Eloge des fantômes

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Par Pierre Béguin

 

Mon cher Jean-Michel,

JMO.jpgJe viens de terminer avec ravissement la lecture de ton dernier livre, ces treize histoires de fantômes – portraits de personnes rencontrées et aimées – dont tu prétends à juste titre qu’il ne faut pas les trahir car «ce sont les seuls à savoir qui nous sommes». Avec ravissement, oui, car ces fantômes que tu ressuscites, d’une certaine manière, ce sont aussi les miens.

Quand, à la faculté des Lettres, Roger Dragonetti, le dos courbé, pénétrait dans la salle, «qu’il s’installait sans un mot, sortait de sa serviette une liasse de notes qu’il déployait en éventail devant lui», j’y étais. Ce moment crucial, «ce suspens qui précédait sa parole», quand «il semblait chercher son souffle, comme un plongeur en eaux profondes», «ce brusque appel d’air, ce sentiment de vide, cette sorte de vertige» je l’ai ressenti comme toi. Et sa parole qui, souvent, retournait au silence «pour s’y abreuver», cette parole qui «trébuchait» parfois – souviens-toi des incontournables «comment dirais-je? comment dirais-je?» ou de son expression favorite «encore toujours» – me fascinait autant qu’elle t’a fasciné.

Et que dire de Michel Butor? Ce séminaire qu’il tenait sur Raymond Roussel et que ta petite bande de Brigades rouges en herbe – le groupe Argo, je crois – avait perturbé, j’y étais aussi. Mais – te l’avouerais-je 40 ans plus tard? – je n’éprouvais alors qu’un mépris condescendant pour ce commando un brin grotesque qui me semblait animer par une sotte vanité (existe-t-il des vanités intelligentes?) et, surtout, par une manière ridicule d’impressionner les étudiantes en prenant un professeur et son cours en otage. Car ce que tu ne mentionnes pas dans ton portrait de Butor, et pour cause, c’est que vous aviez perturbé d’autres séminaires (je me souviens notamment d’un séminaire sur Les Champs magnétiques et l’écriture automatique). Peu importe. La distance et l’ironie que tu portes maintenant sur l’étudiant que tu étais alors font tout le sel de ce portrait de Michel Butor et la jouissance que le lecteur peut éprouver à son évocation.

N’oublions pas Jacques Derrida. L’effervescence un peu infantile que suscitait chez certain(e)s étudiant(e)s la venue à l’Université de Genève du grand gourou des 60’s et 70’s, «ce Richard Gere en plus méditerranéen». Ces virées avec Derrida au Bagdad parmi les buveurs solitaires et les prostituées, je n’y étais pas (je hantais alors le dancing universitaire et le Bar à whisky) mais, à te lire, je le regrette, tant l’évocation d’un Derrida noceur le montre sous une face aussi truculente qu’inattendue. Il me revient néanmoins en mémoire les mots d’un de tes camarades «Argo» qui se vantait à la ronde d’avoir, en tant que conducteur, frôlé un accident qui aurait pu se révéler fatal pour le grand gourou qu’il transportait sur la banquette arrière. On avait les gloires qu’on pouvait…

Que dire encore de Louis Aragon que, contrairement à toi, je n’ai pas eu la chance de rencontrer, mais qui reste un de mes proches fantômes (curieusement je le lisais dans le métro de Londres, tout comme toi, durant la période de mes études anglaise)? Et des autres que tu ressuscites, dont les trajectoires n’ont jamais croisé la mienne et qui me semblent pourtant familières?

Mais le portrait le plus évocateur, le plus émouvant, celui qui m’a le plus remué, est celui d’une personne – si j’en supposais logiquement l’existence – dont j’ignorais tout jusqu’au prénom: ton père.

Tel que tu le décris, il semble finalement si semblable au mien. Les silences, la difficulté à communiquer, les punitions même, le redoutable martinet. Comme toi, j’ai connu tout cela. Ce passage – mais n’importe lequel aurait fait l’affaire – j’aurais pu l’écrire, avec cette nuance que j’étais moins bavard que toi: « Le dimanche, autour du poulet rituel, j’endosse à nouveau le costume du singe savant. Je parle de mes lectures, de mes rencontres. Je cite des noms que personne ne connaît. J’ai l’impression de parler une langue étrangère. Entre deux silences, je recherche un terrain d’entente. La politique? Trop périlleux. Le football? Plus d’actualité. La pluie et le beau temps? On peut enfin partager quelque chose».

Je comprends bien, à lire ce portrait de ton père, que ce qui peut nous rapprocher, davantage encore que nos fantômes universitaires communs, c’est la perception de nos figures parentales. Notre véritable patrie, ce sont nos parents.

Puissent de nombreux lecteurs se reconnaître, comme je me suis reconnu, dans l’évocation de tes fantômes!

Amicalement.

Pierre.

 

Jean-Michel Olivier, Eloge des fantômes, éd. L’Age d’Homme, 2019.

 

 

 

 

 

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