15/11/2007

Le substantif androgyne


Par Olivier Chiacchiari

 

Une obsession grammaticale, ça commence par une angoisse au détour d'un mot qui déconcerte. Et voilà que le doute s'installe, voilà que le savoir vacille, voilà qu'on s'acharne à interroger les limites de sa connaissance avant de se jeter à corps perdu sur le premier dictionnaire venu!
Ouf, une réponse claire, mais pour combien de temps? L'angoisse génère l'obsession, à moins que ce ne soit le contraire, c'est bien connu.
Au fil des ans, mes obsessions se sont focalisées sur la conjugaison du subjonctif imparfait (élégant bien qu'inutile), le pluriel des mots composés (nécessaire bien qu'improbable), les participes passés ne s'accordant pas avec le verbe être (ils se sont lavé les mains (sic))... enfin bref, tous les terrains qui relèvent de l'aventure grammaticale extrême!
Voici la dernière en date, j'ai nommé: le substantif androgyne. Ces mots dont on ne peut distinguer le sexe, qui oscillent entre masculin et féminin, à tel point qu'on voudrait parfois pouvoir les dévêtir...
J'ai dressé une liste que je vous invite à tester ici, et si en plus vous débusquez les trois exceptions qui s'y nichent, vous êtes vraiment incollable.

Abîme - Aérogare - Alluvion - Amalgame - Amarre - Amiante - Amorti - Amour - Antidote - Aparté - Apogée - Apostrophe - Argile - Armistice - Astérisque - Augure - Chasuble - Délice - Dithyrambe - Dividende - Echappatoire - Echauffourée - Ecritoire - Edelweiss - Effluve - Electrode - Eliminatoire - Eloge - Enzyme - Ephéméride - Epice - Epitaphe - Epître - Equinoxe - Equivoque - Escrime - Estime - Evangile - Exergue - Granule - Haltère - Hémisphère - Hémistiche - Interface - Intervalle - Interview - Métastase - Météore - Météorite - Minuit - Moufle - Oasis - Opprobre - Orgue - Orque - Pétale- Planisphère - Recel - Sémaphore - Sitcom - Tentacule

Pour obtenir les réponses, cliquez ici

08/11/2007

Eloge du célibat

 

 

par Pascal Rebetez

 

« Branle-bas à la maison. Elise a perdu son dentier, tout en or, qui valait une fortune. » Elise, c’est l’épouse détestée de Marcel Jouhandeau celui qui, dans les vingt-six volumes des Journaliers que publia Gallimard, laisse aller sa rogne contre cette créature épouvantable, la colérique, son épouse cependant quarante-deux ans durant, lui l’homosexuel coupable, jamais en retard d’un outrage à Dieu. Et parfois aux hommes, puisqu’on lui en a voulu d’avoir écrit un pamphlet antisémite que je n’ai pas lu. Mais j’ai aimé replonger dans l’intimité du grand bourgeois français, tout en adorations vénielles et en détestation olympiennes, pour parler comme Décaillet. Et sa femme, cette Elise, grande prêtresse suffocante, je l’ai revue dans les archives de la TSR en 1963, affalée sur sa couche, méchante, hargneuse, blessée, morigénant son hypocrite époux qui préfère courir les garçons plutôt que de lui apporter, à elle, un minimum d’affection. Vous pourrez en voir un extrait dans l’émission Vu à la télé sur TSR1 du 9 décembre prochain. C'est du plus grand cocasse et particulièrement bienvenu pour les célibataires qui auraient quelque remord à ne pas (ou plus) vivre en ménage: mieux vaut être seul que mal accompagné.

06/11/2007

Céline, Ramuz, l’école, mai 68 et les valets du pouvoir

Par Alain Bagnoud

Céline n’aimait pas l’école. Ramuz non plus. Pas plus Queneau, et Cendrars, et les anarcho-syndicalistes de l’époque. Ils se méfiaient parce qu’elle avait pour rôle, pensaient-ils, d’intégrer le peuple dans la République. Mais pas n’importe comment. En remplaçant la langue et la culture des enfants du peuple par celles de la bourgeoisie cultivée.

L’école, pour eux, c’était un « appareil idéologique d'Etat, voué à former et réformer les structures mentales du peuple, à travers notamment l'apprentissage d'un français national standard qui doit se substituer, dans les couches populaires principalement, aux premières expériences vécues de la langue familièrement parlée. » (Je sors cette citation de la thèse de Jérôme Meizoz sur Ramuz, qui parle notamment de ces questions : L'Âge du roman parlant 1919-1939, préface de Pierre Bourdieu, Librairie Droz, 2001.)

S’opposant à ça, Ramuz, Céline et autres chantres de l’oral voulaient représenter littérairement les gens de peu. Pour eux, l’écrivain avait comme mission profonde de se dépouiller de la grammaire et du vocabulaire scolaires, de transgresser les interdits, de renouer avec une langue vivante. D’accepter la langue de la rue ou des champs, de la valoriser et de travailler sur ses niveaux. Une manière de mettre le peuple dans le champ de la culture.

Ce qui m’amuse dans cette histoire, en fait, c’est qu’il y a le même débat aujourd’hui, mais à l’envers. Les pédagogies d’après mai 68 suivaient un chemin vaguement inspiré par les mêmes idées que celles de Ramuz ou Céline. Leur but : faire entrer dans l’école d’autres langages, d’autres cultures que celles de la bourgeoisie dominante incarnée dans l’Etat.

Mais cette époque est finie. Nous sommes maintenant en pleine réaction. Dans le retour à l’autorité, au savoir, à la culture bourgeoises, à la norme. Qui vise à imposer un seul modèle de comportement, une seule culture, une seule langue. Celle des maîtres. Celle qu’ils dominent mieux que tout le monde et qui leur assure un surcroît de pouvoir.

Pas étonnant que certains n’aiment pas l’école !

(Publié aussi dans Le blog d'Alain Bagnoud)

11/10/2007

Valdinho ou Teodoro? Vivre ou se préserver ?

Pierre Béguin

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Valdinho, le jeune voyou libertin et succulent, premier mari de Dona Flor dans le roman de Jorge Amado Dona Flor et ses deux maris, m’a toujours semblé une parfaite représentation du désordre, de l’anarchie festive, de la gaieté spontanée de l’Amérique latine. D’une certaine partie de l’Amérique latine du moins. Son second mari, le docteur Teodoro, bon bourgeois sécurisant mais insipide, ennuyeux comme sa retenue et sa prudence, m’apparaît au contraire comme l’incarnation même de la rationalité et de la sagesse occidentale. Dona Flor n’oubliera jamais Valdinho qui phagocyte peu à peu tout l’espace de ses fantasmes pour en expulser le bon Teodoro.


Vivre ou se préserver?


Je me souviens du récit que me faisait un ami de son voyage aux Galapagos depuis Guayaquil, dans un petit bateau à moteur secoué par la houle. Une dizaine de touristes s’était embarqué. D’un côté, un groupe de sud-américains festifs, bavards, buvant de l’aguardiente et riant aux éclats, vivant intensément ce qu’ils considéraient comme un moment fort de leur existence. De l’autre, mon ami et sa copine, Suisses bon teint, prévoyants, assis sagement à l’intérieur du bateau en suçant des pastilles contre le mal de mer, anxieux des conséquences possibles du bercement des vagues. Quelques heures plus tard et jusqu’au lendemain, les sud-américains penchés au bastingage, vomissant tripes et boyaux, d’un côté; de l’autre, les deux Suisses contemplant les rivages des Galapagos, l’estomac bien en place, la conscience joyeuse et dédouanée des frustrations initiales par la satisfaction de la vengeance.


Pour mon ami, aucun doute: l’épilogue justifie le choix frustrant du début en même temps qu’il illustre les raisons de la richesse nord-occidentale: la capacité de prospection, la faculté d’anticiper les problèmes et d’assumer les frustrations qui en découlent. Pas sûr! Moi, en tout cas, je n’hésite pas: entre Valdinho et Teodoro, je choisis le premier. Je choisis la capacité d’anarchie irraisonnée, de joyeux désordre, d’exaltation de l’instant, d’oubli de tout ce qui ne constitue pas le moment présent. Je le choisis aux dépens de cette conscience exacerbée du lendemain, cette ennuyeuse prudence, cette anticipation angoissée de l’avenir… Mais mon choix reste pure abstraction, sans effet sur mon quotidien: l’atavisme, l’éducation, la culture helvétique forment un carcan trop étroit contre lequel s’épuisent mes velléités rebelles. Pourtant, vrai! J’aurais aimé cette périlleuse exaltation, cette gratuité festive, cette énergie gaspillée sans calcul, ces plaisirs alimentés par l’insécurité, que je n’ai vraiment vécus qu’entre 25 et 35 ans. A cette époque, cet ami n’était pas en reste. Epoque bénie! Mais nous avons opté, comme tous ceux qui affrontent le temps, pour l’idéal petit bourgeois de prudence, de réserve, de sagesse, d’anticipation, jalonné par l’interminable liste de nos devoirs stériles. Nous avons oublié Valdinho pour devenir Teodoro. Adieu désordre et gaieté!


Par mes romans et mes nombreux voyages outre atlantique, j’ai essayé de retrouver Valdinho.  Je le retrouve encore dans la littérature latino-américaine où déborde – quelques exceptions, dont Borges, mises à part – cette anarchie jubilatoire que j’aime tant. Littérature essentiellement baroque. Peut-on rendre compte autrement que par l’excès de métaphores, d’adjectifs, de subordonnées, la spontanéité festive et anarchique de ce continent? Pour le retrouver, il me reste surtout, et c’est beaucoup, ma femme, colombienne garantie d’origine, qui incarne parfaitement ces caractéristiques sans lesquelles ma vie ressemblerait un peu trop à Teodoro. Mais, bon sang! ce que son désordre peut m’énerver!