• Les Carnets de Corah (Épisode 86)

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    Épisode 86 : Marc JURT en rêvant : L’Observateur

    MARC JURT L'OBSERVATEUR.pngTiens ! D’où nous observes-tu, l’artiste ? De ton fantasque atelier balinais suspendu dans les airs, de ce vaisseau ivre que tu ouvres spécialement à notre regard ?

    Nous y découvrons l’intérieur de la nacelle en bambous qui se balance aux vents comme une drôle de machine à vapeur. C’est ton poste d’observation. Il produit cette nébuleuse qui n’est peut-être qu’un trompe-l’œil, un lieu commun ou un rêve hippie alliant chemise à fleurs, palmiers et invitations au voyage.

    Tu t’inscris dans la vague de brume, tu te mets dans l’abîme. Je vois mieux la pupille dilatée de tes yeux clairement dessinée à travers une paire de jumelles créant ainsi une distance entre nous, une sorte d’écran comme si tu te cachais, espiègle, derrière un masque. Espères-tu voir sans être vu ?

    Où porte ton regard ? vers un avenir qui se dessine dans la nébuleuse du temps ? C’est ici, aujourd’hui, que j’aime te retrouver. Et peut-être nos regards se sont-ils rencontrés.   

    Marc Jurt. L’Observateur, 1981. Eau-forte et aquatinte en noir et bleu ; 27,9 x 19,8. Catalogue raisonné, n93.

    Note de Marc JURT à propos de L’Observateur  : « Autour des différentes maisons dans lesquelles j’ai gravé ». Catalogue raisonné, p. 50.

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  • Gotham City

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    Par Pierre Béguin

    gotham.JPGQui n’aurait pas encore remarqué les trois grandes tours des CFF avec leurs énormes façades en marbre foncé qui trônent sur Lancy Pont-Rouge? Vous savez, celles qui ressemblent furieusement à Gotham City.

    C’est justement l’histoire de ces façades en marbre que nous allons vous raconter. Or donc les CFF, plus gros propriétaire immobilier de Suisse et dont les terrains de Pont-Rouge (et d’ailleurs) se voient largement valorisés par le tracé du CEVA (que les contribuables genevois connaissent bien), les CFF donc, pressés d’engranger les bénéfices, mandatent comme entreprise générale Implenia qui, elle-même, se charge de sous-traiter les travaux à diverses entreprises du bâtiment.

    Suivons plus particulièrement la piste de l’adjudication du marbre. Les conditions posées par les CFF aux entreprises genevoises (et pour cause comme nous allons le voir) étant impossibles à respecter à moins de travailler à perte, c’est l’entreprise Eckardt & Hofmann AG, dont le siège social se trouve dans le canton de Zürich, à Volketswil pour être précis, qui remporte la mise (Eckardt & Hofmann est en réalité une filiale de Hofmann Naturstein GMBH, sise à Werbach en Allemagne, qui fournit le marbre à Eckardt & Hofmann AG, c’est-dire à elle-même – car il n’y a pas de petits profits).  Mais alors, me direz-vous, comment se fait-il qu’une entreprise suisse alémanique, filiale d’une entreprise allemande, qui doit en plus déplacer ses ouvriers et son infrastructure à Genève, puisse faire une soumission à meilleur prix que nos entreprises locales? Bonne question, que nos autorités feraient bien de se poser!

    La réponse est simple: la filiale Eckardt & Hofmann AG fonde pour la circonstance une société à responsabilité limitée, en l’occurrence P.Granit Swiss Gmbh, inscrite au registre du commerce de Stans, Nidwald, le 2 août 2017.

    L’Union des marbriers genevois flaire l’arnaque. Trois inspections sont effectuées par le bureau du contrôle  des chantiers (BCC) entre le 22 novembre et le 2 décembre 2017. Une vingtaine d’ouvriers polonais sont interrogés. Avec à la clé toute la panoplie des infractions que l’on devine: salaires trop bas, temps de travail trop élevé avec heures supplémentaires non payées (10 heures effectuées pour huit rétribuées), certaines charges non payées, facturation du logement aux ouvriers entre CHF 300,- et 500,- pour un lit, la vingtaine d’ouvriers de P.Granit Sàrl étant logés dans la même maison, chemin Macherey au Grand-Saconnex (le bail indique CHF 48000,- pour l’année; faites les calculs). Tous les véhicules sur place avaient des plaques allemandes.

    Une requête en mesures superprovisionnelles est déposée à la Cour de Justice contre P.Granit Sàrl. Curieusement, la Cour rejette la requête, estimant qu’il n’y a pas d’urgence particulière à traiter le cas, précisant au passage que P.Granit n’est pas signataire de la convention nationale alors que celle-ci a force obligatoire dans toute la Suisse. Un peu comme si un policier arrêtait un conducteur en état d’ivresse, constatait le délit… et laissait repartir le chauffard. De quoi alimenter des mauvaises langues qui ne manqueront pas de dénoncer les nouveaux accords bilatéraux, et Bruxelles qu’il faut ménager. Nous ne les suivrons pas sur ce chemin, encore que…

    L’Union des marbriers genevois ne relâche pas la pression pour autant. Un nouveau contrôle est effectué en avril 2018 qui démontre que P.Granit continue allègrement de violer toutes les conditions de travail du second œuvre. Si bien que, en été 2018, P.Granit Sàrl dépose le bilan, prétextant qu’elle a terminé son travail à Pont-Rouge.

    Affaire classée? Pas du tout! En août apparaît la société Marvit Gmbh, basée à Dietikon et inscrite au registre du commerce du canton de Zürich. Et devinez quoi? Marvit emploie les mêmes ouvriers polonais, effectuant à Pont-Rouge le même travail que P.Granit, avec les mêmes infractions dûment constatées par les mêmes inspecteurs du bureau de contrôle des chantiers. Nul besoin d’être grand clerc pour comprendre qu’un deuxième tour de carrousel juridique se terminerait comme le premier,   par un dépôt de bilan de Marvit Gmbh, avant qu’une nouvelle société en Sàrl, dûment enregistrée à Zoug, ne prenne la relève, employant les mêmes ouvriers polonais, avec les mêmes infractions au code du travail, etc. etc. Et ainsi de suite…

    A moins que le Département Sécurité Emploi et Santé (DSES), soit par l’Office Cantonal de l’Inspection et des Relations de Travail (OCIRT) soit par son responsable politique, Monsieur Mauro Poggia, ne se décide enfin à sortir de son silence aussi effrayant que celui, éternel, des espaces infinis. Car c’est aux politiques et à l’administration qu’il incombe d’imposer des règles de jeu identiques pour chaque entreprise, d’ici ou d’ailleurs, et de protéger le tissu économique local contre tout ce qui le délite en violant ostensiblement les lois sur le travail, et en ne s’acquittant ni des charges ni des impôts auxquels sont soumises les entreprises genevoises. Une situation intolérable de dumping, voulue par un système d’infractions multiples connu de tous, et qui dure depuis des années en dépit de toutes les promesses politiques. Et quand on sait que, dans le cas relaté, en haut de cette pyramide de l’arnaque se trouve la Confédération elle-même (qui détient les CFF), censée, donc, faire appliquer des lois qu’elle a promulguées et qu’elle est la première à transgresser, on plonge dans un abîme de perplexité: car à tous les étages, chacun proclame sa bonne foi la bouche en cœur et se lave les mains de ce qui se passe à l’étage inférieur, à commencer par les CFF…

    Quant à vous, chers concitoyens et contribuables qui me lisez, si vous passez à Gotham City devant les tours des CFF, quand vous regarderez ces larges façades de marbre foncé, ayez une petite pensée pour mon histoire. Elle en cache des centaines d’autres identiques…

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  • Les Carnets de Corah (Épisode 85)

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    Épisode 85 : Marc JURT en rêvant : Daphné

    JURT-DAPHNEXX.jpegIls sont comme deux bambous aimants, côte à côte, noués par un lien plus souple qu’une alliance. Leurs vœux sont ici gravés sur une plaque puis reproduits ailleurs dans l’œuvre à la manière d’un souvenir résurgent de l’artiste ou d’une fête d’anniversaire. Le temps n’a pas de prise sur cette empreinte. Le couple tient miraculeusement debout sans ancrage, se protégeant, dans le creux l’un de l’autre, des pluies célestes. Ils sont captifs et seuls au monde.

    L’image d’Épinal est peut-être belle : ensemble pour la vie ! Mais le réel n’est pas une idée fixe, une promesse à tenir ou un lieu commun. Il a besoin de mouvement, d’absence et de liberté comme une solution de continuité. Couchant leurs désirs sur un papier de Bali sablonneux, les aimants s’écartent sans se repousser, lâchent la bride, nouent d’autres liens, élargissant le cercle. Ils choisissent un nouveau terrain de jeu couleur ocre. Mais ils sont trois à présent. Faudra-t-il tenir compte du tiers-exclu ?

    La rupture avec le réel ouvre ainsi un espace imaginaire qui, avec le temps, trouve une forme d’harmonie et de légèreté bienvenue. L’attache est toujours présente, forte et plus souple qu’une alliance.

    Marc JURT. Daphné XX, 1988. Monotype, pointe-sèche et aquatinte, avec papier Bali appliqué, réhaussés de gouache blanche. Sur papier Népal, 68 x 49 cm. Épreuve unique.

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  • L'amour en plus (Antoine Jaquier)

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    par Jean-Michel Olivier

     

    Unknown-1.jpegLonguement mûri, le premier roman d'Antoine Jaquier, Ils sont tous morts* (2013), a connu un succès mérité, et reçu le Prix Édouard-Rod en 2014 (voir ici). Deux autres livres ont suivi, Avec les chiens et Légère et court-vêtue, qui poursuivaient, à leur manière, l'exploration de cet envers du décor qui est la marque de fabrique de Jaquier. Aujourd'hui, délaissant les sentiers du roman réaliste, Jaquier nous propose un roman d'anticipation, Simili Love**, nourri à la fois de Yuval Harari et de Laurent Alexandre, les spécialistes de l'Intelligence Artificielle (IA). 

    Nous sommes en 2040, dans un monde fracturé et hiérarchisé en classes distinctes (les Élites, les Désignés, les Inutiles). La Grande Lumière a permis à chacun de consulter sa propre base de données et aussi celle des autres, supprimant ainsi toute intimité, dans une complète transparence. Maxime, écrivain, la cinquantaine déprimée, a perdu dans l'aventure sa femme et son fils, partis sans laisser d'adresse. Il se console avec Jane, un androïde de la dernière génération, connectée à l'ordinateur central, qui connaît tout de ses désirs et de ses peurs, et se rapproche de la femme parfaite dont il rêvait (c'est une excellente cuisinière!). Unknown-3.jpegTous les deux filent le parfait amour. Mais est-ce bien de l'amour ? Et est-il si parfait que cela ? Il vaudrait mieux parler de simili-love, d'amour postiche, de simulacre amoureux. 

    En quelques chapitres, Jaquier reconstitue, de la base au sommet, une société entièrement dirigée par des ordinateurs et régie par des algorithmes. C'est à la fois terrifiant et d'une cohérence sans faille. Dans ce meilleur des mondes (qui n'est bien sûr qu'une projection du nôtre), des puissances occultes (DEUS, la Mère) tiennent les rênes des sociétés fragmentées, à leur unique profit, en fournissant drogues de synthèse, droïdes plus qu'humains et divertissements à gogo. Le tableau — s'il cède un peu facilement à la mode apocalyptique — est saisissant. Dans ce nouveau monde, tout est contrôlé, connecté, manipulé de manière à ne laisser aucune liberté à ceux qui l'habitent. 

    Cette perfection artificielle ne dure qu'un temps. Le passé ressurgit dans la vie de Maxime qui décide de sortir des ornières de l'IA pour partir à la recherche de son fils. La seconde partie du livre, où l'on sent l'influence de Cormac McCarthy (La Route***), brosse un autre tableau : comment sortir du système, finalement agréable, qui faisait de Maxime un privilégié, dopé aux pilules de soma ? Arpentant la Bretagne, Maxime va rapidement découvrir que les marges de cette nouvelle société ne sont pas sans danger. La mort y rôde, comme l'amour. L'alternative sociale que dessine Jaquier ressemble aux utopies soixante-huitardes (vie en communauté, permaculture, décroissance, etc.) et fait la part belle (un peu trop, peut-être) aux prédictions catastrophistes. Mais cela n'enlève rien à la force de ce roman d'anticipation qui frappe à la fois par son imagination et sa cohérence.

    * Antoine Jaquier, Ils sont tous morts, roman, L'Âge d'Homme, 2013.

    ** Antoine Jaquier, Simili Love, roman, Le Diable Vauvert, 2019.

     

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