15/07/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 45)

Épisode 45 : Impressions de Bali IV : Bali rêvé Bali réel

air sanih buleleng baliLes bains d’Air Sanih dans la région de Singarajah se situent dans un lieu retiré de toute activisme touristique. Hindouistes et musulmans s’y retrouvent dans la fraîcheur des frangipaniers et des palmiers qui bordent les deux bassins. Les deux religions y célèbrent des fêtes. Un temple est érigé au-dessus de la source d’eau glacée qui proviendrait, selon les croyances, du Lac Batour niché dans les montagnes plus au sud. Quelques enfants pataugent dans le serpent d’eau peu profonde. Ce parcours sinueux qui pourrait bien être un pédiluve, fait la joie d’un garçonnet qui nous suit en éclatant de rire. D’autres gosses ont une ligne de pêche, ils s’y mettent à trois pour traquer l’alevin. Eux ne se baignent pas, tant ils sont occupés. Ils n’ont bien sûr pas de tablette qui pourraient les distraire autrement. Les eaux se déversent dans la mer agitée en empruntant un petit canal où une Balinaise lave son linge. Le bassin principal est taillé dans la pierre naturelle, nous descendons avec prudence les marches recouvertes de mousse et glissons sans peine sur un tapis de cailloux colorés et agréablement arrondis.

Ces moments de vie s’enchaînent et se juxtaposent avec harmonie et nous sortent avec bonheur de la frénésie des marchands de plage qui nous harcèlent dès que nous nous sauvons de l’enceinte de l’hôtel.

Bali est une terre de contrastes et de contradictions qui nous ensorcellent à notre insu. Mythes et croyances, sirène et palais aquatique, houle et quiétude, rêve et réel s’y mélangent tant et si bien que même la réalité cache un songe ancien qui m’appartient. Est-ce le désir de l’ailleurs ? de fuir l’ennui et son carcan rocailleux ? Pour l’esprit occidental qui désavoue la contradiction, l’expérience balinaise est un parcours difficile à saisir fort de relativisme.

 

© Corah O’Keeffe : photo prise aux bains d’Air Sanih, Buleleleng, Bali.

12/07/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 44)

Épisode 44 : Impressions de Bali III : Walter Spies en rêvant

Bali s’apprivoise avec lenteur tant les apparences déroutent. Que peut-on savoir dans les couches imbriquées du réel ?

walter spiesL’œuvre de l’artiste Walter Spies est assurément liée à Bali. Il fut le plus aimé des Européens, celui qui a su approfondir la couleur des rêves et donner une forme à nos fantômes et nos peurs. Né à Moscou dans une famille de diplomates allemands, il fit des études à Dresde puis, lorsque la Première Guerre éclata, il fut emprisonné dans un camp de l’Oural. Après la guerre, il retourna en Allemagne, prit des leçons de peinture avec Oskar Kokoschka et étudia le piano avec Arthur Schnabel. Puis il devint l’assistant de l’un des maîtres de l’expressionnisme allemand, le réalisateur Murnau (Nosferatu le vampire). Son destin entre dans la légende lorsque le rajah de Yogyakarta l’invita dans son palais avec son petit orchestre. Le sultan fut intrigué par l’intérêt que ce jeune Allemand portait au gamelan et à la beauté des danseurs. Spies vécut 4 ans auprès de l’un des princes du palais, qui fut probablement son amant, et apprit au sein de la cour les subtilités de la culture javanaise. En 1927, il s’installe à Bali dans la région d’Ubud. C’est le coup de foudre définitif avec l’île [1].
walter spies

Spies crée des tableaux qui me troublent, fractionnés en petites scènes qui se juxtaposent en différents éclairages, deux rizières éloignées l’une de l’autre sur deux plans différents, un petit village, une vache et son gardien qui traverse, une trace incandescente qui mène au mont Agung. Ces tableaux peuplent mes rêves.

Je vois trois grâces dans un palais du rajah lors d’une cérémonie sacrificielle. L’une d’elles dégurgite un liguide bleu céruléen. C’est une fontaine pétrifiée et endiablée. L’athmosphère est inquiétante, habitée par des esprits. Des vampires surgissent de l’obscurité, un gamelan obstinément accompagne la transe. Réki, tolong ! à l’aide ! Le sage Réki répond à mon appel de l’au-delà, un bandeau sacré ceint sa tête. Il serre mes épaules, m’enveloppe. Sa chaleur m’accompagne au fond de mes entrailles à la source d’un mystère en apparence inépuisable. Sonde ! Réki a disparu lorsque j’émerge dans un état de somnolence.

Réki est la deuxième image de mon Bali rêvé.

 

Portrait de Walter SPIES.

Walter SPIES, A View form the Heights, 1934.

 

[1]. Je m’appuye sur l’excellent livre de Christine JORDIS qui consacre un chapitre à Spies : « Ubud et son héros chimérique, Walter Spies », Bali, Java, en rêvant, Paris, Gallimard, 2001.

 

09/07/2018

les Carnets de CoraH (Épisode 43)

Épisode 43 : Impressions de Bali II : Sanur

cafe batou jimbar« Tout Sanur y est » au Café Batu Jimbar ! Dans l’artère principale se trouve une large terrasse ombragée où la faune des touristes côtoie la population locale. On y trouve des mets à la carte, ainsi qu’en bordure de terrasse un buffet de cuisine traditionnelle préparé spécialement par les cuisiniers balinais. Je me laisse tenter par un nasi compour Bali. Il s’agit d’un volcan de riz ceint d’une variété de légumes tels que carottes, brocolis et lamelles de fruit du jacquier dont l’agréable saveur rappelle un mélange de mangue et d’ananas, et dont la texture une fois cuit, celle filandreuse d’un bœuf longuement mijoté. Ce « fruit du pauvre » pouvant peser jusqu’à 36 kgs, devient l’étoile montante des mets végétariens.

piscine laghawaNos amis, Lise et Georges Bréguet nous y attendent. Ils connaissent Bali comme leur poche, nous servent de guide dans Sanur car ils parlent tous deux l’indonésien. Nous percevons imperceptiblement dans leur récit le temps qui passe. Ils viennent dans l’ìle depuis plus de 40 ans et sont les témoins des changements récents dus à la mondialisation. Si le Bali des traditions ancestrales semble résister de façon immuable, le Bali marginal est en train de se métisser. Que restera-t-il des mythes et des cérémonies séculaires dans 5, 10 ou 15 ans ?

paul husnerNous entrons au supermarché de Sanur. À l’entrée du magasin trois Balinaises nous suivent d’un regard insistant. Se pourrait-il que les frontières entre les cultures deviennent d’un coup poreuses ? À la sortie du centre commercial, elles sont toujours là comme des vigiles, comme l’œil de big brother. Nous prenons ensuite le sentier qui mène de la piscine du Laghawa jusqu’à la plage de Sanur où nous percevons au loin le mont Agung toujours en activité. Une lumière très particulière baigne les lieux. C’est la lumière tant aimée du peintre bâlois Paul Husner qui élut domicile dans la maison de l’artiste belge Le Mayeur sur la plage de Sanur où il peignit ces prodigieuses scènes du bord de mer.

Nous laissons nos amis au café Retro. Nous les reverrons sans faute dans une quinzaine à Ubud !

Photographie du Café Batu Jimbar.

Piscine du Laghawa, Sanur.

Paul HUSNER, Sanur and Beyond : Selling Corn outside Museum Le Mayeur II, 2009.