• Les Carnets de CoraH (Épisode 63)

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    Épisode 63 :  Marc Jurt et Manhattant en rêvant : Empire State Building 

    Mec Jurt Empire State BuildingQue voit-on dans ce ciel bleu traversé de quelques nuages extensibles annonçant une prochaine pluie ? Un seul gratte-ciel, l’Empire State Building est immédiatement reconnaissable à sa ligne art déco et à sa flèche, bien qu’il soit presque entièrement envahi par une végétation abondante. Des fleurs épanouies aux pétales surdimensionnés collent à ses flancs, des tiges s’enlacent et épousent la forme du bâtiment sans pourtant déranger sa structure. La flore en noir et blanc est un camouflage naturel dans le paysage urbain. Pourtant l’essor s’arrête à son sommet, soit au 102e étage juste avant l’engloutissement total. 

    De nombreuses questions surgissent. De quel sol s’extrait cette jungle luxuriante, de quel réseau souterrain, de quelle terre nourricière ? La base est volontairement dissimulée par le toit blanc et anonyme d’autres édifices. Et puis, on ne peut distinguer si la nature a remplacé la structure métallique de l’édifice ou si l’ossature est plaquée de vert comme une chair à vif. Peut-être le bâtiment est-il encore fonctionnel à l’intérieur et que les cols blancs gravissent d’autres courbes en explorant une sauvagerie autrement plus réelle et implacable.   

    Qui a déambulé dans les rues de Manhattan, aura immédiatement senti son corps emporté par le rythme qui le traverse et lui donne le vertige. Parfois il sent sous ses pas le sol gronder, l’énergie lointaine jaillir, le bitume se fendre. Il observe alors les premières herbes croître, les lianes s’engouffrer dans les failles. La nature n’aura-t-elle pas un jour le dernier mot ? Et s’il faut choisir une vision d’apocalypse dans le ciel new-yorkais, celle de Marc Jurt convient assez bien.  

    Marc JURT. Empire State Building, 1980. Eau-forte et aquatinte en vert et bleu : 79 x 60 cm. Catalogue raisonné no 75.

    Note de Marc JURT sur cette estampe : « Série sur New York. Voyage à New York et documentation photographique. Les proportions des édifices gravés sont respectées. Juxtaposition d'un monde végétal anarchique à une architecture rigoureuse ». Catalogue raisonné, p. 50.

  • Les Carnets de CoraH (Épisode 62)

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    Épisode 62 :  Marc Jurt et Rimbaud en rêvant : Autoportrait  dans la nature

    Marc Jure, autoportrait dans la nature

    Le triptyque de l’autoportrait est un alignement horizontal de trois reflets inversés dans un miroir. La photogravure de gauche est la plus nette, la mieux contrastée, les noirs sont profonds, les blancs lumineux. Les deux autres sont nettement plus pâles donnant l’impression d’une surexposition à la lumière.

    marc Jure, autoportrait dans la nature1

    On y voit d’abord l’artiste Marc Jurt de dos, allongé dans l’herbe haute d’une prairie à perte de vue, ses mains tiennent un miroir, lui donnant l’aplomb nécessaire pour tenir droit. Il porte une chemise aux rayures inégalement parallèles, son irrégularité n’a d’ailleurs rien de militaire. Une ombre se distingue pourtant sur son flanc droit. Il y a comme un frémissement léger qui trouble les lignes et la surface réfléchissante, le passage de quelque élément sans doute, un souffle ou de l’eau dérèglant l’ordre des choses, plissant à peine la glace. 

    Marc Jure, autoportrait dans la nature2

    Le visage de l’artiste est dessiné de manière hyperréaliste calqué sur une photographie; il est parfaitement identifiable. Sa bouche est surmontée d’une moustache chevron comme il en portait à la fin des années 70, ses cheveux longs sont partagés par une raie au milieu lui donnant l’air hippie dans la mouvance du peace and love. Mais ses paupières sont volontairement baissées. Le dormeur s’est-il à jamais assoupi dans ce cimetière aux trois stèles, s’inscrivant ainsi dans une mise en abîme détournée, réfléchie d’une mort prématurée ? L’artiste en herbe semble graver sous nos yeux la possibilité d’un autre monde de lumière loin des querelles et de l'armée.

    JURT-Autoportrait dans nature3.jpg

    On observe alors sur les gravures suivantes, un phénomène étrange, qui ne s’apparente ni à une disparition ni à un effacement, mais à une métamorphose instantanée, la végétation alentour est en effet restée intacte. Comme le caméléon peut à son gré changer d’aspect, varier ses rayures et modifier ses couleurs, l’artiste tente de s’acclimater à son milieu. Marc Jurt ne s’est pas évadé en traversant le miroir. Ce n’est pas un déserteur. Sur le seuil, il s’est reformé (réformé) et se camoufle par adéquation au réel. Il se végétalise en quelque sorte et devient ici herbe, graminée, ivraie, chanvre et marie-jeanne, dans la jubilation de l’exercice de sa liberté et de son art. L’artiste est un génie d’une espèce double, vivante et naturelle. Son arme est la pointe sèche.

    Marc Jurt. Autoportrait dans la nature, 1978. Photogravure, eau-forte et aquatinte en noir, noir sépia et sépia sur trois plaques : 27,5 x 20,5 cm. Catalogue raisonné no 44.

    Note de Marc JURT sur cette estampe : « Autoportrait coulant, puis disparaissant dans la nature. Passage, transformation, acceptation de la mort ». Catalogue raisonné, p. 50.

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  • Les Suisses sont géniaux ! (François Garçon)

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    par Jean-Michel Olivier

    images-1.jpegVoici un livre qui risque bien de devenir indispensable ! Avec Le Génie des Suisses*, l'écrivain et critique François Garçon déclare encore une fois sa flamme pour la Suisse et les Suisses. Il existait déjà un Dictionnaire amoureux de la Suisse**, que Metin Arditi nous a donné l'année dernière. Mais, en comparaison du livre de Garçon, il est très lacunaire, paresseux et bâclé.

    Pour qui s'intéresse à notre petit pays, Le Génie des Suisse est une véritable mine de renseignements (historiques, politiques, sociaux, culturels). Une fois de plus, Garçon décrit par le détail les singularités de ce pays — et une fois de plus il ne tarit pas d'éloges! « J'ai eu à cœur de mettre en valeur des entreprises, des faits historiques, des scientifiques, des événements, des monuments, des paysages, des mythes, des héros ordinaires, des personnages qui m'ont marqué, quelques escrocs aussi, qui témoignenent de la diversité de ce pays, et de ses limites »

    Unknown-1.jpegGarçon n'est pas un inconnu (c'est son treizième livre, dont plusieurs ouvrages sur le cinéma) et la Suisse, si j'ose dire, est son cheval de bataille : le sujet qu'il connaît le mieux (il a déjà publié La Suisse, pays le plus heureux du monde et Le modèle suisse***) et qui lui tient le plus à cœur. Et le cœur est présent, ici,  quand l'auteur raconte ses vacances à Genève, chez son grand-père protestant et taiseux, dit son admiration pour Ella Maillard ou Michel Simon, explique son goût pour l'Étivaz — le meilleur fromage du monde —, les Sugus ou les röstis. On a même droit à une recette originale de Birchermuesli (qui doit bien prendre une matinée de préparation) ! Un dictionnaire du cœur, donc, mais aussi de l'humour (des belles pages sur Schneider-Ammann, roi du rire involontaire, et de beaux souvenirs d'enfance sur les boguets), de la distance critique et des partis-pris.

    Possédant deux passeports (il est double national suisse et français), Garçon est particulièrement bien placé pour connaître les rouages des deux pays qu'il ne cesse de comparer au niveau politique, social, institutionnel. Et la comparaison n'est pas flatteuse pour la France (juste un chiffre : le PIB français était égal au PIB suisse en 1973 ; aujourd'hui, le PIB suisse est le double du PIB français  !). Unknown-3.jpegAlors que la France est le pays le plus centralisé du monde, rongé par la bureaucratie et se la joue toujours puissance internationale, la Suisse connaît des niveaux de pouvoir échelonnés, fait confiance au mérite et au travail, croit aux vertus de la démocratie directe. Pour Garçon, la France devrait prendre exemple sur ce petit pays discret et sans histoire qui réussit si bien. Hélas, elle ne respecte que les pays qui ont plus de vingt millions d'habitants…

    Historien de formation, Garçon nous rafraîchit la mémoire sur des épisodes anciens de notre histoire (les batailles, l'émigration), mais aussi sur les moments récents (la Suisse moderne, la Suisse pendant la guerre, la votation sur l'immigration de masse). Il n'évite jamais les sujets qui fâchent (comme l'islam, l'UDC, la Lega, la question féminine), mais creuse, argumente, approfondit dans un tour d'horizon — une sorte d'état des lieux de la démocratie directe aujourd'hui.

    Un chapitre intéressant parle de l'éducation, du « miracle de l'apprentissage dual » que bien des pays nous envient, de la relève et des passerelles qui permettent de réintégrer les Hautes Écoles quand on n'a pas de maturité en poche. Entre l'histoire et les mythes, la frontière est souvent incertaine. Le fameux « Pacte fédéral » de 1291 est-il authentique ou a-t-il été écrit après coup ? images-3.jpegGuillaume Tell a-t-il réellement existé ? Se demande-t-on comment Moïse a fait pour partager les eaux de la Mer Rouge ? Ou Jésus pour changer l'eau en vin ? Comme Cyrulnik ou Levi-Strauss, Garçon pense qu'un mythe est une parole qu'on partage : sa fonction est d'abord symbolique. Peu importe que l'épisode ou le héros en question soit réel. À sa manière, ironique et précise, Garçon éclaire nos mythes fondateurs et en tire des leçons de bonheur.

    Par les temps qui courent, cela fait chaud au cœur.

    * François Garçon, Le Génie des Suisses, Taillandier, Paris, 2018.

    ** Metin Arditi, Dictionnaire amoureux de la Suisse, Plon, 2017.

    *** François Garçon, La Suisse, pays le plus heureux du monde, Taillandier, 2015.

    — François Garçon, Le modèle suisse, Perrin, 2011.

  • Les Carnets de CoraH (Épisode 61)

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    Épisode 61 : Marc Jurt et Ponge en rêvant : À mots couverts

    Marc jurt, à mots couvertsL’écorce fissurée d’un palmier de l’épaisseur d’une membrane est d’apparence souple révélant dans sa texture quelques grossiers bourrelets. Ses fines nervures forment des lignes parallèles, obliques dans le cadre, tendues comme une peau qui respire. C’est l’enveloppe superficielle qui recouvre les cernes de croissance. Elle craque parfois accidentellement et se déchire, mais elle peut aussi être pourfendue de haut en bas. Il faut alors une pointe-sèche ou un scalpel pour accomplir l’exploit minutieux et chirurgical de l’incision.

    Dans la brêche surgit alors un flux charriant dans sa traversée, un univers microscopique de signes plus ou moins lisibles. Il y a là, sous les apparences flegmatiques, une voie souterraine qui palpite comme une artère sauvage.

    Dans l’interstice, le graveur met à nu des îles flottantes, des poussières de liège ou des pierres de silex de différentes tailles, les plus volumineuses, comme pétrifiées, font obstacle. Dans le champ opératoire, j'observe un magma caillotté en formation ou des ganglions qu’un guérisseur s’apprête à ponctionner et à extraire.

    Ce sont peut-être des maux pluvieux livrés en oblique, pudiquement détournés, comme un carpe diem ou une offrande.

    Marc JURT. À mots couverts, 1981. Eau-forte et aquatinte en noir, 10 x 10 cm. Catalogue raisonné no 96.

     

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  • Les Carnets de CoraH (Épisode 60)

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    Épisode 60 : Marc JURT en rêvant : Signes enlacés
    marc jurt, signes enlacés

    Qui a donc traversé cette surface vierge pour fixer accidentellement la trace où l’encre va couler ? S’agit-il d’une présence lointaine venue inopinément griffer la plaque en passant, y laisser une empreinte sans fin ? Où étais-tu l’artiste, quand ces marques ont surgi ? Regardais-tu ailleurs au-delà de la horde absurde espérant y trouver a posteriori un sens ? As-tu laissé sans retenue ces signes former des lignes aléatoires, des courbes improbables dessinées au centre de légers frottements mâchurés que sont ces quelques zones noircies donnant du relief et même une patine à l’ensemble ? Ces entailles sans intention sont peut-être la marque dans l’espace, d’instants qui résistent au génie. Ils sont comme venus d’ailleurs, d’une nature sauvage et irrationnelle, d’un chez-soi insignifiant. Il y a ici une poïésis immémorielle, une activité créatrice qui est un faire (une affaire) opaque.


    détails, marc jury, signes enlacésdétails, marc jury, signes enlacésdétails, marc jury, signes enlacésdétails, marc jury, signes enlacésL’esquisse progresse fort heureusement, prend forme au fil du temps. Ainsi sur la carte d’un désert indéchiffrable apparaissent des symboles, des lettres, des hiéroglyphes, des idéogrammes, des mots couverts, des codes (braille et morse), ainsi que des formes géométriques. Ainsi naissent les récits, les mythes et les dieux, les babils et les lettres, les liens et les correspondances. Par le geste fondateur. Un scribe a stylisé l’oiseau sur une feuille de papyrus. Un géomètre a calculé dans le sable, la hauteur d’une pyramide. Un brahmane a plaqué son sceau sur une feuille de lontar, un copiste a calligraphié la première lettre gothique sur parchemin, un enfant a joué au morpion sur Japon… Tant de greffiers, tant de supports griffés ! L’artiste compose progressivement une cartographie d’empreintes gravées comme un herbier de signes imprimés sur papier de riz, de coton, de lin et d’ortie.

     

    marc jurt, incrusteEnfin au sud-ouest de l’atlas, une planche d’herboriste attire le regard. Deux tiges, sans feuille ni fruits inachevées, aux racines fusionnelles formant une île (un placenta ou une tumeur), s’emmêlent librement pour se déployer de part et d’autre, symétriquement, synchrone. La fleur est énigmatique, méconnaissable, peut-être couverte pudiquement d’un sac pour cacher quelque beauté ou faire pénitence. Le geste créateur était-il sacrilège ? Est-ce l’aboutissement de l’œuvre incrustrée : l’enfantement de jumeaux fossilisés à jamais dans le mystère du langage amoureux ?

     

    Marc Jurt. Signes enlacés, 1986. Eau-forte, pointe-sèche et aquatinte en noir, sépia sur deux plaques. Sur Japon et papier Bali appliqués sur Arches crème. 3 épreuves rehaussées de gouache sur Japon et papier de riz appliqués sur papiers coton, lin et ortie. Catalogue raisonné no 168.

    Note de Marc JURT sur cette estampe : « Écritures inventées, signes. Arbre-couple lié ». Catalogue raisonné, p. 51.

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  • Tout au bout de la nuit (Pierre Lepori)

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    par Jean-Michel Olivier

    Unknown-1.jpegComme il navigue entre les langues (anglais, français, italien, allemand), Pierre Lepori voyage aussi entre les genres (théâtre, romans, poésie). Son quatrième roman, Nuit américaine* met en scène Alexandre, un animateur de radio (pensez à La Ligne du Cœur!), au bord du burn-out ou de la dépression. Chaque soir, il écoute sur les ondes des voix sans visage qui viennent parler de leur vie. Témoignages tantôt drôles, tantôt désespérés, tantôt absurdes ou tantôt pleins d'espoir. Des voix perdues dans la nuit (américaine) qu'il faut écouter et consoler. Pierre Lepori rend à merveille ces « témoignages » de la douleur humaine, du deuil ou du sentiment d'injustice. Il prête une voix juste et profonde à ces auditeurs sans visage.

    Unknown-2.jpegMais Alexandre, après tant d'années d'écoute et de consolation, se sent dépossédé. Il n'est plus lui-même ou il n'est plus à sa place. D'ailleurs, son chef le sent et l'oblige à prendre un congé. Alexandre en profite pour traverser l'Atlantique et découvrir la nuit américaine. Dans une ville inconnue, où les voix de la nuit le poursuivent encore, il espère renaître. Poser la vieille peau. Retrouver ou réinventer un sens à sa vie.

    Là encore, le style de Lepori, à la fois subtil et précis, d'une grande poésie, restitue bien cette dérive qui pourrait être fatale. Car un jour, par hasard, Alexandre croise Pamela — une rencontre improbable et pourtant essentielle qui va lui redonner le goût de vivre. Je n'en dirai pas plus, tant le roman de Lepori tient le lecteur en haleine et lui réserve d'autres surprises…

    Roman polyphonique, alternant confessions et récit, le tout scandé par des morceaux de musique (il vaut la peine d'écouter la bande-son du livre), Nuit américaine est un livre sur la dépossession : Alexandre, hanté par les voix de la nuit, est écarté de son émission, avant de perdre celle qui va l'aider à se reconstruire. Double dépossession, donc, que Pierre Lepori restitue et creuse parfaitement dans son roman à la mélancolie allègre.

    * Pierre Lepori, Nuit américaine, roman (traduit de l'italien par l'auteur), éditions d'En-Bas, 2018.