18/11/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 66)

Épisode 66 :  Marc JURT en rêvant : Offrande de la pluie depuis l'alcôve

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À qui est destinée l’offrande confectionnée avec tant de soin par une main habile qui l’a déposée à l’entrée de cette maison ? Le panier de feuille de bananier tressée contient de la nourriture, quelques grains de riz et morceaux de fruits vraisemblablement, des pétales de frangipanier et des bâtonnets d’encens allumés pour se connecter. Tous les jours, les canang sari sont assemblés avec art et sagesse puis offerts aux esprits et aux dieux. C’est un geste gratuit renouvelé depuis la nuit des temps qui témoigne d’une gratitude sans attente particulière. L'offrande est une humble présence. Nous sommes dans le Bali immémorial.

Au pays des dieux, il pleut forcément. L’artiste a la délicatesse de nous placer à l’abri des intempéries et des éventuelles inondations. Le lieu est accueillant et lumineux, protégé par deux rideaux de bambou, un plancher en bois et un auvent de chaume. L’espace est ainsi délimité par des lignes parallèles horizontales et verticales tout en restant ouvert. Le seuil est poreux. L’air y circule. L’humidité est omniprésente. Le vacarme régulier des précipitations devient assourdissant. L’offrande est à la frontière des deux mondes, la fumée se répand. L’hôte sera-t-il comblé ?

marc jure, rivière de sayan, gravures,baliL’alcôve est un cocon protecteur, communicant avec le dehors, cette masse opaque contenue à l’intérieur du cadre. Il faut entraîner l’œ¡l. À travers l’écran hachuré par les trombes d’eau, la ligne frangée de l’horizon apparaît, ainsi que les flancs escarpés de la montagne traversé par le sillon serpentueux de la rivière Ayung. Un paysage obsédant. C’est peut-être ici que l’artiste a médité son départ. Un jour lointain, dans vingt ou trente ans, quand l’âme quitte le corps et que les cendres suivront le cours de cette rivière, d’Ubud jusqu’à la mer, l’esprit gourmand de l’esthète sait qu’il trouvera ici une île d’accueil.

Marc JURT. Offrande de la pluie, 1985. Eau-forte et aquatinte en noir : 19,4 x 29,4 cm. Catalogue raisonné no147.

Marc JURT. La Rivière de Sayan, 1985. Eau-forte, pointe-sèche et aquatinte en noir, sépia et bleu sur deux plaques : 14,8 x 30 cm et 14,8 x 30 cm. Catalogue raisonné no148.

Note de Marc JURT sur ces estampes : « Gravures réalisées lors d’un séjour de six mois à Bali ». Catalogue raisonné, p. 51.

15/11/2018

Sur les traces de la femme invisible (Nathalie Piegay)

par Jean-Michel Olivier

Unknown-2.jpegDans La femme invisible*, Nathalie Piegay, professeur de littérature française à UNIGE, réussit un pari impossible : rendre vivante et visible une femme restée dans l'ombre de son amant (Louis Andrieux, homme politique français, ami de Georges Clémenceau) et de son fils unique, Louis Aragon. On connaît l'imbroglio familial : le poète est élevé par sa mère Marguerite (qu'on fait passer pour sa grande sœur) et sa grand-mère (qu'on fait passer pour sa mère). Vous suivez ?

À vingt ans, Aragon découvrira la vérité. Il restera attaché à sa mère toute sa vie et vouera une inimité tenace à ce père célèbre et brillant qui les a entretenus, mais aussi soigneusement tenus à distance de sa vie officielle. Nathalie Piegay dénoue parfaitement cet imbroglio —, qui a tout de même produit l'un des plus grands écrivains français du XXème siècle !

Unknown-1.jpegLa vie de Louis Andrieux, le père donc, est connue et largement étudiée (voir ici). Mais on savait peu de choses sur Marguerite qui a élevé et aimé cet enfant naturel. Nathalie Piegay mène l'enquête. Elle se rend sur les lieux où Marguerite a vécu. Elle découvre que cette femme, jusqu'ici invisible, a exercé plusieurs métiers et qu'elle a écrit des romans, vendus comme suppléments à certains magazines féminins. Une abondance de romans, même. 

Quelle influence cette mère écrivaine (et traductrice) a-t-elle eue sur son fils ? Impossible à dire, bien sûr. 

Mais le feu de l'écriture passe par là…

Au fil des pages, le mystère Marguerite se dévoile. Mais la part d'ombre reste intense, car les documents, textes, traces de cette vie discrète font défaut. Nathalie Piegay se livre elle-même beaucoup dans le portrait de cette femme « invisible », avec une ferveur teintée de féminisme. Ce qui rend le livre (est-ce un roman ? un récit ? un essai ?) à la fois attachant et passionnant à lire.

* Nathalie Piegay, La Femme invisible, éditions du Rocher, 2018.