04/02/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 19)

Épisode 19 : Que cherchons-nous dans les images ? Ondes de choc et Bande à part !

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Claude Lelouch a dit à propos du 7e art : « Le cinéma est fait pour tous ceux dont la curiosité est le plus grand défaut. » Je revendique cette déformation, comme une source qui coule en moi. La curiosité est un imaginaire en expansion, qui fouille bien au-delà des volets fermés et des apparences, les vies possibles de nos contemporains. Le cinéma me procure le plaisir clandestin de sonder l’opacité qui me rattache au monde, comme un flash thérapeutique ou un éclair de sens. Ne pourrais-je pas suivre l’évolution de mon caractère à travers les moments du cinéma qui m’ont le plus marquée ? Si Serge Tisseron dit vrai, certains livres, certaines peintures ou certaines images nous guérissent [1]. N’ai-je pas pleuré à maintes reprises, et déraisonnablement, à la fin de La Mélodie du bonheur, persuadée que la famille Trapp en traversant la frontière dans les alpes suisses pour fuir le nazisme, avait oublié par négligence un de ses sept enfants ? J’ai beau compter, je n’arrive jamais au nombre juste. Quand tous sont soulagés par l’heureuse issue, je pleure comme Madeleine aux pieds de la Croix. Le cinéma c’est le miracle qui donne à voir ce qui résiste et répare ce qui ne tue point.

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Vendredi soir, j’ai eu la chance d’assiter à la projection des quatre films du collectif suisse « Bande à part » au Capitole, ce mythique cinéma de Lausanne, ville de mon enfance. Quatre réalisateurs se sont donné pour mission de travailler la thématique du fait divers sous le titre Ondes de choc : double parricide et lectures dangereuses (Ursula Meier), viols en série et sadique de Romont (Lionel Baier), vol de grosses cylindrées et traque dans les Alpes (Jean-Stéphane Bron), massacre collectif et Ordre du temple solaire (Frédéric Mermoud). Un souffle dynamique dans le paysage romand qui me réjouit.

 

160211-1.jpgL’effet de loupe se porte pour moi sur le film de Jean-Stéphane Bron, La Vallée. Une histoire de petites frappes qui font des virées du côté de Genève pour y repérer de grosses cylindrées. Le cambriolage se passe mal, les jeunes sont repérés, la traque commence. L’un d’eux décide d’échapper à la police en abandonnant la voiture volée sur le côté de la route. La course se poursuit dans les bois, puis sur le flanc d’une montagne enneigée qui mène en France. Pour le jeune Lyonnais des banlieues, poursuivi par les policiers, les chasseurs et les montagnards, la déroute est éprouvante. Qui aurait pu imaginer se retrouver dans le climat glacial des sommets ? Sans l’aide de ses frères en humanité, il est difficile de survivre et d'atteindre la frontière. Son évasion est d'une profonde solitude. Son corps sombre sur l’immaculée neige a l’effet pour moi de la disparition du 7e enfant de la famille Trapp. Peut-être un jour saurai-je pourquoi ?

 

À voir bientôt sur la RTS :

Journal de ma tête d’Ursula MEIER

Prénom: Mathieu de Lionel BAIER

La Vallée de Jean-Stéphane BRON

Sirius de Frédéric MERMOUD

[1]. Serge Tisseron, Comment Hitchcock m’a guéri. Que cherchons-nous dans les images ? (Paris, Albin Michel, 2003).

 

01/02/2018

Marie Céhère et ses doubles

par Jean-Michel Olivier

images.jpegMarie Céhère (ici avec l'ami Jean-François Duval) est ce qu'on pourrait appeler un talent précoce. À 26 ans, elle a déjà écrit un petit livre épatant sur Brigitte Bardot* dont elle revisite le mythe, sans préjugé, ni compromis (voir ici). Dans ce premier opus, le lecteur est frappé par la force du style, net, tranchant, sans fioritures. images.jpegLe mythe BB est passé au scanner d'une analyse enjouée et brillante, toujours critique, de cette figure incontournable du cinéma français.


Aujourd'hui, avec Les Petits poissons**, Marie Céhère s'aventure sur d'autres territoires, avec d'autres personnages et d'autres ambitions. Ce roman, écrit au fil des nuits, de minuit à cinq heures du matin, pendant un mois, « sans café, mais avec des litres de thé, sans produit dopant, mais avec des portes de sortie vers le paradis artificiel » tient le lecteur en haleine de bout en bout. Unknown.jpegL'éditeur parle d'un roman de formation, et c'est vrai que l'héroïne, Virginie, issue de la petite bourgeoisie de province, déclare la guerre à son milieu, à ses parents (sur le point de divorcer), à sa vie tranquille de jeune fille modèle. En se révoltant, bien sûr, puis en fuyant l'univers mortifère de sa famille, elle va être obligée de s'inventer, de se construire, de naître ou de renaître à sa propre liberté. Mais on est à cent lieues, ici, du récit autobiographique. On sent, à chaque page, le plaisir de l'auteur à se glisser dans la peau de ses personnages, masculins ou féminins, à les manipuler, à jouer avec eux comme avec des marionnettes. « Je raconte une vie qui aurait pu être la mienne, précise Marie Céhère, mais qui ne l'était pas. Virginie est ma jumelle maléfique. Je lui ai fait faire à peu près tout ce que je n'ai pas fait en arrivant à Paris. »

Le roman comporte quelques longueurs, peut-être, mais aussi des pages d'une grande force stylistique. Sans dévoiler la fin, on précisera que Virginie multiplie les « petits poissons » (pour reprendre l'expression de sa mère Odile) en attendant d'attraper le « gros poisson » (c'est-à-dire, dans le code bourgeois d'Odile, l'homme riche et célèbre qui sera son mari). Et que ce « gros poisson » a les traits d'un sociologue parisien, auteur à succès, qui se prénomme Lazare, l'homme de toutes les résurrections !

* Marie Céhère, Brigitte Bardot ou l'art de déplaire, essai, Pierre-Guillaume de Roux, 2016.

** Marie Céhère, Les Petits poissons, roman, Pierre-Guillaume de Roux, 2017.