25/03/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 26)

Épisode 26 : les Carnets fêtent leurs 6 mois !

Georgia O'KeeffePour marquer cet événement, je l’accompagne d’un poème visionnaire. J’ai parfois l’impression étrange de voyager dans le temps, de voir défiler dans l’épaisseur des âges, des visages lointains et inconnus qu’il me semble, à force de les pister, reconnaître. C’est ici, Léo, un homme actuel (ordinaire) éclairé fugitivement par quelque éclat : un bateau lunatique, un visage peint, une cène frugale. Connaissez-vous cette excitation de suivre des apparitions sur une toile vivante, d’y lire les histoires à la fois courantes et communes, où l’on peut s’inscrire, prendre part ou se perdre ? Les êtres et les lieux se superposant à l’extrême, vibrant à l’unisson dans une transe cosmique.

 

Vision I

Léo à l’aube

S’ébranle, la bouche humectée de gin

Le halo d’une Marlboro opaque

Le pouce vif musclé

Une sifflée une taffe une pincée

Léo sur le pont

Seul au monde

L’œil dans l’onde

— Un va, un vient, un sort !

 

Elle voit elle figure elle minaude

Léo, mon Vinci, mon Caprice

Léo tu pénètres le temps ?

— Diable ce Léo !

 
Georgia O'KeeffeEntre Toronto et Genève l’océan

Large frontière entre les uns et les autres

Disque lunaire tu rayonnes

Au-delà du visible

Artiste, venu, trahi

L’un sur l’autre masqué

Dans l’épaisseur du monde

— Me fais-tu signe ?

 

Georgia O'KEEFFE, Night Wave, 1928.

Georgia O'KEEFFE, Sun Water Maine, 1922.

23/03/2018

Venir grand sans virgules...

Mimo 1.JPG 

Karim Karkeni nous parle du livre de Myriam Wahli, Venir grand sans virgules... paru dans la collection
Alcantara, aux Editions de L'Aire. (A.B.)

« Les mots commencent à se suspendre au-dessus de la table et quand ils arrivent dans mes oreilles ce sont des morceaux de coton c’est mou ça n’a plus de contour. »

Celle qui a écrit ceci nous apparaît en noir et blanc, sur un des rabats de la couverture de son livre ; elle a un regard qui ressemble à un lac en hiver et sa main droite cherche un peu de douceur sur son épaule gauche. On devine sur ses bras qu’elle côtoie quelques hommes des cavernes.

Il nous est dit qu’elle « serre les arbres dans ses bras », et c’est précisément comme ça que commence son livre, avec « la petite » tentant de ne faire qu’un avec le noyer, tout près de chez elle, dont on comprend vite qu’il la sauve souvent.

« Dans mes yeux fermés j’ai pu repenser au bain de soleil avec l’arbre et c’était comme une soupe que l’on mange le jour après l’avoir cuite ça a plus de goût. »

On peut tracer un parallèle avec le Cousin ajarien de « Gros Câlin », et c’est exactement de cela qu’il est question, d’une voix qui fait sauter les coffres fragiles de sa langue pour hurler à sa manière les hypocrisies et les mensonges de ceux qui font « pseudo pseudo », partout autour.

Heureusement, il y a le Rossé, ce vieux chêne qui a la bonne idée d’être aussi un homme à l’écorce bienveillante pour qui ne se tartine pas des rengaines abrutissantes et des promesses d’éternité.

« Le Rossé il dit souvent que les gens feraient mieux de balayer devant chez eux et de se sortir le cul des ronces avant d’aller renifler ce qui joue pas chez les autres. »

Avec des paragraphes lancés comme les flèches de Guillaume Tell, mais des flèches ratant la pomme et se fichant au cœur du fils, Myriam Wahli dépiaute la pelote du propret et du bien comme il faut qui saucissonne souvent nos cervelets.

Quand la corde de son arc cède, elle a encore autour du cou une hache pour s’attaquer à la commode et aux tiroirs où chacun doit rester bien à sa place, alors qu’ils feraient tellement mieux de vivre sans négliger leur peau, leur souffle et leurs rêves, dehors, avec les « choses qui sont déjà là et que tu peux sentir entendre goûter toucher. »

En moins de cent pages, Myriam Wahli réussit à montrer combien l’écriture qui compte n’est pas inclusive, sponsorisée et « mentorisée », mais bien incisive, sans concessions et organique.

En vingt-et-un chapitre bref, elle s’impose, loin des instituts, des collectifs, des résidences, des bourses et autres perfusions détox comme une plume de chouette effraie greffée sur un âne gris, histoire de lui apprendre à nager.

Alors, caressant le bœuf loin de Marie, une écrivain est née. Olé.

« Parfois il suffit d’être l’un à côté de l’autre en silence ça me fait le même effet que de m’asseoir au pied du noyer en rentrant de l’école on accepte de ne pas ouvrir la bouche et le vide n’existe plus.

On est là. »

 

22/03/2018

La littérature en spectacle (Vincent Kaufmann)

par Jean-Michel Olivier

28378927_1181513048646132_8410184824736122498_n.jpgOn connaît l'état moribond de la critique littéraire en Suisse romande (et en France). La critique universitaire n'existe plus, ayant relégué ses pouvoirs et ses fonctions à la critique journalistique, de plus en plus à l'étroit, hélas, au sein de quotidiens qui — crise de la presse oblige — maigrissent de jour en jour. Pour l'Université, un bon écrivain est un écrivain mort. Les écrivains vivants se replient sur les journaux. Autrefois, ils écrivaient des livres, les publiaient, disparaissaient de la scène publique : c'était l'époque des grands poètes (Mallarmé, Baudelaire, Lautréamont) ou des avant-garde littéraires (Blanchot, Barthes, Foucauld). Aujourd'hui, ils écrivent des bouquins (ou parfois leurs nègres), les publient (ou menacent de les publier) et occupent tout le temps le devant de la scène médiatique (Angot, d'Ormesson, Amélie Nothomb, Marc Levy, etc.).

Les temps, décidément, ont bien changé.

La critique littéraire n'existe plus, disais-je. Du moins en Suisse romande (qui a connu, pas si loin de nous, son âge d'Or avec des critiques comme Jean Rousset, Jean Starobinski ou Marcel Reymond). Eh bien non ! Il existe encore un critique qui sauve l'honneur de l'Université. Il s'appelle Vincent kaufmann. D'origine lausannoise, il enseigne la littérature et l'histoire des médias à l'Université de Saint-Gall. Unknown-1.jpegIl est l'auteur d'une biographie incontournable de Guy Debord (La Révolution au service de la poésie, Fayard, 2001) et d'un livre passionnant sur les aventures des théories littéraires (La Faute à Mallarmé, Seuil, 2111). Aujourd'hui, Vincent Kaufmann s'attaque de manière brillante et impitoyable à la littérature entrée (malgré elle ?) dans l'ère du spectacle.

Certes, cela n'est pas nouveau. Les Salons littéraires existent depuis le début du XVIIe siècle (le célèbre Salon de Catherine de Rambouillet). Il s'agissait alors de petits cercles mondains, regroupant, autour d'une hôtesse lettrée, quelques esprits remarquables. Rien à voir, me direz-vous, avec les Salons du livre d'aujourd'hui, grandes foires commerciales où l'on vend tout et n'importe quoi (« Vous aimez le vélo ? Vous allez adorer mon livre ! »), où l'écrivain, sortant pour une fois de sa tanière ou de sa grotte (voir JMO, ici), vient se mettre en représentation parmi d'autres collègues et chercher à se vendre.

Toute l'analyse de Kaufmann, grand lecteur devant l'Eternel, repose sur les intuitions développées par Guy Debord (dans La Société de spectacle, édition Quarto), mais aussi de Marshall McLuhan (« The medium is the message ») et de Régis Debray (Vie et mort de l'image, Folio). images-4.jpegPour aller vite, Debray divise l'histoire des médias en trois époques distinctes : la logosphère (époque de la parole vive, l'écriture restant l'apanage d'une caste de scribes triés sur le volet) s'étendrait des origines au XVe siècle, date de l'invention de l'imprimerie ; puis, la graphosphère, née du génie de Gutenberg, qui établit pour la première fois la notion et l'autorité de l'auteur (l'auteur signe ses livres et est maître chez lui : le livre est le fruit de sa pensée individuelle); et enfin, la videosphère, époque commençant avec les débuts de la télévision et qui marque l'entrée de l'écrivain dans l'ère du spectacle. Désormais — Debray ne l'avait peut-être pas prévu — nous sommes entrés dans l'âge numérique : l'écran a remplacé l'écrit (le livre), les journaux se lisent on line, et les réseaux sociaux sont en passe de mettre tout le monde d'accord en assassinant à la fois la presse (le journal papier est bientôt obsolète) et la télévision (qu'on ne regarde plus en live, mais en replay ou en podcast).

Et la littérature dans tout ça ?

Elle est entrée, bon gré mal gré, dans le spectacle. Pour un écrivain, désormais, il ne s'agit moins d'être lu que d'être vu. Et ceux qui refusent de jouer le jeu (comme autrefois des écrivains tels que Maurice Blanchot, Pierre Bourdieu ou Michel Foucauld) sont irrémédiablement exclus du système spectaculaire. Et ceux qui se prêtent au jeu (être vu, participer à des talk-shows ou des émissions de télé-réalité) doivent obligatoirement obéir aux règles du spectacle (car tout spectacle a ses règles). 

Lesquelles ? 

Vincent Kaufmann en énumère quatre principales.

images-3.jpeg1) désormais, l'écrivain ne vient plus seulement parler de ses livres à la télé, il vient comparaître devant un jury (souvent composé de collègues) : c'est l'exemple de l'émission On n'est pas couché, dans laquelle l'écrivain (mais aussi le cinéaste, le chanteur, etc.) passe devant les procureurs Christine Angot et Yann Moix.

2) Un bon écrivain du spectacle, comparaissant devant le tribunal populaire, doit maîtriser la culture de l'aveu : son livre doit livrer en pâture un événement tragique de sa propre existence (sous couvert d'autofiction). Les plus beaux exemples, analysés par Kaufmann, sont ici Christine Angot (et son fameux inceste), mais aussi Annie Ernaux (racontant comment son père a tenté d'assassiner sa mère ou racontant dans les moindres détails son avortement) et Serge Doubrovski (dans Le Livre brisé, il raconte la mort de sa compagne et chacun se souvient encore de la question de Bernard Pivot lors d'un Apostrophes : « C'est bien vous qui l'avez tuée, non ? »). 

3) L'écrivain en représentation doit toujours se montrer authentique. Il ne doit pas mentir sur lui ou ses personnages (désormais, c'est la même chose). Il doit parler vrai, raconter sa vie, promettre de dire toute la vérité. Comme au tribunal.

4) Et bien sûr, corollaire de l'authenticité : il ne doit pas mentir. Il doit être parfaitement transparent. Pas d'effet de style. Pas de jeu sur la langue. Pas de masque ou de posture théâtrale. Le lecteur (ou plutôt le téléspectateur ne doit rien ignorer de sa vie, de ses manies, de ses vices et de ses vertus.

images-5.jpegVincent Kaufmann suggère une cinquième règle, une sorte de nec plus ultra, qui rajoute un supplément de valeur au spectacle : chaque livre doit être l'objet d'un sacrifice. Annie Ernaux, par exemple, exhibe le sacrifice de son enfant (dont elle se sentira à jamais coupable) dans L'Événement. Serge Doubrovski raconte le sacrifice de sa compagne (une sacrifice réel, puisqu'elle s'est suicidée) qui donne sens à son Livre brisé

Comment sortir du spectacle ? C'est une question qui me passionne depuis toujours : elle est au cœur de presque tous les livres (en particulier, L'Amour nègre, Après l'orgie et Passion noire). Vincent Kaufmann l'approfondit avec infiniment d'intelligence et d'acuité. Son livre, Dernières nouvelles du spectacle*, est un régal de lecture. Sans doute un des plus importants livres de critique (littéraire, mais aussi médiatique, philosophique, sociologique) de ces dernières années. 

Qui osait dire que la critique littéraire n'existait plus ?

Certes, à Genève, à Lausanne ou à Neuchâtel, elle est moribonde. Mais à Saint-Gall, elle jouit d'une vitalité remarquable et qui fait chaud au cœur.

* Vincent Kaufmann, Dernières nouvelles du spectacle (ce que les médias font à la littérature), Le Seuil, 2017.