16/10/2008

Home, hard home…

 

  

 

par Pascal Rebetez

 

 

J’ai vu le dernier film d’Ursula Meier dont la critique dit tant de bien : « prodigieux » dit l’Hebdo, « chef d’œuvre » renchérit Le Temps, « renouveau », « long métrage essentiel » et j’en passe. Le curieux se laisse séduire par l’appareil « réputatif » mis en place. On n’avait pas vu ça depuis Tanner dans les années septante, invité à Cannes, primé ici et là. Et puis j’avais été fasciné par le moyen métrage Tous à table de la talentueuse cinéaste. Donc j’y vais, même si le motif aperçu dans un lancement n’est pas très croustillant : une famille seule, un bord d’autoroute, l’enfermement…

Et c’est bien ça : une famille au bord du monde, qui s’entend, puis qui se lézarde quand elle ne s’entend plus, à cause du bruit du monde (la circulation qui a repris sur l’autoroute). On peut donc voir ceci comme une parabole, blabla, identité helvétique, enfermement, tous névrosés, clichés, blabla…

Mais je ne suis pas critique, juste spectateur. Et nous étions nombreux, à la sortie du cinéma, à trouver le film trop long, ennuyeux, lourdingue, sans grand intérêt sinon son ambiance claustrale, et puis « Isabelle Huppert, elle est si menue, on ne l’a jamais vue aussi maigre, non ? »…

Alors quoi ? D’où vient cette dichotomie entre les louanges sans nuances de journalistes avides de couronner une artiste d’ici (enfin !) et le « oui, mais bof » du spectateur lambda ?

Tresser des louanges de temps en temps doit aider à survivre dans la profession, si encline à l’ironie funèbre ; un peu de pompes doit raffermir les lustres. Et puis, quand tous s’en mêlent, quand c’est d’espoir, presque d’espérance dont on parle, il n’y a plus à douter : il faut encenser, glorifier, canoniser tant qu’à faire ! Le critique est alors aux avant-postes, laudateur aspergé d’un peu de la gloire qu’il contribue à créer, dans une mécanique dont un des principaux ressorts repose sur sa crainte panique du ratage, d’être à côté de la plaque tournante du succès, la peur de ne pas « en être »…

Tiens, toutes proportions gardées, c’est comme en littérature avec le très estimable mais illisible Jean-Marc Lovay : tous les critiques le portent aux nues, alors que bien peu l’ont vraiment lu jusqu’au bout.

Je vais encore me faire des amis…

21/09/2008

Botellon Stadium

Par Pierre Béguin

 

 praille5[2].jpg

Ainsi donc, comme l’a annoncé la presse début septembre, le stade de la Praille se retrouve en situation d’insolvabilité. Et cette enceinte sportive, devisée à moitié prix par des politiciens et entrepreneurs et vendue aux citoyens au prix fort comme indispensable au rayonnement de Genève, en devient la verrue qui fait rire les Vaudois, des Vaudois qui ne manquaient déjà pas d’occasions de nous prendre, à juste titre, pour des rigolos, quand ce n’est pas pour des imbéciles – dernier exemple en date, un métro du futur contre un projet CEVA datant de 1912. Je ne sais pas pour vous, mais moi dont la famille est genevoise depuis deux siècles, je commence sérieusement à envisager une demande de naturalisation vaudoise, neuchâteloise ou, pourquoi pas, jurassienne, et même suisse allemande s’il le faut (non, pas valaisanne, faut tout de même pas exagérer!) pour m’épargner le poids du ridicule que me font porter malgré moi, par leur incurie, politiciens et autres pseudo notables dont l’ego est inversement proportionnel à l’intelligence (logique me direz-vous, l’un ayant précisément comme première conséquence d’étouffer l’autre).

Pour en revenir au stade, chacun y va de ses solutions pour sortir des chiffres rouges et, surtout, du ridicule. Michael Drieberg, patron de Live Music Production, propose de changer l’affectation de l’enceinte: plus de football («Je trouve surréaliste que tout tourne autour du foot») et de faire jouer Servette, vu ses résultats, dans un petit stade, la Fontenette par exemple (Servette à Carouge, ce serait au moins drôle!); plus de pelouse («C’est sans doute cela qui coûte le plus cher; après chaque concert, la pelouse est changée. Sans pelouse, on pourrait facilement organiser plus de concerts, des discos géantes»); moins de tribunes («Il n’y a pas d’accès pour les semi-remorques. Nous devons louer une grue pour installer les infrastructures»). Donc, pour rentabiliser le stade de foot, plus de foot, plus d’équipe de foot, plus de pelouse pour jouer au foot, moins de tribunes pour regarder le foot. Mais au fait, j’y pense, au vu de ce constat – pardonnez ma naïveté –, n’eût-il pas été plus intelligent de ne pas construire de stade de foot?

Bon, le mal étant fait, il va falloir trouver une solution à cette mélasse typiquement genevoise. Permettez-moi une modeste proposition. En ce qui concerne Servette, pourquoi ne pas construire un petit stade aux Charmilles? Au moins, c’est dans son quartier et il paraît qu’il existe un projet de parc public, de la grandeur d’un stade justement, dont la réalisation tarde. Peut-être est-il encore temps? Quant au stade de la Praille, personnellement, je pense que cette enceinte constituerait un lieu idéal pour organiser un grand botellón. Tout y est! Infrastructure et logistique. Coup double: la jeunesse, la joie, l’ambiance, le délire, l’ivresse, les débordements – comme dans un stade de foot donc – y trouveraient enfin leur place et la ville pourrait ainsi résoudre un problème qui menace de devenir lancinant. On pourrait même organiser un match contre Barcelone, une rencontre totalement illusoire s’il s’agissait de foot.

Fini le Stade de la Praille, au nom banal et inconnu hors frontières. Place au nouveau Botellón Stadium! Une première mondiale. La Une assurée dans tous les pays! Quel rayonnement pour Genève!

05/09/2008

Mamco

Par Alain Bagnoud

2_ombre.jpgLa chose la plus amusante, au musée, ce sont les guides. Les guides vivants, je veux dire, ceux qui se tiennent dans les salles à disposition du visiteur, comme il y en a au Mamco http://www.mamco.ch/ lors des journées portes ouvertes. Un louable effort pédagogique pour expliquer, convaincre.

J'y étais mercredi soir, en famille.

Donc on visite, on regarde les pièces, on apprécie ou moins, c'est selon (je vous conseille le cycle Philippe Ramette (voir l'illustration), Gardons nos illusions : beaucoup d'humour, d'absurde, des photos drôles et hardies, des sculptures parfois inquiétantes...)

Finalement, on se retrouve devant une chose qui intrigue mon fils, quatorze ans et assez curieux de tout. C'est un socle de béton avec un pilier en acier boulonné sur lequel sont pendus trois sacs de cuir genre punching-ball en Y. Il me pose des questions, je ne sais que répondre.

- Je vais demander au guide, dit-il.

Je soupire, je tente de le retenir. Trop tard. Une sémillante personne est déjà là, avec un écriteau « guide volant ».

« Alors, dit-elle, c'est un socle de béton avec un pilier boulonné sur lequel sont pendus trois sacs en cuir. Le Y des sacs peut faire penser aux chromosomes, le cuir à des punching-ball, il y a des sangles donc ça évoque un peu le sado-masochisme... » Et de continuer à décrire longuement ce que nous avions fort bien vu.

Nous réussissons enfin à l'interrompre.

- Ce sont donc deux oeuvres différentes? Le pilier et les sacs en Y.

- Non, c'est une oeuvre qui veut confronter le pilier et les sacs en Y, le cuir et l'acier, le béton au-dessous... violence... contraste... etc.

Inarrêtable. On y parvient quand même.

- Mais il y a deux titres d'oeuvres, au mur.

On lui montre les notices. « Pilier », et, séparé, au-dessous « Y ».

- Ah, dit-elle, je ne savais pas.

Elle regarde de nouveau et explique:

- J'ai toujours vu les piliers et les sacs ensemble.

Puis indémontable:

- Donc, il s'agit en fait d'un assemblage. Il y a deux oeuvres : le pilier, le béton, et puis le cuir, violence, punching-ball, sangles, mais l'artiste les a rassemblées, pour que les sacs en Y questionnent la verticalité du pilier, lequel, sur son socle de béton... Etc.

Allez au Mamco. Si vous ne vous intéressez pas aux oeuvres, parlez aux guides (ou plutôt écoutez-les). Leurs performances sont tout à fait étonnantes. Une interrogation constante des oeuvres et de leurs rapports au commentaire. Une oeuvre d'art en soi.

(Publié aussi dans Le blog d'Alain Bagnoud

25/05/2008

Top slurp, à quoi qu'on sert?

C’est marrant comme il faut à tout prix se marrer, vous avez remarqué ? Deux exemples qui m’ont frappé, ces derniers temps. D’abord, l’émission « Aqua concert ». Le principe est excellent, y en avait marre de ces émissions compassées sur l’opéra où l’animateur chuchote sur un ton doctement élitaire les arcanes du livret et des mouvements, vous propulsant du coup dans la posture de l’auditeur idiot (ou premier de classe, c’est selon). Les deux comparses Simon et Lapp, dans le genre Qui sait tout et Gros bêta sont épatants. Ils ont trouvé un style unique, celui qui nous fait aimer l’opéra en nous autorisant à s’en moquer et qui se fiche de la radio elle-même. Très fort. Il m’arrive de rester scotché dans ma voiture et de débouler en retard à un rendez-vous tellement les gaillards sont désopilants. Itou de la chronique de Jérôme Estèbe « Top Slurp » dans la Tribune de Genève. Là, c’est la gastronomie, œnologie comprise, que ce Toulousin exilé à Genève accent compris est parvenu à dépouiller de son ésotérisme sémantique précieux. Aucun dépressif ne résiste à son humour, il a les mots pour nous faire saliver. Il m’arrive de déchirer la page dans une salle d’attente pour reproduire l’une de ses recettes et éblouir mes convives. Pas de doute, il faudrait les décorer ces gars-là qui ont révolutionné ce qu’il y avait à la fois de plus de rasoir et de plus désiré dans les médias ! Désacralisons, désacralisons, il en restera toujours quelque chose, bientôt on va se poiler à la lecture de la rubrique nécrologique. En même temps, c’est curieux, il y a un petit mais. Quelque chose, dans ce trend iconoclaste, qui flirte un peu pas mal avec la société du spectacle et me pousse à m’interroger sur ce quoi qu’on sert… Bon, je m’arrête là, je ne veux pas cracher dans la soupe. Bonne semaine à tous et bravo aux nominés !

Serge Bimpage

Ubu au Grütli

Par Pierre Béguin

 

 1292080715.jpg

«Ubu Roi. La journée d’enthousiasme finit dans le grotesque. Dès le milieu du premier acte on sent que ça va devenir sinistre. Au cri de «merdre», quelqu’un répond: «Mangre!» Et tout sombre. Si Jarry n’écrit pas demain qu’il s’est moqué de nous, il ne s’en relèvera pas» écrit Jules Renard dans son journal, le 10 décembre 1896, au soir même de la première représentation d’Ubu Roi au Théâtre de l’Œuvre, un théâtre qui se distinguait alors par son esprit de recherche, ses choix novateurs et souvent risqués. «Un scandale ! – Il n’y a pas d’autre mot. Les premières répliques déchaînèrent le chahut. Des spectateurs s’en allèrent dès le début; certains révoltés restèrent. Courteline, debout sur un strapontin, criait: «Vous ne voyez pas que l’auteur se fout de nous!» Jean Lorrain, également furieux, s’enfuit. On se mit à brailler, à hurler» précise Lugné-Poe, le metteur en scène et directeur du Théâtre de l’Œuvre. Et encore Catulle Mendès: «Des sifflets? oui; des hurlements de rage et des râles de mauvais rires? oui; des loges vociférantes et tendant les poings? oui; et, en un mot, toute une foule furieuse d’être mystifiée, bondissante en sursaut vers la scène.» Jarry aurait par ailleurs contribué à attiser le scandale en demandant à des amis de jeter des projectiles sur les fauteuils d’orchestre. Hormis cette fameuse représentation du 10 décembre 1896, la pièce ne fut plus jamais jouée au Théâtre de l’Œuvre. Elle restera dans l’histoire du théâtre français comme sa troisième bataille après celles du Cid (1637) et d’Hernani (1830).

Jarry expliquait le scandale par le fait que cet horrible bonhomme nous ressemblait. Le public aurait contemplé dans le miroir du théâtre, non pas, comme Narcisse, sa face idéale, mais son double ignoble. On comprend dès lors les réactions de rejet: Ubu, avec son insatiable désir de posséder, sa goinfrerie, sa couardise, sa grossièreté et son sadisme, ne ferait qu’incarner nos pulsions inconscientes et refoulées, celles que l’on ne veut surtout pas voir et que, pour la première fois vraiment, selon Jarry, on exposait impudiquement sur scène: «L’éternelle imbécillité humaine, l’éternelle luxure, l’éternelle goinfrerie, la bassesse de l’instinct érigé en tyrannie; des pudeurs, des vertus, du patriotisme et de l’idéal des gens qui ont bien dîné» (Catulle Mendès). Des contemporains de Jarry virent dans Ubu l’image à peine caricaturale d’un anarchiste (à la fin du XIXe siècle, l’Europe connaissait une vague d’attentats anarchistes) qui ne tolère aucune loi, sauf celles qu’il édicte lui-même à son avantage, aucune limite, aucune règle de société. D’autres virent dans ce gros bonhomme la figure la plus radicalement opposée à celle de l’anarchiste: le bourgeois, figure consacrée par le XIXe siècle et systématiquement dénoncée par les artistes, avec son gros ventre, sa canne (son bâton à physique) et, surtout (selon ses détracteurs), ses attributs psychologiques: la bêtise, l’avidité et l’avarice. D’autres encore virent dans celui qui s’emparait illégitimement de territoires une satire de Bismarck ou de Guillaume 1e, ce que confirment quelques répliques renvoyant directement à l’une ou l’autre de ces figures historiques (la défaite de 1870 face à la Prusse est encore dans tous les esprits). D’autres enfin virent dans cette satire une métaphore même de la machine à décerveler (le bourgeois), élément principal de la chanson qui clôt la pièce en l’inscrivant dans la mouvance de la contre-culture ouvrière. Pour nous, avec le recul, Ubu revêt une dimension prophétique: ce comploteur qui s’empare de la Pologne avant de mener une folle politique de destruction systématique annonce le plus sinistre chef d’Etat du XXe siècle. Ubu devient alors l’incarnation du tyran absolu et universel, évoluant dans un univers dépourvu de toutes nos valeurs, de tous nos repères habituels: plus de distinctions entre le beau et le laid, le bien et le mal; la vie et la mort même ont volé en éclats et, avec elles, le temps, l’espace, les règles d’orthographe, de syntaxe et de lexique usuel. Aucune logique ne subsiste, aucun sens. Première figure de l’absurde, Ubu annonce aussi Dada et la dimension iconoclaste que prend l’art au début du XXe siècle.

J’ai pensé à tout cela, début mai, au Théâtre du Grütli. J’ai pensé à tout cela en voyant Phèdre sur scène incarnée en homme nu, à l’instar des autres personnages: vaine provocation à laquelle je ne parvenais pas à donner sens, hors clichés ou niaiseries. J’ai pensé à tout cela en lorgnant du coin de l’œil les quelques spectateurs dociles, immobiles, respectueux, attendant impatiemment la fin du spectacle (ou alors n’était-ce que l’effet d’une projection toute personnelle?) J’y pensais encore lorsque l’assistance est sortie lentement, sans bruit, sans réaction, en ordre dispersé. Mais où sont les théâtres d’antan? Au Grütli, ce soir-là, je me suis ennuyé avec Phèdre et distrait avec Ubu au milieu d’une salle amorphe.

Le Théâtre du Grütli est une salle d’expérimentation dédiée à la création locale. Un lieu de recherche, de travail… peut-on lire sur son site internet. Et si le Théâtre du Grütli s’était tout simplement trompé d’époque?

18/05/2008

Journaliste, écrivant et écrivain

Par Pierre Béguin

 

 2111669393.jpg

C’est Théophile Gautier qui a commencé. En 1836 dans la préface de Mademoiselle de Maupin: «Il n’y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien; tout ce qui est utile est laid». Cette phrase, qui se voulait partie d’un manifeste contre l’orientation politique que certains, Lamartine en tête, voulaient imprimer au romantisme – orientation qui se brisera dans la révolution de 1848 – cette phrase, donc, initie en France un mouvement dont les racines remontent au «dandysme» anglais professant la valeur suprême de la Beauté et le désintéressement absolu de l’Art à toute cause morale ou politique. D’où la primauté de l’esthétisme sur l’éthique et la condamnation de la littérature engagée. A la suite de Gautier défileront Flaubert, Leconte de Lisle, Baudelaire, Barbey-d’Aurevilly, tous les parnassiens et symbolistes qui vont bientôt savourer, entre élites, le goût de la décadence et les subtils plaisirs de l’Art pour l’Art. Le «Tout art est complètement inutile» d’Oscar Wilde fait écho, à la fin du siècle, à la position de Gautier, soulignant ainsi l’importance d’un mouvement dont le surréalisme et les ready made constituent un des sommets et que seule la deuxième guerre mondiale mettra à mal. A partir de Gautier, l’écrivain, qui avait trouvé au 19e siècle, dans l’essor des journaux, un substitut aux pensions révolues de l’Ancien régime, se voit cataloguer irrémédiablement: il y a celui qui consacre chacun de ses jours, s’il n’a pas de rentes familiales, dans la bohème, voire le dénuement total, le renoncement monacal à la médiocrité de l’existence, à cette cause sacrée qu’est la littérature, quitte à en mourir martyr; et il y a l’autre, le suspect, le méprisable qui a profané sa plume – ce goupillon – en la plongeant dans l’encre impure du journalisme, se  vautrant vulgairement dans les besognes fangeuses de l’écrivant, poussant même le sacrilège jusqu’à dévoyer l’instrument divin à des finalités pratiques.

445582719.jpg

Cette problématique se retrouve concentrée en pamphlet dans une nouvelle du baron Philippe Auguste Villiers de L’Isle-Adam – appelons-le Villiers puisqu’ainsi le nommaient ses amis – Deux Augures (in Contes cruels, 1883) racontant, par antiphrases, le dialogue d’embauche entre un très sérieux directeur de journal et un (faux) aspirant journaliste. Une scène à valeur universelle destinée, selon l’auteur, à «se passer toujours» (les jeunes journalistes apprécieront). L’aspirant journaliste commence par vanter ses mérites: «Je suis sans l’ombre d’un talent. Ce qu’on appelle un crétin dans le langage du monde (…) un terne et suffisant grimaud, doué d’une niaiserie d’idées et d’une trivialité de style de premier ordre». Incrédule devant l’heureux augure du candidat idéal, le directeur le traite de jeune présomptueux: «Si j’avais du talent, je ne serais pas ici» répond l’aspirant journaliste. Ebranlé par l’argument, le directeur lui définit les contours de la profession: «Tout journaliste vraiment digne de ce grand titre doit n’écrire qu’au trait de la plume, n’importe ce qui lui passe par la tête, et surtout sans se relire! Va comme je te pousse! Et avec des convictions dues seulement à l’humeur du moment et à la couleur du journal. Il est évident qu’un bon quotidien, sans cela, ne paraîtrait jamais! On n’a pas le temps, cher Monsieur, de perdre du temps à réfléchir à ce que l’on dit, lorsque le train de la province attend nos ballots de papier (…) Le public ne lit pas un journal pour penser, que diable! – On lit comme on mange.» A l’aspirant qui surenchérit sur les fautes d’orthographe, les coquilles et l’illisibilité de son premier article, le directeur, convaincu, répond: «Le citadin aime les coquilles, Monsieur! Cela le flatte de les apercevoir (…) Sois médiocre! C’est ma devise. De là ma notoriété». Finalement, il lui délivre cet ultime conseil: «En ne travaillant pas, vous arriverez peut-être».

Mais au fait, pourquoi ce long développement? Où veux-je en venir? Aurais-je repéré dans l’orientation de la presse actuelle, sans m’en rendre compte, des relents de médiocrité qui feraient écho à l’ironie de Villiers? Comme une troublante similitude entre les propos du directeur des Deux Augures et ceux, par exemple, de Peter Rothenbühler, rédacteur en chef du quotidien Le Matin? Ou encore, dans les humeurs aigres de certains journalistes, genevois de préférence, à l’égard de la littérature romande, quand elle n’est pas pratiquée par un des leurs bien entendu, comme un mouvement de balancier, un retour de manivelle de l’écrivant à l’écrivain? Ou d’autres obscures raisons? Je ne sais plus. Peu importe. De toute façon, mon article est trop long. Personne ne lira sa conclusion: «On lit un blog comme on mange, cher Monsieur, en vitesse, sur le pouce! On n’a pas le temps de penser!»

06/03/2008

La musique nous emmène

par pascal Rebetez

 

 

J’écoute un trio cubain

 

C’est bon, ça chaloupe, c’est divin

 

Mais, diable, si j’avais ta main

 

Que le tropique serait moins loin !

 

 

 

La voix balance et les mains chantent

 

C’est tout corazon et andante

 

Oh tes lèvres, la vie al dente !

 

 

 

La musique nous prendrait, ma femme

 

Et nous lierait, joli tam-tam

 

Et ces liens seraient délicieux

 

 

 

Une nuit nous vivrons La Havane

 

Jusqu’à ce que l’aube nous fane

 

Un gardenia, juste pour nous deux !

26/02/2008

Sarkozy, Salerno et mai 68

Par Alain Bagnoud

 

     
Loin de moi l’idée de me mêler des affaires de nos amis français, mais on peut quand même les remercier d’avoir élu un homme qui fait le spectacle avec une telle régularité et propose tant de réjouissance et d’amusement au monde entier.

Car son audience ne se limite pas à la France. Les multiples traductions (avec les problèmes de fidélité qui vont avec) de son dernier sketch au Salon de l’agriculture en témoignent. Comment restituer « casse-toi pauvre con » en finlandais, en allemand, en hongrois ? Comment rester fidèle à l’esprit du maître ? Important dilemme ! On entend déjà hurler les puristes. Traduttore-traditore ! Etc.

Enfin, vous avez déjà été couverts d’analyses et d’explications sur ce mouvement d’humeur du président, je ne veux pas insister. Simplement souligner la vraie stratégie sarkozienne, que je viens de comprendre et qui me semble diablement fine.

Cet homme, qui déclarait vouloir en finir avec mai 68, est au contraire en train de mener à bien une révolution issue de cette époque. Avec d’abord, comme premier principe, la libération de la parole, chère à cette période. Mais ce n’est pas tout.

Sarkozy prônait le retour à la politesse, aux bonnes mœurs, voici qu’au contraire il montre par l’exemple aux jeunes comment traiter quelqu’un qui ne serait pas d’accord avec eux.

Il prétendait restaurer l’autorité, voici qu’au contraire il sape la sienne propre, l’autorité présidentielle, et de façon peut-être décisive.

Il voulait montrer qu’il aimait les riches, les stars, les Bolloré, les Carla Bruni, la jet set, le voici désormais classé, comme je l’ai entendu hier au Café de la Paix, boulevard Carl-Vogt, dans une de ces délicieuses discussions de bistrot peu argumentées mais si ardentes : « le premier et le seul président qui est proche du peuple. »

Devant ces réalisations si contraires à ses intentions déclarées, tout le monde politique et journalistique se demande comment il va bien pouvoir s’en sortir désormais, Sarkozy. Eh bien, j’ai la solution. Il lui suffit de prendre exemple sur une auguste élue genevoise, chargée de diriger la ville, et qui se propose de lever le pied dans les mois prochains : « Mais je continuerai à donner des orientations à mes cadres. Jusqu'à présent, je me suis beaucoup concentrée sur l'opérationnel. Ce qui était nécessaire en début de mandat, pour prendre connaissance personnellement des dossiers. Ce congé m'offrira l'opportunité du recul, je pourrai me consacrer aux priorités stratégiques et politiques, celles pour lesquelles j'ai effectivement été élue.»

Allez Sarko, tu peux reprendre le programme de Salerno. Disparaître. Et sans qu’on te fasse le moindre reproche. Avec des félicitations même.

Pour ça, il suffit que tu tombes enceinte et que tu transformes ça en grossesse militante !

(Publié aussi dans Le blog d'Alain Bagnoud)

19/02/2008

Bel et bon

Par Alain Bagnoud

 

Je ne sais pas si c’est la même chose chez vous, mais dans mon entourage, les gens se souhaitent de moins en moins une bonne journée.

C'est la même chose à la radio d'ailleurs. Je viens par exemple d’entendre une animatrice souhaiter à tous les auditeurs une belle journée.

Un changement instructif. Significatif.

Bon, c’était du domaine des sens. Ce qu’on peut goûter, apprécier, déguster. Un repas, un bain, une caresse.

Beau, au contraire, c’est le domaine du visuel, de l’esthétique. Une appréciation qui n’est pas physique, mais spirituelle. Si on ingère ce qui est bon, si on l’apprécie en soi, le beau nous est extérieur et on le savoure comme un spectacle.

Une belle journée, c’est donc une journée où on n’est pas impliqué, qu’on observe avec un peu d’écart, dont on admire le déroulement des événements en connaisseur.

En passant de bon à beau, on nous souhaite donc de nous désinvestir, de nous désemcombrer. D’adopter une position zen. De passer de la digestion à la contemplation, de la saveur à la méditation.

C’est peut-être une bonne idée. Une belle idée ? En tout cas pas une mauvaise idée. Ni une vilaine idée. Bon. Bien. D’accord. Allez ! Que votre journée soit intéressante !

(Publié aussi dans Le blog d'Alain Bagnoud)

17/02/2008

Œdipe, toujours Œdipe !

Par Pierre Béguin 

1841900481.jpg

 Qui a lu La Dame de Monsoreau? Pendant plus de 800 pages, Alexandre Dumas nous raconte les ruses, les embrouilles, les coercitions ou autres traquenards par lesquels le duc d’Anjou essaie de s’approprier Diane de Méridor aux dépens de son ami Monsieur de Bussy. Finalement, blessé dans une embuscade, de Bussy, à terre, périt d’un coup d’arquebuse, tiré à bout portant par un homme masqué, sur ordre du duc. Diane est dans sa chambre, prisonnière, enfin à la merci de celui qui, 800 pages durant, l’a désirée d’un amour inébranlable malgré les obstacles et les déceptions. La voie est libre, enfin! Pourtant, le duc dit simplement à son complice – et c’est là tout le génie d’Alexandre Dumas: «Ma foi, je ne suis plus amoureux, et comme elle ne nous a pas reconnu, détache-là!» Que Diane s’en aille où elle veut! Le duc n’est plus amoureux. D’un coup. D’un coup de feu. Celui qui a tué de Bussy. Ce n’était pas Diane que le duc aimait, mais l’excitation de la disputer à un autre. Le désir nait de cette confrontation de l’objet au désir du tiers. En tuant de Bussy, le duc a tué en lui tout intérêt pour Diane.944059956.jpg
Alexandre Dumas ne pouvait pas connaître Freud, mais il connaissait la Mythologie. Le duc ne fait que reproduire le schéma œdipien du petit garçon qui doit disputer sa mère à son père: dans les affres de son conflit, il en veut à son père qui, obstacle incontournable à ses tentatives de séduction – comme le fait systématiquement de Bussy face au duc d’Anjou –, l’empêche de jouir de l’attention exclusive de sa mère. S’il veut que sa mère l’admire, lui le plus grand des héros, il doit, d’une manière ou d’une autre, se débarrasser du père.

Tristan n’agit pas autrement avec la reine Iseut. Il ne la désire que pour autant qu’elle soit désirée par son père adoptif, le roi Marc. Ses exploits pour la conquérir n’ont de sens que parce qu’ils surpassent ceux du roi. Loin du désir de Marc, dans la forêt du Morois par exemple, la reine perd tout intérêt; et Tristan, après trois ans (selon les versions), s’empresse de la rendre au roi.

N’importe quel objet – tout autant que n’importe quelle personne – ne devient désirable qu’au travers du désir d’un tiers, ou parce que d’autres le possèdent déjà. Qui désirerait ce que personne ne désire? Toutes les stratégies publicitaires, les modes, le luxe, reposent sur la perception et l’exploitation de ce phénomène. Œdipe, toujours Œdipe! A tout âge!
«Quand on est enfant, on croit qu’il y a des adultes. Et puis, quand on grandit, on s’aperçoit qu’il n’y a pas d’adultes. Il n’y a jamais d’adultes, jamais!» Au Collège, on m’avait donné ce sujet comme dissertation. Je crois me souvenir que la phrase est de Malraux…2145733860.jpg86318980.jpg

10/02/2008

L'esthétisme est un instinct

Par Pierre Béguin

2086695772.jpg

Une association d’idée aussi longue qu’inutile à développer ici me renvoie à une anecdote survenue le printemps dernier.
Temps d’été. Nous déjeunons en famille sur la terrasse. Un lézard, le premier de l’année, sort de sa cachette et passe sous la table. Ma fille Ophélie – 2 ans alors –, paniquée par cette apparition, n’ose plus descendre de sa chaise, ni poser le pied par terre: « ¿Se fue?» (Il est parti?) répète-t-elle, inquiète. Je dois la porter comme un bébé dans la maison…

 Voir les choses pour la toute première fois. Coïncidence exacte entre le sensoriel et l’émotionnel. La genèse de la vie! Saisir et comprendre le moment de la découverte primordiale, sans préjugés, sans apprentissage préalable, sans idée préconçue, comme si personne ne l’avait vu auparavant, comme si l’écrivain – l’artiste – était le premier à nous le faire découvrir. C’est l’un des rôles essentiels de l’Art – si ce n’est le rôle essentiel –, le fondement même de l’œuvre de Ramuz, par exemple. Ou de celle de Cézanne. Ou de tant d’autres. Par essence, c’est aussi la particularité du roman d’aventure, genre que je tiens en haute estime pour cette raison même qu’il rend au monde la virginité perdue par l’habitude. Une Terre de personne, encore vue par personne, par un œil qui découvre les choses en même temps qu’il les voit. Naissance et connaissance simultanées.

Mais pourquoi, instinctivement, Ophélie a-t-elle peur du lézard? Réaction naturelle autrefois nécessaire à la survie? Peur instinctive ancrée dans le paléocortex? (non, ce n’est pas près de Nyon!) Répulsion face aux petits animaux rampants des coins obscurs comme refoulement de l’attrait de la saleté et des objets phalliques? Etc. etc. Ce qui est certain, c’est qu’elle n’a pas eu peur du chien ou du cheval, la première fois. Le lézard ne présente aucun danger, le chien et le cheval, potentiellement, oui. L’instinct se trompe. Dans tous les cas, ce n’est donc ni un problème de taille, ni de danger effectif qui motivent sa réaction. Peut-être de l’atavisme? Ou simplement de la répugnance? Si oui, serait-ce alors une raison esthétique? Si oui, l’esthétisme, avant d’être formaté par les modes, serait-il donc essentiellement un instinct?
L’Art aussi?

07/02/2008

L'homme qui empile des cailloux

 

 

 

par Pascal Rebetez

 

 

Hier, j’ai rencontré un des ces hommes qui travaillent à leur propre effacement par l’accumulation des cailloux.

Certains écrivent, ne supportant pas un jour sans poser patte de mouche sur papier chiffon ou frappe de clavier sur le sable cybernétique. Ainsi en va-t-il désormais des blogueurs obsessionnels qui, au quotidien, livrent leurs pensées, leurs phrases et c’est bien un peu de la vanité, n’est-ce pas, de songer que cet exercice soulagera le monde ou forcira les esprits. De là à ce que l’entraînement soit une addiction, il n’y a qu’un pas, une course, une mécanisation ou pire, une habitude, un tic, quelque chose de répétitif, de l’ordre du fonctionnariat. Chaque jour, ma petite pensée, mon petit personnage. Chaque année, à date fixe, rituellement, mon livre paraît, terriblement poignant et essentiel, réglant les comptes les plus troubles de ma vie, en une prière aussitôt reprise à des milliers d’exemplaires et, pour faire bonne mesure, comme autrefois à la sortie de l’église, on offre au tronc des pauvres quelques poèmes hermétiques. L’ensemble des honnêtes gens ne peut que s’incliner devant tant de ferveur et de piété… Vanité, vanité !

Hier, j’ai parlé à un inconnu, un ancien taulard qui empile les cailloux au bord de la rivière. Il fait cela parce que ça lui plaît mais aussi, comme souvent les Judas repentis, parce qu’il y voit une mission, un appel aux humains, une prière à la nature.

Je suis souvent plus ému de trois cailloux empilés que de toute une bibliothèque alignée.

Je sais aussi que les deux activités ne sont pas incompatibles et que parfois les livres, comme les cailloux, se refusent au courant et aident à imaginer la beauté d’une certaine forme de résistance.

01/01/2008

Testez vos connaissances en vocabulaire et orthographe

Voici un test portant sur quelques cas particuliers d’orthographe d’usage. Les réponses demandées ne sont pas exhaustives et excluent les dérivés des mots qui formeront votre réponse. Les mots marqués d’un *, parce que plus rares ou difficiles, comptent triple. Accordez-vous 15 minutes maximum, le temps d’une pause. Bien entendu, l’usage du dictionnaire est interdit. A vous de jouer :
 
Tous les mots commençant par : 


 

AB               s’écrivent comme ABEILLE         sauf : *…      (1 réponse)
AG               s’écrivent comme AGRAFE         sauf :  …      (2 réponses)
BAL             s’écrivent comme BALADE          sauf :  …     (4 réponses)
CAR             s’écrivent comme CARAMEL       sauf :  …      (4 réponses)
CAT             s’écrivent comme CATALOGUE   sauf : *…      (1 réponse)
DER             s’écrivent comme DERAPER        sauf :  …      (2 réponses)
EC               s’écrivent comme ECORCE         sauf :  …      (2 réponses)
IMM             s’écrivent comme IMMEUBLE      sauf :  …     (2 réponses)
MAL             s’écrivent comme MALICE         sauf :  …      (2 réponses)
PAL             s’écrivent comme PALABRER      sauf :  …      (2 réponses)
PAR             s’écrivent comme PARALLELE     sauf :  …      (2 réponses)
SOUFF         s’écrivent comme SOUFFRANCE  sauf : *…      (1 réponse)
TAL              s’écrivent comme TALENT         sauf : *…     (1 réponse)
 

(Les réponses ici)

Total 34 points
Excellent              : 34 – 28
Bon                     : 27 - 21       
Moyen                 : 20 – 14
Médiocre             : 13 – 7
Mauvais               :  6 - 0

16/12/2007

Quand la démocratie vacille...

Par Pierre Béguin

69422493.jpg

Des élections en Suisse  souvent me renvoient à un jour de juillet 1987 à Bogota. A cette époque, Fernando Botero, le fils aîné du célèbre peintre et sculpteur colombien, s’apprêtait à faire ses premiers pas en politique en briguant une place au législatif de la Mairie de Bogota. Son parcours électoral devait impérativement passer par la visite d’un certain nombre de tuburios – comme on appelle les bidonvilles en Colombie –, l’objectif étant, bien entendu, d’en accumuler le plus possible dans la même journée. Par l’intermédiaire de son beau-frère d’alors, un Suisse installé de longue date, et avec succès, dans la capitale, il nous invita, un ami et moi, à l’accompagner dans sa campagne en milieu très défavorisé. Peu au fait à ses débuts, semblait-il, des réalités sociales de son pays, il allait monter dans sa BMW lorsqu’un responsable du parti libéral lui fit comprendre clairement que ce véhicule était peu approprié aux électeurs qu’il se devait de rallier à son panache, non pas blanc mais néanmoins certain, il faut bien le reconnaître. C’est donc dans un cortège de Jeeps, flanqués d’une dizaine de gardes du corps et autant de fusils mitrailleurs que nous commençâmes la campagne électorale de Fernando Botero, sans très bien comprendre, par ailleurs, le rôle que nous étions censés y jouer.

Il nous apparut très vite que, derrière le discours politique stéréotypé, se tenaient en fait des tractations dignes d’un souk: le candidat libéral promettait généralement, en contrepartie des voix de tout le bidonville, un arrêt de bus et des canalisations. Mais promesses de politiciens sont promesses d’ivrognes, là-bas comme ici. Toujours déçus, les électeurs pauvres se méfient des beaux parleurs. Et c’est là, précisément, que nous entrions en scène. Fernando Botero donnait à notre présence, dans son discours, un caractère très officiel: nous étions deux émissaires de la démocratie helvétique, garantissant la parole et le sérieux du candidat que notre seule présence cautionnait. Ce qui valait à la délégation suisse, à chaque visite, un accueil fervent et empressé. Le problème fut que cet accueil s’accompagnait des inévitables libations à l’aguardiente comme test de virilité, libations que nous ne pouvions refuser sous peine de décrédibiliser notre candidat. Si bien que, dès le troisième bidonville, la démocratie suisse commença sérieusement à vaciller sur ses bases et à perdre de son prestige. La fin de la journée fut pathétique pour l’image de la Confédération et j’en demande humblement pardon à Micheline Calmy-Rey. Comme dit l’autre, ce ne fut pas Marignan, certes, mais ce ne fut pas Sempach. Dans tous les cas, je préfère vous en épargnez la description afin de ne pas heurter votre fibre patriotique.

Pour sa première tentative en politique, Fernando Botero ne fut pas élu au législatif de Bogota. Je ne sais si le vacillement de la démocratie suisse en fut une cause indirecte, si ses émissaires manquèrent à ce point de résistance et de virilité qu’ils rendirent leur candidat peu crédible. Mais je sais que, sitôt après cet épisode, Fernando Botero entreprit une ascension fulgurante qui devait le mener sept ans plus tard – et ce fut la dernière fois que je le vis – à la tête du Ministère des Armées (autant dire Premier Ministre en Colombie) avant de s’emmêler les pieds dans des affaires de corruptions avec les narcotrafiquants et de chuter encore plus rapidement. Depuis son premier essai manqué dans les bidonvilles de Bogota, il avait renoncé à se servir de la démocratie suisse comme caution. Ce fut peut-être là son erreur…

09/12/2007

Votez érotique!

Par Pierre Béguin

1081396370.jpg

Je m’apprête à faire consciencieusement, mais tristement comme toujours, mon devoir en vue des votations du 16 décembre. Je constate, une fois de plus, que le seul redressement des finances, pour nécessaire qu’il soit, n’en constitue pas moins notre unique projet de société, et que nos grands communicateurs, dans le but de rassembler l’électeur, n’ont rien trouvé de mieux pour illustrer le fascicule joint au bulletin de vote que la représentation d’un défilé d’ombres errantes et tristes comme des zombies, sensé exprimer, je suppose, l’état d’esprit du citoyen d’aujourd’hui. Tout cela nous fait sérieusement voir la vie en morose et contribue à la grande débandade genevoise. Dommage! Le mot «redressement» est pourtant si prometteur…

Aussi me permets-je de formuler, comme le fit en son temps Jonathan Swift à la couronne d’Angleterre, une modeste proposition en vue d’un véritable redressement. Si elles veulent durcir les forces vives de la République, faire monter la sève électorale et répandre la semence propre à féconder nos institutions, que nos autorités choisissent, en guise de préliminaires, une illustration à la gloire des grands maîtres de la Turgescence, des Rembrandt de la Turlute, des Caravage de la bagatelle! Alors cesseront enfin ces râles pr73975034.jpgimaires contre les partis. Et nous verrons l’électeur, fouetté au sang, se redresser d’un coup d’un seul et, sans plus blesser les partis, avec l’arrogance roide et fière d’un vrai libéral, se mettre à jouer en bande à la brigade des stupres, introduisant aux urnes de (nouveaux) membres, essentiellement virils, sans que d’aucunes ne leur susurrent qu’ils prennent la queue s’ils ne sont pas trop glands. Ou encore, choisissant d’autres voies, il entrouvrira délicatement l’enveloppe pour extirper de sa gaine affriolante, même si elle n’est pas de soie, cette invitation au plaisir et, après l’avoir allongée précautionneusement sur la table la plus proche, il entreprendra avec ferveur son devoir de citoyen. L’accès en étant devenu plus aisé, il pointera avidement sur elle son sésame et, à peine l’aura-t-il effleurée, qu’il ressentira intensément l’excitation monter d’un cran  pour s’abandonner aussitôt voluptueusement aux exquises sensations du pouvoir électoral. Il prendra néanmoins le temps, en poses suggestives, de tenter les scénarios les plus osés, quitte, au risque de déplaire, de ribler quelque peu, avant de cesser tout va-et-vient indécis et de s’écrier «Oui! Oui! Ça y est!». Ensuite, après une pause bienvenue et avant une lente et délicate descente à la boîte aux lettres, il caressera longuement du bout des lèvres le renflement de l’enveloppe et glissera délicatement le fruit de l’exercice dans sa fente accueillante.
Certes, nos autorités ne manqueront de se raidir devant une telle proposition. Qu’elles considèrent toutefois les charmes et les attraits qui l’habitent. Si, d’aventure, les ébats du citoyen ne répondent pas à ses attentes légitimes – et il n’est nul besoin de consulter Youssouf N’Burubu, grand marabout à Annemasse, pour savoir que c’est assez souvent le cas – il aura appris, par l’attente excitée du prochain exercice, que gémissements et râles, accouplés aux poses les plus provocantes, n’y font rien! Il saura dorénavant que patience et doigté – surtout doigté – sont de meilleurs conseillers. Il remettra donc sans cesse son ouvrage sur le métier avec le ferme espoir, dans un grand élan libérateur, de pénétrer les Arcanes politiques même par des voies détournées et d'opérer le redressement annoncé pour atteindre enfin le nirvana tant espéré...

27/11/2007

Testez vos connaissances en vocabulaire et orthographe

Réponses (les réponses n’incluent pas les dérivés):
 
- ABBATIAL, ou ABBE, etc.
- AGGLOMERER, AGGLUTINER, AGGRAVER
- BALLADE, BALLAST, BALLE, BALLERINE, BALLET, BALLOT, BALLOTER, etc.
- CARRE, CARREAU, CARREFOUR, CARRELAGE, CARRELET, CARREMENT,              CARRIERE, CARRIOLE, CARROSSIER, CARROUSEL, etc.
- CATTLEYA
- DERRIERE, DERRICK
- ECCEITE, ECCHYMOSE, ECCLESIAL, etc
- IMAGE, IMAM, IMITER
- MALLE, MALLEABLE, MALLEOLE
- PALLIER, PALLADIUM, PALLIUM
- PARRAIN, PARRICIDE
- SOUFRE
- TALLAGE, TALLER, TALLIPOT
 
 

25/11/2007

Hergé antisémite?

Par Pierre Béguin

634916660.jpg

Le politiquement correct renvoie logiquement Tintin au Congo au ban des livres racistes et son auteur à celui d’affreux colonialiste. Peut-être. Même si on pourrait opposer à cette accusation les caricatures de colons anglais. Après tout, Hergé est-il considéré comme raciste parce qu’il a dessiné des Japonais fourbes? Non. L’est-il pour avoir réduit Chicago à une ville de gangsters et représenté les Américains comme des affairistes sans scrupule? Non. L’est-il pour avoir limité sa vision de l’Amérique latine à des bandes de révolutionnaires sanguinaires et avinés? Non. L’est-il pour avoir dessiné d’affreux sorciers africains? Non. Encore que… En matière de racisme, l’égalité de traitement le cède aux préjugés, aux procès d’intention, aux culpabilités, bref à l’arbitraire.

Mais le plus déli1358121541.jpgcat reste les accusations d’antisémitisme dont Hergé fait l’objet. Si ses Japonais sont presque tous fourbes (ce qui n’a posé aucun problème), ses Américains presque tous affairistes (ce qui n’a posé aucun problème), ses Latino Américains presque tous révolutionnaires sanguinaires (ce qui n’a posé aucun problème), ses Africains presque tous affreux sorciers ou caricatures du genre «y a bon missié blanc» (ce qui pose problème), qu’en est-il de ses Juifs? Certes, les activistes de «l’Irgoun», dans L’Or noir, suscitent la sympathie, même si de mauvaises langues rétorqueront qu’il s’agit de Juifs voulant ressusciter un Etat juif dans le désert, loin de l’Europe, comme le souhaitaient précisément les anti-juifs. Pour le reste, il faut bien admettre, dans les éditions originales, qu’il est difficile de trouver un personnage juif décrit de manière positive. L’Etoile mystérieuse, imaginée en pleine occupation nazie, en est un exemple saisissant. Dès le début, Tintin, poursuivi par le prophète Philippulus, passe devant une bout593162908.jpgique sur la devanture de laquelle est inscrit le nom Levy. Deux caricatures de commerçants juifs, à l’image 2101607558.jpgde celui de L’Oreille cassée, nez crochu, bouche lippue, tiennent à peu près ce langage: «La fin du monde! Ce serait une bonne bedide avaire, Salomon! Che tois 50000 frs à mes vournisseurs… Gomme za che ne tefrais bas bayer». Mais le pire reste le banquier new-yorkais Blumenstein qui incarne le mal et la cupidité par opposition au bien et à la vertu incarnés par Tintin. Bien sûr, cédant aux pressions de Casterman, Hergé a fait disparaître les deux commerçants, modifié l’identité de l’expédition américaine par celle d’un état imaginaire, le Sao Rico (la consonance mixte brésilienne-hispanique serait-elle innocente?) et remplacé Blumenstein par un nom plus bruxellois: Bohlwinkel. Ironie du sort ou acte manqué? Un certain Bohlwinkel, d’origine juive, s’est plaint un jour auprès d’Hergé du fait qu’un personnage aussi peu scrupuleux puisse porter un nom aussi juif, comme si la souffrance d’un peuple décernait de facto un brevet de vertu à tous ses ressortissants.

Les évidences sont là, resten269422074.jpgt le délire et les procès d’intention. Qu’on ait pu associer, par exemple, cette étoile grossissante qui menace la planète à l’étoile de David, analogie chargée de sens en un temps où l’étoile jaune est obligatoire (symbole pour symbole, délire pour délire, les pattes recourbées de l'araignée pourraient tout aussi bien faire penser à la croix gammée). Comme on a associé cette même étoile de David à l’immense étoile jaune enserrant une chauve-souris, dans la peinture qui sert de décor à l’illusionniste de Les sept boules de cristal. Chauve-souris ou araignée (vue par Tintin dans le télescope et, plus tard, sur l’île), dans les deux cas, l’étoile est identifiée à une menace grandissante, répugnante ou rampante…

Evidemment, les atrocités et les camps de concentration ont passé par là. Et si l’on pouvait encore, avant la guerre, reléguer certaines caricatures ou plaisanteries douteuses contre les juifs au rang des âneries de mauvais goût, après la guerre, ces mêmes caricatures et ces mêmes plaisanteries deviennent des attitudes criminelles intolérables. C’est ainsi d’ailleurs qu’Hergé se justifia: «L’Etoile mystérieuse était fait bien sûr avant que l’on sache les atrocités nazies, et les camps de la mort, et tout ça; sinon, c’est certain, je n’aurais jamais écrit ça!» (Jacques Willequet, op cit., p. 53-54). Au fait, Hergé pourrait-il être considéré comme anti nazi pour avoir dessiné un avion Heinkel dans Le Sceptre d’Ottokar? C’est du moins ce qu’entendit, sous l’Occupation, un officier-censeur allemand qui le mit en demeure de ne pas recommencer… Encore heureux qu’il n’ait pas représenté les Grecs sous les traits de méchants armateurs!

Alors, Hergé, antisémite? Opportuniste? Victime des événements? Ou simplement caricaturiste?


 

18/11/2007

Dieu enfin identifié?

Par Pierre Béguin

 

350127986.jpg

Pour tous ceux qui douteraient encore de l’utilité de la presse gratuite, le journal 20 minutes livre une information capitale par la bouche (et ce n’est pas rien!) de Salma Hayek. L’actrice mexicaine, fervente catholique, attribue à une intervention divine la perfection de ses seins. Dans l’édition du 16 novembre, en page 22 (je cite mes sources, mon confrère Chiacchiari ayant pu constater, lors de sa récente pensée de la semaine, qu’avec un certain lecteur la précision en ce domaine est une exigence absolue), en haut de la page 22 donc, la belle révèle qu’elle était une adolescente complexée (original, non?): «Contrairement aux autres filles de ma classe, j’étais plate comme une planche et je vivais cela très mal». C’est alors que le miracle eut lieu, un de ces miracles qui vous donnent envie de vous convertir immédiatement à une religion répondant si bien aux attentes des hommes: «Durant un voyage avec ma mère, nous nous sommes arrêtées dans un église réputée pour ses miracles. J’ai trempé mes mains dans l’eau bénite et j’ai dit: «S’il vous plaît Seigneur, faites que mes seins grossissent!». Quelques mois plus tard, ma poitrine s’est développée».
Je ne sais pas pour vous, mais moi, je n’hésite plus: je me fais catholique! Que la concupiscence, toutefois, ne nous détourne pas de l’essentiel: cet aveu pourrait nous permettre de remonter la piste menant à Dieu et d’identifier enfin notre Père à tous. Il semblerait donc qu’Il habite au Brésil, qu’Il se cache sous un pseudonyme du genre Oliveira Santos da Silva (ou quelque chose d’approchant) et qu’Il fasse précéder ce nom de l’appellation «Docteur». Il paraît même, selon certaines rumeurs d’Orléans (non, ce n’est pas Jeanne D’Arc!), qu’Il aurait inscrit sur sa porte «Chirurgie plastique». Et voilà pourquoi, au Brésil tout spécialement, on ne sait plus à quel sein se vouer. Et voilà pourquoi, à partir de maintenant, les agnostiques auront tout faux.
Merci qui? Merci 20 minutes! Merci Salma Hayek!
Pour rester dans la presse récente – à un autre niveau certes mais toujours en relation avec Dieu – La Vie protestante (je salue son rédacteur s’il me lit et j’en profite pour lui rappeler que j’attends son téléphone depuis deux mois… Eh oui! Ça se passe comme ça chez les protestants, le rédacteur est aussi invisible que Dieu. Alors que chez les catholiques, les veinards, Il se manifeste, et plutôt gaillardement: voyez les seins de Salma Hayek! Enfin! Quand je dis «voir», il s’agit d’un vœu pieu que même l’œcuménisme ne saurait exaucer… Bon! Je me suis complètement égaré dans ma phrase. Je reprends.) La Vie protestante, donc, (dans son édition du mois de novembre 2007, en page 7, dans la rubrique «Economie») consacre un article à la bulle immobilière américaine (Non, lecteur! Rien à voir avec les seins de Salma Hayek!). Son auteur (dont je tairai le nom, le soupçonnant fortement – et je le comprends – de ne pas désirer se compromettre dans un article dédié avant tout aux seins de Salma Hayek, même s’ils mènent à Dieu), son auteur, donc, approuve l’intervention spontanée des banques centrales américaines et européennes, accourues d’un seul homme à la rescousse sur les marchés de crédit. Que les banques centrales aident les banques responsables de la crise et laissent les citoyens victimes de la bulle perdre leur maison est, bien entendu, économiquement justifiable. Et tant pis pour l’éthique! L’auteur pose tout de même cette question rhétorique: «N’aurait-il pas fallu interdire l’action des banques centrales pour donner une leçon d’équité civique au secteur financier en le laissant s’écrouler sous le poids de ses erreurs et crier revanche avec les loups d’une autre époque?» Et de répondre aussitôt : «Non. Bien sûr, car qui demanderait à un pompier de retrouver et punir un pyromane avant d’éteindre l’incendie?» Sauf que le citoyen, lui, peine à distinguer, dans ces histoires de bulle immobilière, le pompier du pyromane. Et qu’il ne comprend pas pourquoi le fait d’éteindre a priori l’incendie empêcherait a posteriori de punir le coupable. A moins que pompiers et pyromanes soient un peu les mêmes, comme flics et voyous en somme. Mais punit-on les dieux de l’Olympe de leur insouciance, même si les hommes paient l’addition? Non, bien sûr, car ces exigences éthiques sont "d'une autre époque". Tiens, tout cela me rappelle l’histoire récente de notre chère République genevoise!
Et pendant ce temps, que fait la Régie? Je veux dire: que fait Dieu? Demandez à 20 minutes et à Salma Hayek!

 PS. Oui, je sais! J’avais annoncé la suite de ma rubrique To read or not to read. Mais ces considérations littéraires n’ont guère d’importance en regard de l’actualité lorsque celle-ci est si brûlante (et c’est le cas, ne trouvez-vous pas?). A la semaine prochaine, donc!