L'ogre Matzneff

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Par Pierre Béguin

 

«Matzneff était tout ce qu’on apprend à redouter dès l’enfance: un ogre» écrit Vanessa Springora dans son livre Le Consentement, qui vient de paraître chez Grasset et qui soulève déjà une énorme vague de scandale dans les milieux intellectuels et médiatiques parisiens. Un scandale où transparaît la gêne – c’est un euphémisme – de l’incroyable «consentement» des intellectuels et des médias, dans les années 70 – 80, face à la pédophilie alors parfaitement acceptée, pour ne pas dire encouragée, par toutes celles et ceux qui se revendiquaient d’une pensée progressiste. J’en veux pour preuve l’essai du désormais pestiféré Gabriel Matzneff, Les amours de 16 ans (1974, réédité en 2005), véritable mode d’emploi pour pédophiles, où l’auteur explique comment il choisit ses proies dans les familles les plus chaotiques et désunies. Si on peut légitimement ne pas souscrire à la métaphore «prédateur sexuel» qui propage l’idée que nous serions entourés de bêtes sauvages déguisées en êtres humains, il faut bien admettre qu’elle convient parfaitement à l’auteur d’un tel livre. Et je ne crois pas m’égarer en supposant que lui-même l’aurait revendiquée.

Qu’on prenne le temps – ce n’est pas long – de revoir sur internet cette fameuse émission d’Apostrophe du 2 mars 1990, dont je me souviens parfaitement tant elle a provoqué alors en moi l’effet d’un véritable coup de hache: pour la première fois, quelqu’un osait publiquement dénoncer les outrances d’un écrivain – c’est-à-dire, à cette époque, un intouchable – appartenant à une clique intellectuelle qu’on nous vendait comme des gourous de la pensée progressiste! Vous y verrez un Bernard Pivot toujours débonnaire présenter son invité sur un ton amusé: «Gabriel Matzneff, vrai professeur d’éducation sexuelle qui donne volontiers des cours en payant de sa personne». Et toute l’assistance de rire, femmes et hommes, à commencer par l’intéressé qui trône tel un pharaon. Toute l’assistance? Non. Car une petite femme résiste à l’envahisseur pédophile, la bien nommée Denise Bombardier: «Moi, je crois que je vis sur une autre planète, commence-t-elle tranquillement avant d’asséner son verdict à rebrousse-poil, Monsieur Matzneff me semble pitoyable: les vieux messieurs attirent les petites filles avec des bonbons, Monsieur Matzneff, lui, les attire avec sa réputation…» Et notre Québécoise iconoclaste de mettre en évidence le véritable problème que tout téléspectateur lambda muni d’une once de bon sens avait déjà formulé dans sa tête sans oser l’exprimer, mais que la grande majorité des intellectuels et des médias ont mis plus de trente ans à comprendre: «Ce que l’on ne sait pas, c’est comment s’en sortent-elles, ces petites-filles, après coup?» On voit alors Matzneff s’indigner avec l’aplomb d’un diplomate protégé par son immunité: «Heureusement pour vous que je suis un homme courtois, parce que je trouve insensé de parler comme vous venez de le faire…» On croit rêver! Qui est l’insensé? Les rôles se renversent sous le consentement implicite des invités, à commencer par celui d’Alexandre Jardin, d’habitude si prompt à s’indigner dans ses livres.

Denise Bombardier expliquera plus tard que son éditeur, qu’elle avait prévenu de ses intentions de s’opposer à Matzneff, lui avait conseillé, avant l’émission, d’éviter tout esclandre: «Si tu dis cela, ils vont casser ton livre!» Hommage lui soit rendu d’avoir eu le courage de passer outre.

Dans un autre livre, Une vie sans peur et sans regret, elle donne cette anecdote aussi truculente qu’édifiante. Peu après l’émission, face à l’énorme polémique que son intervention a soulevée dans les médias parisiens, elle reçoit une convocation du Président Mitterand. Ce dernier craint qu’une part de la polémique ne rejaillisse sur des propos qu’il a tenus à Matzneff lors d’une réception d’écrivains à l’Elysée: «Cher Matzneff, continuez votre bon travail!» Imaginez le sens que pourraient prendre ces propos! Une prise de distance officielle s’impose. «Il est vrai que j’ai pu lui trouver quelques qualités, dit-il à Bombardier sur le ton de l’aveu, malheureusement il a sombré dans la religion orthodoxe et la pédophilie» (ndr: Notez l’ordre des reproches), avant de conclure «Vous connaissez le milieu parisien, ils veulent toujours être affranchis de tous les codes, de toutes les morales». En fin stratège, Mitterand savait très bien que Denise Bombardier irait répéter ses paroles un peu partout. Ce qu’elle ne manqua pas de faire. Objectif atteint.

Mais il en est d’autres, moins intelligents, qui n’ont pas senti le vent tourner. Philippe Sollers: «C’est une mal baisée»; ou encore Jacques Lanzmann dans Libération: «Que la mal baisée retourne sur ses banquises et se gèle le cul!» On a connu ce dernier plus inspiré comme parolier…

1990 – 2020. Les temps ont radicalement changé. Trente ans plus tard, Gabriel Matzneff, qu’on avait allègrement oublié comme écrivain, revient sous les projecteurs en paria, en criminel. Son éditeur l’abandonne, ses thuriféraires se taisent, ses détracteurs s’acharnent. Tout vibre, tout résonne dans cette affaire qui interroge les consciences, les silences, les soutiens, qui accuse toute une époque et son concert d’idéologies progressistes devenues douteuses ou criminelles. Il faut savoir pourquoi l’Etat français accorde une pension à Matzneff qui ne vend plus un livre depuis belle lurette, pourquoi Gallimard l’a édité, pourquoi Sollers l’a soutenu et publié dans sa collection, pourquoi le mouvement LGBT était alors acteur de la défense de la pédophilie (on pense à Gérard Bach-Ignasse, père fondateur du PACS et militant pédophile), pourquoi des intellectuels aux noms aussi prestigieux que des Roland Barthes, des Simone de Beauvoir, des Patrice Chéreau, des Bernard Kouchner, des Jack Lang, des Gilles Deleuze, des Jacques Derrida, des Michel Foucault, des Michel Leiris, des Alain Robbe-Grillet, des Jean-Paul Sartre, des André Glucksmann et même des Françoise Dolto (et j’en passe) ont signé en 1977 une pétition en faveur de la dépénalisation de la sexualité de l’enfant, présentée alors comme une reconnaissance du désir de l’enfant et de son épanouissement,… comme, par exemple, le rapporte de son expérience d’aide-éducateur dans un jardin d’enfants autogéré une autre icône de l’époque: «Il m’est arrivé plusieurs fois que certains gosses ouvrent ma braguette et commencent à me chatouiller. Je réagissais de manière différente selon les circonstances, mais leur désir me posait un problème. Je leur demandais: - Pourquoi ne jouez-vous pas ensemble, pourquoi m’avez-vous choisi, moi, et pas d’autres gosses? Mais s’ils insistaient, je les caressais quand même (…) J’avais besoin d’être inconditionnellement accepté par eux» (D. Cohn-Bendit, Le Grand Bazar, Belfond, 1975).

Oui, il faut savoir pourquoi, en ce temps-là, certains, comme Matzneff, ont pu prendre leurs propres pulsions pour celles des enfants et les faire passer pour des histoires d’amour, pourquoi, avant les années 90, homosexualité et pédophilie se tenaient fièrement côte à côte, pourquoi des idéologies dites «progressistes» ont pu imposer une telle accoutumance à l’intolérable, au point que des propos maintenant aussi évidents que ceux tenus alors à Apostrophe par Denise Bombardier passent pour des outrances conservatrices inadmissibles. C’est la grande lessive de la culpabilité.

En ce sens, le cas Matzneff pourrait être le prologue d’une longue série. Personnellement, je parierai sur le contraire: devant l’énormité de la boîte de Pandore qu’on s’apprête à ouvrir, des noms célèbres qu’on devrait salir, de la culpabilité face au consentement de ses acteurs et des dangers inhérents à une chasse aux sorcières, je gage qu’on se contentera d’en faire un exemple suffisant pour se donner bonne conscience mais dont on ne reparlera plus guère dans quelques mois. Tout le monde n’a pas le courage de Denise Bombardier…

Ce qui m’interpelle davantage encore, c’est ce constat: chaque époque juge la précédente avec la condescendance ou le mépris que l’on accorde à des temps révolus, et l’on s’étonne que les outrances d’alors, les délires, voire les crimes, tout ce qu’on cataloguait avantageusement sous l’étiquette «progressiste», n’aient rencontré, de la part de contemporains, que soutien ou consentement. Les idéologies des années 70 – 80 ont enfanté des libertés extraordinaires en même temps que des monstres intolérables. Notre époque de bien-pensance, qui revendique aussi l'étiquette «progressiste» comme elle relègue aussi toute opposition à celle d'affreux conservatistes, n’est pas moins avare d’outrances, de chasses aux sorcières, de délires, avec le pouvoir magique de légitimation, même de l’inacceptable, que contient ce terme. Je me demande qui, dans trente ans, seront les Denise Bombardier et les Gabriel Matzneff des années 2020, qui siégera au banc des accusateurs et qui s’assiéra sur celui des accusés. Car des accusateurs et des accusés, il y en aura, c’est une certitude. Et, comme c’est maintenant le cas pour les années 70 – 80, ces accusateurs pourraient bien être celles ou ceux que l’air du temps a vilipendé, et ces accusés celles ou ceux dont notre époque légitime les idéologies. Qui sait? De progressiste à accusé, de gourou à pestiféré, parfois, seuls trente ans nous séparent. Et ce n’est pas Matzneff qui va me contredire…

 

  

 

 

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Commentaires

  • Comme vous, d’autres personnes - et c’est assez logique- se demandent comment, dans quelque trente ou quarante ans, seront jugées les années que nous vivons.

    Cela dit, nombre d’intellectuels romands ou autres écrivains ne boudaient pas leur plaisir d’être un jour reconnus par ce même milieu que vous pointez dans votre sujet, ce milieu qui fait et défait les gloires littéraires.

    Pour le reste, je me suis exprimée sur mon blog et dans la rubrique Courrier de la « Tribune de Genève ».

  • Même dans le monde de la politique, les gens prêts à se prosterner devant un "géant" (généralement un dictateur, mais pas toujours) comme devant un dieu vivant n'ont jamais manqué. Cela se traduit parfois par des guerres idéologiques ou pire, mortelles.
    La même chose se passe dans le domaine dit "intellectuel", d'où la bêtise et la soif de pouvoir serait absente ou moins malfaisante, selon les naïfs. Dans les deux cas, cela permet plus tard de faire la découvert "ahurissante" que "ce n'étaient que des hommes".

  • Et que faire du roman Lolita de Nabokov et du film éponyme de Kubrick, tous deux considérés comme des chefs-d'oeuvre ?

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