17/06/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 38)

Épisode 38 : L'erreur est tellement inhérente à l'esprit de l'homme que les fous se croient sages et les sages se croient fous [1].

georgia o'keeffe;Qu’est-ce que la folie ? S’agit-il d’une erreur de jugement, d’un point de non retour, d’une aliénation de ma liberté de choix, d’un hapax existentiel qui m’envoûte ou d’un saut salvateur dans le cocon de mon for intérieur ? Combien sommes-nous de fugitifs, rescapés ou prisonniers des rouages hasardeux de notre machine ingénieuse ? Ne suis-je pas de ces migrants qui ont franchi le seuil entre les deux rives, tels des sorciers ou guérisseurs piégés dans l’écart progressif entre le rêve et le réveil. Il faut être stoïcs ou funambules pour danser sur la ligne de fuite.

georgia o'keeffe;Certains fous portent une camisole chimique qui les rend à la fois nostalgiques d’anciennes visions et amputés de la sensation de joie (quelle triste sort !), d’autres s’élèvent pour mieux mériter leur oxygène car la folie s’alimente à sa propre source et croît en dehors de toutes limites. Mais le corps n’est-il pas le versant trouble de la déraison ? Il s’exalte à la seule vision d’un corps céleste, il y trouve même une voie mystique, une clarté organique, peut-être même ancestrale. Il se met à communiquer avec le silence des bêtes, trouve du sens dans la moindre œillade, répond à une présence qui est tue.



jean tinguelyLes objets aussi lui parlent, particulièrement ceux à résonance métallique, tels que la tuyauterie des radiateurs ou les vases communicants. C'est comme un chant des objets. Pour lors, le corps se met désormais à fondre, à s’émouvoir, à trembler et à pleurer de tout son soûl. Il ne joue pas un rôle. Il est l’intuition qui pilote ses émotions. Le cerveau apprécie ces sensations agréables, organise le transport céleste et se laisse ainsi emporter sur l’onde.

Qui du corps ou de la déraison aurait tort de glisser sur les arêtes vertigineuses de l’ivresse des sens ?

 

Georgia O'KEEFFE, Lake George, 1922.

Georgia O'KEEFFE, Nude Series I, 1917.

Jean TINGUELY. Untitles, 1970. 

[1]. Citation de Pierre-Claude-Victor Boiste (1800).

14/06/2018

Le souffle de la voix (Myriam Wahli)

par Jean-Michel Olivier

Unknown-2.jpegC'est un livre fait de petits riens, mais qui ne manque pas de souffle. Les phrases s'achèvent par des points, s'organisent en paragraphes, qui forment des chapitres (de longueur comparable). Mais pas de virgules. L'écriture, ici, épouse le souffle de la voix et joue sur l'oralité pour accueillir les petits riens de la vie quotidienne d'une ferme du Jura bernois. 

La fille, qui est la narratrice, reste souvent seule avec sa mère, pendant que ses trois frères vont à l'école et que son père part au travail. Les repas sont scandés par la prière et les journées par les longues escapades dans la montagne. 

Unknown-1.jpegCe rituel, fondé sur les rythmes de la nature, très présente dans le livre de Myriam Wahli, Venir grand sans virgules*, pourrait être immuable. Mais un jour, c'est le drame : le père perd son travail — et tout le fragile équilibre familial est menacé. Quelque chose, dans la langue, se brise et disparaît. Le monde bascule. La voix articulée abandonne ses repères. Les virgules, brusquement, s'effacent. 

Pour la jeune fille, c'est un rite de passage. « Comme les adultes quand ils racontent ils vous séparent tout comme avec des virgules pour que la vie soit plus digeste une bouchée pour papa une bouchée pour maman. »

Dans ces pages qui parlent d'attente et de libération, on sent que la narratrice cherche son second souffle. Le chômage du père, qui emporte avec lui les silences du langage, brise aussi l'ordre des apparences et offre à sa fille une chance d'évasion.

* Myriam Wahli, Venir grand sans virgules, L'Aire, 2018.