28/01/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 18)

Épisode 18 :« Je n’ai rien conçu. J’ai tout senti ! » 


pablo PicassoDans le cercle des gypoètes dialoguent pour l’instant 5 femmes en résonnance. Quelle chance pour le mur des Blogres d’accueillir un gynécée !

D’abord, il y a GEORGETTE. Elle est l’aînée dans l’ordre chronologique, l’initiatrice, sans qui les Carnets ne seraient jamais sortis du magma apparemment inaccessible et indicible. Ellle a su insuffler dans son écriture des Jardins, une magie des commencements qui a touché mes cordes sensibles, mes fibres vocales. Je ne suis d'ailleurs pas la seule. Tout comme sa précieuse lectrice Phyllis, j’ai vu dans les Jardins, une égérie puissante et libératrice.


Georgia O'KeeffeEnsuite, il y a ÉMILIE. Elle est une conteuse née, sa voix sonde le passé des anciens qui ont joui d’une vie hors du commun, d’une conduite en marge de l’histoire. Elle porte en elle leurs fugues, leurs voyages, leur légèreté pour mieux ensuite restituer l’essence de sa légende familiale.
Elle est intuitive, instinctive. Sa force est dans les tripes comme la Femme sauvage. Son souffle sur les générations à venir est par bonheur réparateur. Dieu merci!

papaya-tree-iao-valley.jpgPuis, il y a MOUSSE, la plus discrète du cercle pour l’instant. Elle cultive une présence au monde depuis neuf décennies. Bien qu’elle utilise un ordinateur pour rédiger ses textes, elle ignore tout des Carnets en ligne. Elle connaît pourtant Georgette car, tout comme la libraire canadienne, elle cultive son jardin sauvagement, poétiquement (chaque arbre a son histoire). MOUSSE est la doyenne du groupe des gypoètes,
irrévérencieuse grande dame, elle a fréquenté les plus grands de ce pays et a conservé une mémoire sans faille. Poète, comédienne, récitante, communiste, journaliste, amie, elle me reçoit le mercredi après-midi dans sa maison et me raconte le récit de sa vie. Ensemble, nous écrivons un livre.


Georgia O'KeeffeGEORGIA, la peintre qui a aujourd’hui traversé le miroir, irradie le mur des Blogres de ses tableaux. Elle m’accompagne depuis le 3e épisode des Carnets. C’est la colonne vertébrale de mes lectures. L’histoire de la femme sauvage qui rassemble et récolte les os dans le désert pour en retirer la substantifique möelle est notre histoire, à nous, les femmes. Celle d’une liberté souveraine.

georgia O'Keeffe

CORAH, c’est moi. Qui suis-je ? Une gypaète issue d’une lecture révélatrice (un hapax) et d’un rêve ? Ai-je grandi sauvagement au bord des routes comme une rose trémière ? J’ai eu, il me semble, une vie sans histoire. Mes parents m’ont fait fugitivement par accident après trois autres enfants. J’aurais pu naître cabossée avant de vivre (un terminus), mais mes parents y ont vu une surprise sur le tard. Les mots ont eu un sens. Dès le début, ils ont orienté ma destinée. J’ai eu la chance d’avoir eu des parents raccomodeurs. Le plus beau nom, enfant, ce fut ma mère qui me l’a donné dans ses langues et ses chiffres à elle : « tu seras Coccinelle, mein Marienkäfer du mois de mai, Schatz, avec trois c, une lettre circulaire, huit points et deux paires d'ailes ». CORAH est ainsi née d’une couturière et d’un navigateur qui se rêvait hauturier. Il signifie étoffe de soie écrue, sans teinte. Suis-je la tisserande du cercle des gypoètes ? Celle qui imprègne les histoires et tisse ensemble nos vies sur la toile ?

 

SOURCES :

C’est une citation de ROUSSEAU dans les Confessions à propos de ses premières lectures : « Je n’ai rien conçu. J’ai tout senti ! ».

La légende de la Loba (la Femme sauvage) est racontée dans Clarissa Pinkola ESTÈS, Femmes qui courent avec les loups. Histoires et mythes de l’archétype de la femme sauvage (Paris, Grasset, 1996).

 

ICONOGRAPHIE :

Pablo PICASSO, Deux femmes courant sur la plage.

Georgia O'KEEFFE, Rancho Church.

Georgia O'KEEFFE, Papaya Trees— Lac Valley.

Georgia O'KEEFFE, Ram's Head, White Hollyhocks — Hills.

Georgia O'KEEFFE, Grey, Blue and Black, Pink Circle.

 

25/01/2018

Patrick Roegiers fait son cinéma

par Jean-Michel Olivier

images-2.jpegPatrick Roegiers est un Huron, un Apache — et sans doute le dernier des Mohicans. En un mot : il est belge. Dans le paysage littéraire français d'aujourd'hui, à la fois pauvre et conventionnel, ses romans étonnent et détonnent, car ils ne ressemblent à rien. Ou plutôt : ils sont si originaux, si drôles, si pleins de verve et de surprises, qu'ils ne peuvent avoir été écrits que par un Belge établi à Paris, qui fut d'abord comédien, puis lecteur, puis journaliste (passionné par la photographie), puis auteur de théâtre, puis polémiste, etc.

La Belgique, patrie à la fois adorée et abhorrée, Roegiers lui a consacré déjà plusieurs livres, qui font autorité (dont un excellent « Découvertes » chez Gallimard). En 2012, il a chanté, à sa manière baroque et satirique,images.jpeg le Bonheur des Belges* (voir notre compte-rendu ici). Dans cette épopée lyrique, Roegiers revisitait l'histoire de son pays avec son humour et ses connaissances encyclopédiques.

Tout porte à croire qu'il n'en a pas fini avec sa mère-patrie. Même établi à Paris, et possédant depuis peu le passeport français, Roegiers aime à fréquenter ses compatriotes (surtout s'ils sont morts). Chacun de ses livres met en scène une rencontre imprévue, improbable peut-être, mais chaleureuse et significative. Le plus souvent entre deux créateurs. Mais aussi entre des personnages que tout sépare. Dans son dernier opus, Le roi, Donald Duck et les vacances du dessinateur**, il imagine la rencontre, sur les bords du Léman, entre un roi en exil, Léopold III de Belgique, et un dessinateur célèbre en dépression (Georges Rémi, plus connu sous le nom d'Hergé). Nous sommes en juillet 1948. La guerre vient de se terminer. Léopold mène une vie princière en Suisse, entre golf et tennis, lac et montagnes. Il a perdu sa première femme, la mythique reine Astrid, dans un accident de voiture au bord du lac des Quatre-Cantons, et attend que la Belgique le rappelle. Hergé, quant à lui, a connu ses premiers succès avec Tintin, le célèbre reporter en pantalons de golf, mais doute toujours des hommes et de son talent. Ils vont se fréquenter pendant un mois, mieux se connaître et s'apprécier. Une véritable amitié naîtra entre les deux Belges en vacances (et en exil).

images-1.jpegDans chacun de ses livres, Roegiers, grand cinéphile, tourne également un film. Nos deux lascars sont les protagonistes d'un long métrage où ils jouent leur propre personnage et qui se tourne à mesure que le roman s'écrit. C'est l'occasion, pour l'auteur, d'inviter sur le plateau tout le gratin d'Hollywood, de Mae West à Ava Garner, de Charlie Chaplin à Laurel et Hardy, de Humphrey Bogart à Marlene Dietrich, avec chaque fois des anecdotes croustillantes ou des révélations surprenantes. Chacun tient un rôle dans le film qui se tourne au bord du Léman. Ce film n'est pas tragique, ni même comique : il s'agit plutôt de la naissance d'une amitié entre deux hommes qui portent en eux tout un peuple de fantômes.

Quand Patrick Roegiers fait son cinéma, le lecteur applaudit et jubile devant tant d'imagination et de virtuosité verbale. 

* Patrick Roegiers, Le Bonheur des Belges, Grasset, 2012.

** Patrick Roegiers, Le roi, Donald Duck et les vacances du dessinateur, Grasset, 2018.