07/10/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 60)

Épisode 60 : Marc JURT en rêvant : Signes enlacés
marc jurt, signes enlacés

Qui a donc traversé cette surface vierge pour fixer accidentellement la trace où l’encre va couler ? S’agit-il d’une présence lointaine venue inopinément griffer la plaque en passant, y laisser une empreinte sans fin ? Où étais-tu l’artiste, quand ces marques ont surgi ? Regardais-tu ailleurs au-delà de la horde absurde espérant y trouver a posteriori un sens ? As-tu laissé sans retenue ces signes former des lignes aléatoires, des courbes improbables dessinées au centre de légers frottements mâchurés que sont ces quelques zones noircies donnant du relief et même une patine à l’ensemble ? Ces entailles sans intention sont peut-être la marque dans l’espace, d’instants qui résistent au génie. Ils sont comme venus d’ailleurs, d’une nature sauvage et irrationnelle, d’un chez-soi insignifiant. Il y a ici une poïésis immémorielle, une activité créatrice qui est un faire (une affaire) opaque.


détails, marc jury, signes enlacésdétails, marc jury, signes enlacésdétails, marc jury, signes enlacésdétails, marc jury, signes enlacésL’esquisse progresse fort heureusement, prend forme au fil du temps. Ainsi sur la carte d’un désert indéchiffrable apparaissent des symboles, des lettres, des hiéroglyphes, des idéogrammes, des mots couverts, des codes (braille et morse), ainsi que des formes géométriques. Ainsi naissent les récits, les mythes et les dieux, les babils et les lettres, les liens et les correspondances. Par le geste fondateur. Un scribe a stylisé l’oiseau sur une feuille de papyrus. Un géomètre a calculé dans le sable, la hauteur d’une pyramide. Un brahmane a plaqué son sceau sur une feuille de lontar, un copiste a calligraphié la première lettre gothique sur parchemin, un enfant a joué au morpion sur Japon… Tant de greffiers, tant de supports griffés ! L’artiste compose progressivement une cartographie d’empreintes gravées comme un herbier de signes imprimés sur papier de riz, de coton, de lin et d’ortie.

 

marc jurt, incrusteEnfin au sud-ouest de l’atlas, une planche d’herboriste attire le regard. Deux tiges, sans feuille ni fruits inachevées, aux racines fusionnelles formant une île (un placenta ou une tumeur), s’emmêlent librement pour se déployer de part et d’autre, symétriquement, synchrone. La fleur est énigmatique, méconnaissable, peut-être couverte pudiquement d’un sac pour cacher quelque beauté ou faire pénitence. Le geste créateur était-il sacrilège ? Est-ce l’aboutissement de l’œuvre incrustrée : l’enfantement de jumeaux fossilisés à jamais dans le mystère du langage amoureux ?

 

Marc Jurt. Signes enlacés, 1986. Eau-forte, pointe-sèche et aquatinte en noir, sépia sur deux plaques. Sur Japon et papier Bali appliqués sur Arches crème. 3 épreuves rehaussées de gouache sur Japon et papier de riz appliqués sur papiers coton, lin et ortie. Catalogue raisonné no 168.

Note de Marc JURT sur cette estampe : « Écritures inventées, signes. Arbre-couple lié ». Catalogue raisonné, p. 51.

04/10/2018

Tout au bout de la nuit (Pierre Lepori)

par Jean-Michel Olivier

Unknown-1.jpegComme il navigue entre les langues (anglais, français, italien, allemand), Pierre Lepori voyage aussi entre les genres (théâtre, romans, poésie). Son quatrième roman, Nuit américaine* met en scène Alexandre, un animateur de radio (pensez à La Ligne du Cœur!), au bord du burn-out ou de la dépression. Chaque soir, il écoute sur les ondes des voix sans visage qui viennent parler de leur vie. Témoignages tantôt drôles, tantôt désespérés, tantôt absurdes ou tantôt pleins d'espoir. Des voix perdues dans la nuit (américaine) qu'il faut écouter et consoler. Pierre Lepori rend à merveille ces « témoignages » de la douleur humaine, du deuil ou du sentiment d'injustice. Il prête une voix juste et profonde à ces auditeurs sans visage.

Unknown-2.jpegMais Alexandre, après tant d'années d'écoute et de consolation, se sent dépossédé. Il n'est plus lui-même ou il n'est plus à sa place. D'ailleurs, son chef le sent et l'oblige à prendre un congé. Alexandre en profite pour traverser l'Atlantique et découvrir la nuit américaine. Dans une ville inconnue, où les voix de la nuit le poursuivent encore, il espère renaître. Poser la vieille peau. Retrouver ou réinventer un sens à sa vie.

Là encore, le style de Lepori, à la fois subtil et précis, d'une grande poésie, restitue bien cette dérive qui pourrait être fatale. Car un jour, par hasard, Alexandre croise Pamela — une rencontre improbable et pourtant essentielle qui va lui redonner le goût de vivre. Je n'en dirai pas plus, tant le roman de Lepori tient le lecteur en haleine et lui réserve d'autres surprises…

Roman polyphonique, alternant confessions et récit, le tout scandé par des morceaux de musique (il vaut la peine d'écouter la bande-son du livre), Nuit américaine est un livre sur la dépossession : Alexandre, hanté par les voix de la nuit, est écarté de son émission, avant de perdre celle qui va l'aider à se reconstruire. Double dépossession, donc, que Pierre Lepori restitue et creuse parfaitement dans son roman à la mélancolie allègre.

* Pierre Lepori, Nuit américaine, roman (traduit de l'italien par l'auteur), éditions d'En-Bas, 2018.