21/10/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 62)

Épisode 62 :  Marc Jurt et Rimbaud en rêvant : Autoportrait  dans la nature

Marc Jure, autoportrait dans la nature

Le triptyque de l’autoportrait est un alignement horizontal de trois reflets inversés dans un miroir. La photogravure de gauche est la plus nette, la mieux contrastée, les noirs sont profonds, les blancs lumineux. Les deux autres sont nettement plus pâles donnant l’impression d’une surexposition à la lumière.

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On y voit d’abord l’artiste Marc Jurt de dos, allongé dans l’herbe haute d’une prairie à perte de vue, ses mains tiennent un miroir, lui donnant l’aplomb nécessaire pour tenir droit. Il porte une chemise aux rayures inégalement parallèles, son irrégularité n’a d’ailleurs rien de militaire. Une ombre se distingue pourtant sur son flanc droit. Il y a comme un frémissement léger qui trouble les lignes et la surface réfléchissante, le passage de quelque élément sans doute, un souffle ou de l’eau dérèglant l’ordre des choses, plissant à peine la glace. 

Marc Jure, autoportrait dans la nature2

Le visage de l’artiste est dessiné de manière hyperréaliste calqué sur une photographie; il est parfaitement identifiable. Sa bouche est surmontée d’une moustache chevron comme il en portait à la fin des années 70, ses cheveux longs sont partagés par une raie au milieu lui donnant l’air hippie dans la mouvance du peace and love. Mais ses paupières sont volontairement baissées. Le dormeur s’est-il à jamais assoupi dans ce cimetière aux trois stèles, s’inscrivant ainsi dans une mise en abîme détournée, réfléchie d’une mort prématurée ? L’artiste en herbe semble graver sous nos yeux la possibilité d’un autre monde de lumière loin des querelles et de l'armée.

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On observe alors sur les gravures suivantes, un phénomène étrange, qui ne s’apparente ni à une disparition ni à un effacement, mais à une métamorphose instantanée, la végétation alentour est en effet restée intacte. Comme le caméléon peut à son gré changer d’aspect, varier ses rayures et modifier ses couleurs, l’artiste tente de s’acclimater à son milieu. Marc Jurt ne s’est pas évadé en traversant le miroir. Ce n’est pas un déserteur. Sur le seuil, il s’est reformé (réformé) et se camoufle par adéquation au réel. Il se végétalise en quelque sorte et devient ici herbe, graminée, ivraie, chanvre et marie-jeanne, dans la jubilation de l’exercice de sa liberté et de son art. L’artiste est un génie d’une espèce double, vivante et naturelle. Son arme est la pointe sèche.

Marc Jurt. Autoportrait dans la nature, 1978. Photogravure, eau-forte et aquatinte en noir, noir sépia et sépia sur trois plaques : 27,5 x 20,5 cm. Catalogue raisonné no 44.

Note de Marc JURT sur cette estampe : « Autoportrait coulant, puis disparaissant dans la nature. Passage, transformation, acceptation de la mort ». Catalogue raisonné, p. 50.

18/10/2018

Les Suisses sont géniaux ! (François Garçon)

par Jean-Michel Olivier

images-1.jpegVoici un livre qui risque bien de devenir indispensable ! Avec Le Génie des Suisses*, l'écrivain et critique François Garçon déclare encore une fois sa flamme pour la Suisse et les Suisses. Il existait déjà un Dictionnaire amoureux de la Suisse**, que Metin Arditi nous a donné l'année dernière. Mais, en comparaison du livre de Garçon, il est très lacunaire, paresseux et bâclé.

Pour qui s'intéresse à notre petit pays, Le Génie des Suisse est une véritable mine de renseignements (historiques, politiques, sociaux, culturels). Une fois de plus, Garçon décrit par le détail les singularités de ce pays — et une fois de plus il ne tarit pas d'éloges! « J'ai eu à cœur de mettre en valeur des entreprises, des faits historiques, des scientifiques, des événements, des monuments, des paysages, des mythes, des héros ordinaires, des personnages qui m'ont marqué, quelques escrocs aussi, qui témoignenent de la diversité de ce pays, et de ses limites »

Unknown-1.jpegGarçon n'est pas un inconnu (c'est son treizième livre, dont plusieurs ouvrages sur le cinéma) et la Suisse, si j'ose dire, est son cheval de bataille : le sujet qu'il connaît le mieux (il a déjà publié La Suisse, pays le plus heureux du monde et Le modèle suisse***) et qui lui tient le plus à cœur. Et le cœur est présent, ici,  quand l'auteur raconte ses vacances à Genève, chez son grand-père protestant et taiseux, dit son admiration pour Ella Maillard ou Michel Simon, explique son goût pour l'Étivaz — le meilleur fromage du monde —, les Sugus ou les röstis. On a même droit à une recette originale de Birchermuesli (qui doit bien prendre une matinée de préparation) ! Un dictionnaire du cœur, donc, mais aussi de l'humour (des belles pages sur Schneider-Ammann, roi du rire involontaire, et de beaux souvenirs d'enfance sur les boguets), de la distance critique et des partis-pris.

Possédant deux passeports (il est double national suisse et français), Garçon est particulièrement bien placé pour connaître les rouages des deux pays qu'il ne cesse de comparer au niveau politique, social, institutionnel. Et la comparaison n'est pas flatteuse pour la France (juste un chiffre : le PIB français était égal au PIB suisse en 1973 ; aujourd'hui, le PIB suisse est le double du PIB français  !). Unknown-3.jpegAlors que la France est le pays le plus centralisé du monde, rongé par la bureaucratie et se la joue toujours puissance internationale, la Suisse connaît des niveaux de pouvoir échelonnés, fait confiance au mérite et au travail, croit aux vertus de la démocratie directe. Pour Garçon, la France devrait prendre exemple sur ce petit pays discret et sans histoire qui réussit si bien. Hélas, elle ne respecte que les pays qui ont plus de vingt millions d'habitants…

Historien de formation, Garçon nous rafraîchit la mémoire sur des épisodes anciens de notre histoire (les batailles, l'émigration), mais aussi sur les moments récents (la Suisse moderne, la Suisse pendant la guerre, la votation sur l'immigration de masse). Il n'évite jamais les sujets qui fâchent (comme l'islam, l'UDC, la Lega, la question féminine), mais creuse, argumente, approfondit dans un tour d'horizon — une sorte d'état des lieux de la démocratie directe aujourd'hui.

Un chapitre intéressant parle de l'éducation, du « miracle de l'apprentissage dual » que bien des pays nous envient, de la relève et des passerelles qui permettent de réintégrer les Hautes Écoles quand on n'a pas de maturité en poche. Entre l'histoire et les mythes, la frontière est souvent incertaine. Le fameux « Pacte fédéral » de 1291 est-il authentique ou a-t-il été écrit après coup ? images-3.jpegGuillaume Tell a-t-il réellement existé ? Se demande-t-on comment Moïse a fait pour partager les eaux de la Mer Rouge ? Ou Jésus pour changer l'eau en vin ? Comme Cyrulnik ou Levi-Strauss, Garçon pense qu'un mythe est une parole qu'on partage : sa fonction est d'abord symbolique. Peu importe que l'épisode ou le héros en question soit réel. À sa manière, ironique et précise, Garçon éclaire nos mythes fondateurs et en tire des leçons de bonheur.

Par les temps qui courent, cela fait chaud au cœur.

* François Garçon, Le Génie des Suisses, Taillandier, Paris, 2018.

** Metin Arditi, Dictionnaire amoureux de la Suisse, Plon, 2017.

*** François Garçon, La Suisse, pays le plus heureux du monde, Taillandier, 2015.

— François Garçon, Le modèle suisse, Perrin, 2011.