24/02/2019

Les Carnets de Corah (Épisode 79)

Épisode 79 :  Marc JURT en rêvant : Terra incognita

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Terra incognita

J’aime cette carte d’un territoire inconnu qui s’offre comme un désert ou un cratère. De ce mont de Vénus pointe un gland touffu, comme une montée de sève. Dans la ligne de fuite, l’horizon s’élève vers son point de mire, un halo unique et vaporeux.

Coupé du paysage par un cadre blanc, un territoire souterrain s’étend sur deux bandes superposées et horizontales qui débordent de chaque côté. À l’inverse du territoire à explorer avec figure absente, réalisé à la pointe sèche, le monde d’en bas s’inspire du monotype, soit d’une technique d’impression sur plaque à exemplaire unique. À moins que ce ne soit le contraire. Peu importe, deux mondes réalisés grâce aux techniques de la gravure se juxtaposent. L’un figuratif, multiple, exulte et s’élève ; l’autre abstrait, singulier et unique, reproduit sans relâche le projet artistique.  

Marc JURT nous livre ici sa version de l’origine du monde. 

Marc JURT. Terra Incognita III, 1994. Monotype, pointe sèche, papier Japon appliqué, rehauts d’acrylique blanc, sur papier Moulin de Larroque, 64 x 92 cm. Épreuve unique.

21/02/2019

Destins de femmes (Valérie Gilliard)

par Jean-Michel Olivier

Unknown-1.jpegLauréate, en 2018, de la Bourse à l'écriture du Canton de Vaud, Valérie Gilliard nous propose aujourd'hui un recueil de nouvelles (ou de « feuilles volantes »), intitulé Vies limpides *. L'auteur n'est pas une inconnue, puisqu'elle a déjà publié, aux éditions de l'Aire, Le Canular divin (2009) et Le Canal (2014).

Nos vies limpides rassemble des textes poétiques , inspirés souvent de l'observation quotidienne, de sensations du corps et de rencontres fugitives, et dix portraits de femmes en crise, dont le seul point commun est la lettre E qui commence leur prénom. Ainsi, Edwige revisite sa vie en nageant dans un couloir de la piscine, tandis qu'Elisabeth ressasse ses frustrations, Elsuinde creuse le temps qui passe, images.jpegEden scrute la brume atomique, Elke voit sa vie bouleversée par une rencontre imprévue, Eulalie se déconnecte du monde, Elfie nettoie les déchets abandonnés dans la ville, Emérence vit dans les regrets, Estée est en rupture et Edge hésite à larguer les amarres…

Ces dix destins de femmes, nourris d'absence et de mal-être, sont esquissés avec délicatesse, d'une écriture à la fois poétique et précise. On sent le poids des convenances, pour chacune d'elles, les regrets, les frustrations et le désir d'une autre vie. « Et dans le flux qui sortait de ses yeux elle a découvert ce nouveau possible : aimer le temps passé dans l'indépendance de soi et pas seulement le temps passé ensemble à deux dont le rêve lui a coûté tellement cependant, lui a coûté sa part de vie. » 

Chacun de ces portraits est une esquisse de libération (du piège social, d'un mauvais mariage). Mais une esquisse seulement. On aimerait aller plus loin dans l'analyse des personnages, les circonstances de leur crise ou de leur rupture, et savoir comment ces femmes vont s'en tirer (si elles s'en tirent). Malgré les qualités d'écriture de ce recueil de « feuilles volantes », le lecteur reste au peu sur sa faim, avec l'impression d'avoir feuilleté un album de photos, images fugaces et quelquefois d'une troublante précision, dont chacun est chassée par celle qui la suit. 

* Valérie Gilliard, Nos vies limpides, éditions de l'Aire, 2018.