• Les Carnets de Corah (Épisode 74)

    Imprimer

    Épisode 74 :  Marc JURT et Édouard GLISSANT en rêvant : Daphné XCI

    JURT-DAPHNE XCI.jpgMarc JURT aimait créer des séries, plus d’une douzaine en tout, qu’il travaillait inlassablement pour en extraire un savoir-faire, une technique au service d’une curiosité qui interroge sans cesse la matière chaotique du monde. La série Daphné recense plus de 187 œuvres uniques ! Elle ne s’est terminée qu’au moment où l’artiste est arrivé au bout de l'idée galvanisante d’un métissage des techniques (gravure juxtaposée ou superposée à la gouache) et des matières (papier japon sur papier daphné) qui en est le germe.

    « Tout au long de sa trajectoire, un artiste n’a peut-être qu’une chose à exprimer, peut-être deux ou trois. (Édouard GLISSANT) »* C’est sans doute vrai pour Marc JURT qui ne cesse de sonder ses propres troubles d’œuvre en œuvre. Ainsi naissent, les uns après les autres, des jeux d’alliances et de prouesses techniques, dans la répétition et le ressassement comme l’expérience d’un croisement des natures (humaine et végétale), des cultures (sud et nord), des éléments (matériel et spirituel), des origines (sédentaires et nomades) et des histoires (réelles et fictives). L’artiste progresse vers un art de plus en plus hybride, résolument moderne et singulier qui rend compte de la créolisation du monde.

    JURT- DAPHNE CLXII, 1997.jpgLa gravure et le dessin au quotidien s’accompagnent de recommencements, comme de renoncements. L’outil trace et grave ici une fragile élévation, là une solution de continuité ou une couleur particulière, qui approfondit et remplit intuitivement le registre des traits ou le répertoire des gestes, tel un calendrier (ou fastes) s’inscrivant dans le chaos du monde avec la persévérance de l’intuition du pinceau et la mesure de la pointe-sèche.

    Note de Marc JURT sur la série Daphné : « Suite débutée en 1988, comportant CLXXXVII numéros à ce jour. Technique :Différentes techniques de gravure, monotype, acrylique, avec divers papiers appliqués, réalisés sur des feuilles produites au Népal à partir de l’écorce de l’arbuste daphné. Format : environ 68 x 50 cm. » Marc Jurt : Entre raison et intuition, 2000, p. 22.

    Marc JURT. Daphné XCI, 1990. Eau-forte, aquatinte, japon appliqué, gouache, 67 x 50 cm.

    * DELBOURG, Patrice. « Édouard Glissant : "Tous les peuples sont en train de se créoliser !" Le succès de la vague romanesque créole, personnalisée par Raphaël Confiant et Patrick Chamoiseau, possède un papa spirituel et théorique. Non pas Aimé Césaire, mais Édouard Glissant. Rencontre », L'Événement du jeudi, section Lettres, 2 au 8 déc. 1993, p. 112-113.

    Lien permanent Catégories : Carnets de Corah 0 commentaire
  • Lumières de l'invisible (Patrick Gilliéron Lopreno)

    Imprimer

    par Jean-Michel Olivier

    170px-Louis_Jacques_Mandé_Daguerre_1844_Thiesson.jpgDepuis son invention en 1839 par Louis Daguerre (qui s'appuie, lui-même, sur les recherches de Nicéphore Niepce), la photographie n'a cessé de fasciner peintres et écrivains. Pour Honoré de Balzac, Théophile Gautier et Gérard de Nerval, elle avait des pouvoirs magiques. Pour d'autres,  comme le roi de Naples, il fallait l'interdire, car elle était dangereuse, comme le mauvais œil

    Cette nouvelle technique, comme on sait, a bouleversé l'histoire de la peinture, en libérant les peintres de l'obsession de reproduire, au détail près, la nature environnante. À quoi bon copier le réel quand on peut le faire à l'aide d'un simple appareil de photo ? La peinture, peu à peu, s'est plongée dans la couleur, puis déconstruite, pièce après pièce, dans l'abstraction, avec Kandinsky, Malevitch et Picasso. La photographie a également bouleversé la littérature : à partir de la moitié du XIXe siècle, les romanciers vont se documenter auprès des photographes, pour coller au plus près au réel (nous sommes toujours, par la grâce des prix littéraires, dans ce courant naturaliste ou réaliste de la littérature).

    images-5.jpegAujourd'hui, grâce aux écrans (TV, smartphones, ordinateurs), la photographie a triomphé partout et totalement : nous sommes submergés d'images, le plus souvent immatérielles, jusqu'à l'ivresse ou la nausée. Mais savons-nous encore regarder ? Et lire les images qui nous entourent, nous conditionnent, nous incitent à acheter certains produits (par la publicité) ou à voter pour certains partis (par la propagande politique) ? Cette profusion d'images ne constitue-t-elle pas un immense lavage de cerveau ?

    images-4.jpegHeureusement, il y a encore des photographes qui nous prêtent leurs yeux pour voir le monde avec un regard neuf ! 

    C'est l'expérience que l'on fait avec les belles photographies de Patrick Gilliéron Lopreno, reporter-photographe vivant à Genève, mais arpentant le monde avec son appareil en bandoulière, comme un chasseur de papillons avec son filet.

    Ses images aux contours nets, aux atmosphères tantôt brumeuses, tantôt éclatantes de lumière, nous invitent à entrer dans une autre dimension du temps et de l'espace, où la méditation ouvre sur l'invisible. Lopreno aime photographier la nature images-2.jpeg(les rivières, les champs de blé ou de coquelicots), souvent déserte, ou peuplée de quelques animaux : une sorte de paradis inviolé (qui correspond à l'image traditionnelle de la Suisse). Mais bientôt, des pylônes électriques envahissent les champs, ou les fumées d'une centrale nucléaire blanchissent le ciel. Les hommes, comme les animaux, paraissent incongrus, des ombres fuyantes, des êtres de passage. Le contraste est saisissant. Il dessine une fracture, une faille dans le réel que l'on n'avait pas remarquée au premier regard, mais qui n'a pas échappé à l'œil du photographe. 

    images-3.jpegComme souvent, la photographie nous ouvre les yeux, quand le réel nous aveugle ou nous trompe. Il nous faut le regard du photographe pour aller sous l'écorce des choses, toucher l'os, la sève, le cœur vibrant de la nature. En faisant l'Éloge de l'invisible*, Patrick Gilliéron Lopreno explore cette faille dans les visages, les ciels, les paysages nus ou peuplés d'ombres fugaces, les vitraux d'une église, les fougères dans la cour d'un cloître. 

    Et de cette faille — qu'on appelle aussi mystère — jaillit à chaque fois la lumière.

    * Patrick Gilliéron Lopreno, Éloge de l'invisible, Till Schaap Edition, 2018. Avec une préface très éclairante de Slobodan Despot.

  • Gilets jeunes

    Imprimer

    Par Pierre Béguin

     planetb2.jpg

    Le 21 décembre dernier, conséquence de l’échec du débat politique actuel sur les changements climatiques et du rejet par le Conseil national de la loi sur le CO2, des centaines d’élèves alémaniques sont descendus dans les rues de Zurich, Bâle, Berne et Saint-Gall pour protester contre la passivité du gouvernement face à la crise du climat: «Le changement arrive», «Il n’y a pas de plan(ète) B» ou encore «Notre avenir est en jeu» pouvait-on lire sur les banderoles brandies par les jeunes manifestants.

    Du côté romand, on ne veut pas être en reste. Une grève des élèves est donc prévue vendredi 18  pour protester contre l’inaction de Berne face à l’urgence climatique. Une grève que le DIP ne soutient pas officiellement, mais qu’il tolère «officieusement»: les élèves grévistes seront notés «absents non excusés» mais il est demandé aux professeurs de ne pas les pénaliser par une note sanction de 1, comme le prévoit le règlement, en cas de travail évalué.

    On ne peut que se féliciter d’un tel engagement citoyen de la part d’une jeunesse que l’on aurait pu croire dépolitisée, cantonnée dans un monde virtuel ou animée par son seul moi triomphant. Je me demande toutefois si on lui a bien expliqué les enjeux de ses revendications. Pour commencer, est-ce Berne qui devrait en faire plus dans sa politique climatique, ou la jeunesse qui pourrait en faire moins dans son propre mode de vie? Car si notre avenir est à ce point apocalyptique - comme on ne cesse de nous le rappeler à chaque fois qu'il faut lever une taxe -, il faudra bien, par exemple, se résoudre à:

    • Jeter Smartphone, Iphone, Huawei, tablette ou autre ordinateur portable;
    • Renoncer à Facebook, Whats’app, Snapchat, etc.;
    • Réduire drastiquement ses déplacements en avion ou en voiture familiale;
    • Choisir des vacances écologiques de proximité;
    • Se contenter d’une seule douche par semaine;
    • Etc, etc.

    Adieu, Google, courriers électroniques, week-end à Barcelone, réseaux sociaux, bouilloires, grille-pain, micro-onde…

    Voilà un petit problème arithmétique que je soumets à la sagacité de nos jeunes manifestants:

    Sachant qu’internet est le troisième consommateur mondial d’énergie après la Chine et les Etats-Unis; sachant que l’envoi d’un simple e-mail avec pièce jointe représente l’équivalent énergétique d’une ampoule basse consommation allumée pendant une heure; sachant que près de trois mille milliards d’e-mails – sans compter les spams – sont envoyés annuellement par le monde; sachant enfin que la production de 15 centrales nucléaires pendant une heure équivaut à l’envoi de seulement 10  milliards de mails…. Estimez (approximativement) la facture énergétique de la seule production d’e-mails par le monde en une journée.

    On pourrait étendre le problème:

    Sachant que 600000 heures de vidéo sont ajoutées quotidiennement sur Youtube…

    Sachant que plus de 40000 recherches sont lancées chaque seconde sur Google pour un total quotidien de 3,3 milliards…

    Sachant que, en 2010 déjà, plus de quatre milliards de messages sont envoyés chaque jour par les utilisateurs sur les réseaux sociaux Facebook…

    Sachant qu’un seul Data Center (centre qui traite, conserve, envoie, héberge, etc. les données internet) consomme quotidiennement autant d’électricité qu’une ville de 30000 habitants…

    – Eh oui! Sur le net, si l’acte individuel est négligeable, à l’échelle planétaire, l’impact devient astronomique!

    Arrêtons-nous là!

    Et souhaitons que Berne entende les revendications de nos collégien(ne)s, pour le moins en ce qui concerne une taxe sur les vols low cost (à condition que les produits de cette taxe profitent à notre énergie hydraulique et n’aillent pas se perdre dans l’océan des impôts). Mais si le Conseil national devait appliquer les revendications de notre jeunesse avec toute la rigueur que cette dernière exige, je ne serais pas surpris que, dans une année, des élèves alémaniques et romands prévoient une grève contre des mesures fédérales qui limitent outrageusement leurs libertés en s’attaquant à leur propre mode de vie…

    Aïe, je ne devrais pas dire cela! Quelle mauvaise langue suis-je! Et pour commencer, quitte à exiger de la cohérence, je devrais renoncer à écrire des blogs, mesure que j’applique avec succès depuis deux ans… cette petite rechute exceptée. Pardonnez-moi, comme dirait l’autre.

    Bonne année tout de même!

     

     

     

    Lien permanent 1 commentaire