rouge afin de nous écrire des histoires cinglantes, une imagination « débridante ». Si le mot n’existe pas, c’est tant mieux, cela dit au plus juste la singularité désopilante et troublante de cette voix.

    Il s’est signalé à l’attention de quelques curieux pour la première fois en 2015, « Loin à vol d’oiseau » s’intitulait son premier Machin. On peut s’en faire une idée en aventurant une oreille par ici :

    https://www.radiovostok.ch/blog/podcast/litterature-podcast/loin-a-vol-doiseau/

    Il a récidivé deux ans plus tard, pour un nouvel attentat à la pudeur classificatrice qui répondait au doux nom de « D’abord les jambes sont lourdes ». Jean-Michel Olivier l’avait mentionné par ici :

    http://blogres.blog.tdg.ch/apps/search/?s=kappeler

    Il a choisi cette année le jour de la St-Valentin pour lancer (il adore le frisbee) ses nouveaux délires (ce type doit fumer de la roquette) au nez (faut pas se moquer) et à la barbichette (je te tiens tu me tiens) d’une meute d’enragés présents à Vevey. « Love Stories » que ça s’appelle, et à l’intérieur, on se les pèle entre la Sibérie et une Chérie éprise de son lit plus que de son mari.

    Comme ça caille, on y brûle vite le bon sens et le rideau du salon, pis on se taille. Advienne qui roulera, semble alors incarner Armand Schneider, s’éloignant de sa Mathilde et d’un feu de rabat-joie.

    Si tout cela vous semble bien confus, allez vous y promener, ce n’en sera que pire dans cet univers ayant l’idée salutaire d’être un antidote à la charrue du développement personnel et à ses bœufs new-age.

    Que vous aimiez la Kappeler pression, la Kappeler artisanale, la Kappeler blonde ou ambrée, ou alors même si vous n’avez jamais vu mousser une Kappeler, n’hésitez pas, dégustez « Love stories », vous en ressortirez avec des petits cœurs barbouillés tatoués sur votre carnet de vaccination.

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  • Deux poètes majeurs (Anne Perrier et Georges Haldas)

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    par Jean-Michel Olivier

    Unknown.jpegLe hasard a voulu que je reçoive, le même jour, deux livres très différents et de haute tenue. Deux livres de poètes que tout oppose et que tout réunit. Le premier est une reprise, en Zoé-Poche*, de deux recueils de poésie d'Anne Perrier (1922-2017) : Le Livre d'Ophélie (1979) et La voie nomade (2000). Ce sont les poèmes de l'adieu et du grand voyage, dans lesquels Anne Perrier évoque la mort, à la fois fascinante et effrayante, d'Ophélie (qui se suicide en se noyant). 

    « Qu'on me laisse partir à présent/ Je pèserais si peu sur les eaux/ J'emporterais si peu de choses/ Quelques visages le ciel d'été/ Une rose ouverte. »

    Unknown-1.jpegToute la poésie d'Anne Perrier se tient dans ces vers retenus, ce désir d'allègement, cette volonté de silence aussi, qui est toujours guidée par un désir de beauté. 

    « Réduite à rien/ À pousser devant moi le frileux troupeau/ Des paroles brebis de laine/ Et de vent.»

    Tout autre, à première vue, est le fort volume des Poèmes du veilleur solitaire**, livre posthume de Georges Haldas. Si l'œuvre d'Anne Perrier est discrète et modeste, celle d'Haldas est un grand fleuve plein de méandres et d'affluents qui serait aimanté par la mer. Né à Genève en 1917, mais ayant passé toute son enfance sur l'île grecque de Céphalonie, et mort à Lausanne en 2010, Haldas a laissé une œuvre gigantesque, dont on n'a pas encore fait le tour, ni saisi l'importance. 

    images-1.jpegEssayiste, chroniqueur, traducteur, scénariste, journaliste, libraire — et surtout poète.  L'Âge d'Homme a publié sa Poésie complète en 2000. Mais Haldas n'a pas fini d'écrire pour autant. Devenu pratiquement aveugle, il a dicté ses derniers poèmes à sa compagne de 23 ans, la fidèle et extraordinaire Catherine Challandes. C'est elle qui a recueilli, jour après jour, les textes qu'Haldas composait pendant la journée dans leur appartement du Mont-sur-Lausanne. Il composait, mémorisait ses textes, puis les dictait, le soir venu, à Catherine qui les transcrivait.

    C'est ce recueil de poèmes inédits que L'Âge d'Homme publie aujourd'hui, le testament du Poète, suivi d'une postface très éclairante de Catherine Challandes. Ces derniers textes, baignés de lumière grecque, évoquent, comme ceux d'Anne Perrier, le grand voyage. Haldas y rêve d'un grand navire qui viendrait le chercher, d'un capitaine sans visage, d'une traversée tranquille de la Méditerranée. 

    27332528_404212030035346_217892877041769410_n.jpg« Tu descends pas à pas/ les marches de la nuit/ Ce n'est pas l'aube encore/ Mais tu as rendez-vous/ avec cette fontaine/ dont l'eau est de détresse/ Qui la boit est plus fort/ Dans la vie dans la mort. »

    Haldas est le poète de l'aube, du jour qui vient, de la résurrection aussi. Chaque poème exprime cet espoir, même s'il est voilé par les soucis de l'âge et la médiocrité d'une époque qui ne sait plus reconnaître ses poètes. Haldas aimait le chant du merle, « le silence de la ville, un dimanche matin, les premiers rayons du soleil dans une petite cour, une vieille femme qui traversait la rue, les reflets de l'Arve, le chant du coq dans un village, le murmure de la petite fontaine du Mont… » (Catherine Challandes).

    Anne Perrier chantait sa relation à la nature ; Haldas est le poète de la relation à l'autre, aux hommes comme aux éléments naturels ; le poète du quotidien également. L'un et l'autre se rejoignent dans leur quête de poésie, cette musique de la langue, ce souci du mot juste et précis. 

    Deux poètes essentiels à relire !

    * Anne Perrier, Le Livre d'Ophélie, suivi de La Voie nomade, Zoé-Poche, 2018.

    ** Georges Haldas, Poèmes du veilleur solitaire, postface de Catherine de Perrot-Challandes, l'Âge d'Homme, 2018.

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