11/11/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 65)

Épisode 65 :  Marc JURT en rêvant : Autoportrait de ma table de travail 

Marc Jurt, autoportrait de ma table de travailLes objets ont-ils une âme ? Rêvent-ils aussi de grandeur et d’élévation ? Que reste-t-il de la vigueur d'un arbre quand son être est gougé, creusé ou tarabiscoté par la main habile du menuisier ? Devient-il un objet inerte et inanimé ou conserve-t-il quelque chose de sa verdeur d’antan ? A-t-on déjà vu une table de travail songer à changer de nature, d’étendue ou de fonction ?

Dans l’incruste, située dans la partie inférieure de la gravure, on aperçoit le modèle original, soit un bureau d’intérieur, idéal pour le dessin ou l’écriture. Le bois est sculpté élégamment; les proportions sont harmonieuses; le calme, l’ordre et la tempérance y règnent. Le temps est même suspendu. Pourtant le tiroir est largement ouvert comme pour y recevoir la chute imminente d’un objet en apesanteur, dont l’ombre pyramidale avance sur le plateau — s’agit-il d’une page blanche chiffonnée prête à disparaître dans les oubliettes ou d’un jeu d’osselets faisant diversion ? L’artiste s’est-il volontairement retiré de l’image par espièglerie laissant ses outils de travail le représenter ?

Du pied gauche de la table réelle surgit son double fantasmé dans un paysage minéral aux motifs symétriques, mollement déformés. Au loin, l’horizon est ciselé par une chaîne de montagnes. Le sol est couvert d’un tapis rocailleux jusqu’aux cascades qui se déversent dans la mer. Sous les quatre pieds de la table rêvée, un losange se forme. On trouve, fixées en bordure de l’abîme, les mêmes masses blanches et opaques qui s’accumulent près des franges comme autant d’ébauches froissées. N’y a-t-il pas sur le tapis naturel de nos rêves artistiques un cimetière de faillites ? Combien d’essais, de recommencements et de persévérance dans la réalisation d’une seule œuvre ? 

Si j’étais une table de travail, mes pieds seraient des stipes de palmiers puissants qui sortiraient du sol pour s’élancer vers le ciel. On pourrait sans trop de peine les escalader comme un cocotier pour voir à quoi ressemble là-haut le soleil éternel. Mon tiroir se viderait d’anciens brouillons et de vaines tentatives; il recueillerait des mots couverts uniquement. Quant à mon plateau, je l’imagine aussi grand qu'une île plane. Je le rêve couvert d’un sol soyeux comme de la jeune mousse accueillant comme un rêve de migrant, le mot liberté tatoué sur sa peau. Un lieu défiant les lois naturelles, où la gravité des doutes et des naufrages n’auraient pas de poids.  

IMAGE : Marc JURT. Autoportrait de ma table de travail, 1981. Eau-forte et aquatinte en noir : 27,8 x 18,5 cm. Catalogue raisonné no 89. 

Note de Marc JURT sur cette estampe : « Autour de différentes maisons dans lesquelles j’ai gravé ». Catalogue raisonné, p. 50.

08/11/2018

Deux familles, les siennes, sous l'œil de l'écrivain

par Daniel Fattore

38804441_1863908013666963_2534191868992815104_n.jpgJean-Michel Olivier – L'œil défaillant, l'objectif menteur. La photo, vérité travestie ou aléatoire. Le regard troublé, ou non. C'est un roman visuel à l'extrême que Jean-Michel Olivier propose avec "L'Enfant secret". Roman? L'écrivain suisse le présente comme un récit, indiquant qu'il y a quelque chose de sa propre histoire familiale dans la destinée de deux familles que tout sépare et que tout va réunir: celle fondée par Julien et Emilie, et celle d'Antonio Campofaggi, dit Campo.
 
Tout sépare ces deux familles, en effet, et c'est un bon point de départ pour deux récits parallèles des plus contrastés. Julien et Emilie, c'est le couple vaudois villageois typique du début du vingtième siècle, empreint de culture protestante, avec un Julien qui a accidentellement perdu la vue dans son enfance et une Emilie à la patte folle. Si l'auteur n'oublie jamais Emilie, c'est sur le handicap de Julien que l'auteur concentre son regard, dessinant page après page son univers fantomatique, ainsi que sa manière de se débrouiller avec une vue délabrée. Chacun semble trouver sa place dans ce récit familial, sans révolte (à l'usine d'allumettes ou au restaurant, il faut trimer, c'est comme ça), dans le cadre d'un pays calme et épargné par la guerre, la Suisse, qui n'en a pas moins ses zones d'ombre et ses raideurs. En pensant à Emilie, en particulier, il est permis de se souvenir des 3 K helvétiques bien conservateurs: "Kinder, Kirche, Küche". Concernant Julien, c'est plutôt chœur local, errances et vin blanc. 
 
Dans l'autre camp, la famille Campofaggi est urbaine, et devient nolens volens un élément du système: c'est dans l'Italie fasciste que Campo, le photographe professionnel, trouve de quoi vivre. L'art du photographe est celui du mensonge, découvre-t-on au fil des pages: photos retouchées, poses étudiées, souci permanent d'une propagande affinée. Campo contribue ainsi à la création de l'image "historique" de Benito Mussolini, conforme à une idéologie qui prône la force et les valeurs viriles. Y croit-il vraiment? L'auteur ne manque pas de décrire quelques scènes grotesques telles que le duel à l'épée entre le Duce et Campo, ou le moment où, prononçant un discours, Benito Mussolini se trouve piégé par une pluie diluvienne qui fait fuir ses auditeurs. Mais ce qu'on reprochera au photographe, c'est de n'avoir pas dénoncé ce qu'il y a derrière les photographies léchées, d'avoir été au plus près du pouvoir et de n'avoir rien dit. Ironie de l'histoire: autrichien au terme de la Première guerre mondiale, donc dans le camp des vaincus, il se retrouve à nouveau vaincu au terme de la Seconde guerre mondiale, comme Italien.
 
Les apparences séparent ces deux familles, on l'a compris. Pourtant, l'auteur s'ingénie à les rapprocher, avec le coup de pouce de l'histoire. Le trait d'union? C'est un appareil photo... L'auteur relate en effet un élément incroyable: il met entre les mains du quasi-aveugle Julien un appareil photo Rollei, avec lequel il va s'ingénier à tout canarder. A l'art léché, travaillé, mensonger aussi, de Campo, répond ainsi le jeu spontané, brut et mal cadré, amusant pour dire le tout, de Julien. Qui est le plus proche du vrai? Peut-être pas Campo, quoique: il garde quelques photos authentiques dans une caissette bien fermée. Et peut-être pas davantage Julien, qui finira par recouvrer la vue et découvrir que ses photos n'étaient pas du tout ce qu'il pensait qu'elles seraient. Cette redécouverte du sens de la vue fait du reste penser à "La Symphonie pastorale" d'André Gide, l'issue tragique en moins: "C'est donc à ça que tu ressembles! Avoue que tu espérais mieux!", rigole Julien, se voyant, hilare, face au miroir pour la première fois.
 
51GFcArJYrL._SX322_BO1,204,203,200_.jpgEt au fil des péripéties et de l'histoire, comme on s'y attend, les deux familles trouvent le moyen de se trouver, dans le contexte dévasté de l'après-guerre. Un contexte de folie, ce que suggère le cadre d'un asile psychiatrique/maison de repos où l'on rencontre quelques personnalités: Edda, une des filles de Mussolini, mais aussi, à peine déguisé, Jack Rollan – qui a d'ailleurs appris, un peu, le métier de photographe avant de devenir connu pour son "Bonjour!". C'est là aussi qu'un garçon vaudois caractériel fan de football (comme l'auteur) va rencontrer une belle Italienne... l'affaire est faite, une génération nouvelle peut naître.
 
Les sens sont trompeurs, en particulier la vue, semble dire l'écrivain. Cela, d'autant plus si ceux-ci sont dotés d'une béquille, en l'occurrence celle de l'appareil photo qui rapporte ce qu'il veut ou dont on peut faire mentir les produits à volonté. Au temps à venir de l'humain augmenté, au temps aussi de la photo banalisée par le numérique, voilà qui devrait faire réfléchir! Et si le regard de l'écrivain était, in fine, le plus aigu de ce roman? C'est lui qui, au fil de phrases simples segmentées en paragraphes courts qui font figure de séquences, règle sans cesse la focale sur un récit ancien et précis, en rappelant, par les mots et structures répétés d'un bout à l'autre du livre, que la vie est un éternel recommencement. En somme, c'est son propre album de photos de famille qu'il feuillette, passionné et captivant, avec ses lecteurs. Après tout, cet "enfant secret" du titre, encore à naître, ange ou fantôme un peu omniscient en ce sens qu'il a l'œil partout et confère un sens au chaos de l'histoire familiale ou européenne, c'est peut-être bien lui.
 
Jean-Michel Olivier, L'Enfant secret, Lausanne, L'Age d'Homme/Poche Suisse, 2018/première édition 2004. 
Ce récit a obtenu le prix Michel Dentan en 2004.