22/04/2010

Dans la jungle du Salon…

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par Jean-Michel Olivier

On le savait depuis longtemps : le monde du livre est une vraie jungle. L'édition, en général. Et les Salons du Livre en particulier. Fondé en 1986 par Pierre-Marcel Favre (photo), Vladimir Dimitrijevic et quelques autres, le Salon du Livre de Genève a longtemps été le rendez-vous obligé des éditeurs, comme des auteurs et des lecteurs. À ses débuts, il faisait la part belle aux éditeurs romands, qui pouvaient ainsi mettre en vitrine leurs livres, et mieux les faire connaître. À cette époque, le livre est ses acteurs fidèles étaient encore au cœur des débats…

Mais, au fil des années, le Salon du Livre de Genève a changé de visage. Les éditeurs, suisses et étrangers, ont été lentement (mais sûrement) chassés du centre du Salon pour se voir repoussés dans ses marges. Au point d'occuper, aujourd'hui, à peine un strapontin — soit l'extrémité des boulevards et des allées. Les diffuseurs (au grand pouvoir financier) se sont alors taillé la part du lion et ont transformé l'ancien Salon du Livre en immense souk où régne la dure loi de la jungle. Les marchands de kebab ont remplacé les imprimeurs. Les journaux rivalisent d'animations bruyantes pour apâter le chaland. Il y a même des attractions foraines au village alternatif…

Ce n'est pas tout. Comme les temps sont difficiles, et certains exposants de plus en plus réticents à venir à Genève, on leur propose des tarifs particuliers. Ainsi, pour une même surface, il n'y a pas deux exposants qui payent le même prix. On va même jusqu'à consentir des rabais de 50% à ceux qui voulaient s'abstenir de participer au Salon 2010 ! Car tout est bon pour remplir l'espace, chaque année plus restreint, de la grande halle de Palexpo !

Ne voulant pas participer à cette mascarade, certains éditeurs, et non des moindres (l'Âge d'Homme, Flammarion, Xenia, etc.), ont décidé d'aller tenir salon ailleurs. Dans certaines librairies genevoises, par exemple, comme le Rameau d'Or ou le Parnasse, où des rencontres-signatures sont organisées avec des auteurs. Il faut saluer leur courage.

31/01/2010

Banksters

Par Pierre Béguin

Dans mes récenthesse[1].jpges lectures, une phrase d’Hermann Hesse, écrite en 1932, a particulièrement retenu mon attention: «La façon dont les Allemands repoussent mensongèrement toute responsabilité dans la guerre, la façon dont ils rendent responsables les «ennemis» et le Traité de Versailles de tout ce qui ne va pas chez eux, caractérisent, selon moi, une atmosphère de bêtise politique, de tromperie et d’immaturité qui contribuera beaucoup à l’explosion d’une prochaine guerre.» Rien de prophétique ni de génialement lucide dans ces propos. Simplement un raisonnement parfaitement logique appliqué à une observation pertinente.

Remplaçons «guerre» par crise et «Allemands» par Banques et nous serons aussi confortés dans nos prévisions que l’Histoire a conforté Hermann Hesse dans les siennes. Personnellement, je ne changerais qu’un seul mot: «bêtise». Si les bonnes intentions de réglementation étatique se sont envolées, si la Bourse se redresse, si les OPA abondent, si les bonus explosent, si les lifeprimes ont remplacé avantageusement les subprimes, si tout refleurit de plus belle comme au bon vieux temps de tous les excès une année après un des plus grands tremblements de terre financiers qu’ait connu notre planète capitaliste, ce n’est pas seulement que nos Banksters – comme on les surnomme maintenant, moitié banquiers moitié gangsters – soient d’une sottise incorrigible. Pas seulement. Ils ont parfaitement compris que la prééminence que leur accorde le système capitaliste sur les secteurs économique et politique leur octroie de fait un statut d’intouchables. Ainsi, ces nouveaux maîtres du monde sont installés sur leur Olympe comme l’étaient les dieux grecs sur le Leur. Et leurs actes restent aussi gratuits pour eux qu’ils tissent tragiquement la destinée humaine. Si le vaudeville olympien entre Héphaïstos, Apollon et Aphrodite n’a de conséquence que sur Pasiphaé et sa descendance, si les pulsions érotiques ne représentent pour Zeus qu’un viol gratuit qui engendre pourtant chez les humains la guerre de Troie et la mort d’Agamemnon, il faut bien admettre que, sur le Mont Finance, les conséquences de la sottise, de l’esprit de lucre et de l’amoralité semblent aussi gratuites qu’elles sont dramatiques sur le peuple de la plaine, contraint de pratiquer une sorte du christianisme à l’envers: la Rédemption des dieux par l’homme qui doit prendre sur ses épaules les péchés du monde financier. Exactement comme l’a fait la Confédération avec l’UBS. Qu’il faille d’abord sauver la Banque, on le comprend. Mais qu’on renonce ensuite à punir les coupables, c’est démocratiquement insoutenable. Ce faisant, la Confédération a tout simplement endossé une responsabilité qui ne lui incombait pas mais qu’il lui faut maintenant assumer face aux Etats-Unis avec des conséquences aussi prévisibles que désastreuses dont les petites gens, comme disait Simenon, devront en finalité payer le prix. Depuis quand un gouvernement s’offre comme responsable des agissements illicites d’une entreprise privée? Et comme il n’est plus question de redimensionner le monstre, ni même de le soumettre au contrôle étatique (toujours ce fameux dogme libéral qui aura causé tant de dégâts, avec ce paradoxe insoutenable: être responsable des agissements d’une entreprise sans pouvoir légitimement les contrôler), on peut s’attendre, dans trois ou quatre ans, sans risque de se tromper, à une nouvelle crise, comme Hermann Hesse s’attendait à une nouvelle guerre, avec ses conséquences habituelles sur l’emploi, les économies, les retraites et le pouvoir d’achat des frères humains. Quand on bénéficie de l’immunité financière, politique et juridique comme d’autres bénéficient de l’immunité diplomatique, il n’est nul besoin de faire son examen de conscience ou son auto critique. Pas davantage d’ailleurs qu’il n’est besoin d’être intelligent.

Bien sûr, que lecendrars[1].jpg pouvoir du Dieu Finance – ce nouvel Olympe – détermine, selon son bon vouloir, d’une manière inévitablement tragique le sort des pauvres mortels n’est de loin pas nouveau. En 1930 – une année qui n’est pas sans correspondance avec 2010 –, dans un merveilleux petit roman, Rhum, hélas peu connu, Blaise Cendrars nous en fait la démonstration édifiante en reconstituant, par la technique du collage, la biographie de l’aventurier Jean Galmot, ce Don Quichotte du XXe siècle mort en Guyanne en 1928 dans des circonstances mystérieuses pour s’être attaqué aux règles de l’oligarchie financière. Rhum dit tout en un peu plus de cent pages. Quelques citations prises au hasard en soulignent la remarquable actualité:

«Dénoncer les crimes de l’argent est une gageure dans un pays soumis à une oligarchie financière à qui appartiennent toutes les forces agissantes: la justice, la presse. Que peut-on attendre d’un peuple domestiqué? L’esprit ne connaît d’autres nourritures que les journaux de nos maîtres.»

«Pourquoi, malgré les plaintes multiples et motivées, laisse-t-on en liberté les administrateurs de la Banque industrielle et de la Société des Banques de Province, dont les responsabilités s’expriment par des centaines de millions? Bien mieux! Ces responsables continuent à siéger, à discuter les lois et à prendre part à la direction des affaires du pays!»

«Personne ne les a jamais vus, ces terribles Maîtres de la Terre, mais leur présence est si patente que l’on pourrait presque écrire leur biographie.»

«Ce sont eux qui ont tout fait, la guerre, la paix, la révolution, les tremblements de terre, les épidémies, les naufrages, comme ils font la crise et les krachs.»

Ainsi ne cesse de se répéter au cours de l’Histoire les rapports de force entre un être impuissant et un maître invisible. Les pouvoirs des dieux grecs régissaient la destinée des mortels dans l’Antiquité, le Seigneur régnait sur son vassal au Moyen Âge. Aujourd’hui, de cet Olympe moderne où se joue la grande kermesse néolibérale, les trois Parques – Presse, Justice, Etat – tissent la destinée humaine sous la tutelle cynique du Dieu Finance. Et les effets de manches, les déclarations intempestives, les contorsions démagogiques de la rhétoriques davosienne pour calmer le bon peuple ne font que draper politiciens et Présidents d’atours grotesques. On fait semblant d’y croire pour se rassurer mais, au fond, plus personne n’est dupe malgré les efforts mensongers de la presse pour maintenir l’illusion: l’Etat, seul garant du cadre démocratique, est mis sous tutelle par la Finance, soit parce que des politiciens n’en sont que les pions, soit parce qu’elle prend en otage la dette publique qu’elle s’est précisément efforcée de creuser par tous les moyens pour justifier a posteriori, sous le prétexte de résorber les déficits étatiques, l’affaiblissement programmé des Etats. Bénéfice des crises à répétition.

Que peut encore l’individu dans cette sinistre mascarade? Je laisse le soin à Blaise Cendrars, par la plume de Jean Galmot auquel il s’est parfaitement identifié, de répondre à cette question: «Il faut choisir: être libre ou être esclave. La vie n’est féroce pour vous que dans le milieu bourgeois qui vous oppresse. Si vous croyez à la beauté, à la justice, à la vie, tentez votre chance, allez-vous en!»

 

 

 

 

 

28/01/2010

Le pire et le meilleur de la télé

Par Jean-Michel Olivier

Curieuse coïncidence : les deux émissions passent le même jour, et presque en même temps. La première s’appelle Tard pour Bar : c’est tous les jeudis vers 22h30 sur la TSR. La seconde s’appelle La Grande Librairie : c’est également le jeudi, mais plus tôt, vers 20h35 sur France 5. Avec ces deux émissions, qui prétendent toutes deux présenter l’actualité culturelle et littéraire, la télévision nous propose, chaque semaine, le pire et le meilleur.

images-1.jpegLe pire, tout d’abord. C’est Tard pour Bar sur la TSR. Nous assistons, jeudi après jeudi, au même débat futile réunissant des invités parfaitement interchangeables venus donner la réplique à un animateur qui ne manque pas une occasion d’étaler son inculture et de ramener sa fraise. La vedette, c’est lui, bien sûr, Michel Zendali. Les livres ? Il ne les lit pas (cela pourrait influencer son jugement). Le théâtre ? Il n’y va pas (ce n’est pas très gai). Quant au reste, l’« actualité culturelle », il en délègue la responsabilité à une charmante jeune femme, Ushanga, qui a deux minutes chaque semaine, montre en main, pour la présenter à l’écran. La seule séquence originale de l’émission est constituée par un micro-trottoir réalisé quelque part en Suisse romande avec quiproquos, double sens et clins d’œil tout à fait savoureux. Mais rien, bien sûr, sur l’actualité du livre, les expositions, les concerts. En un mot : la création en Suisse romande (les créateurs sont rarement invités à Tard pour Bar)

images-2.jpegLe meilleur, maintenant. C’est donc tous les jeudis sur France 5 à partir de 20h30. Cela s’appelle La Grande Librairie et c’est animé par François Busnel, un ancien journaliste du magazine Lire. Intelligent, subtil, compétent (il a lu tous les livres dont il parle) et surtout doué d’un sens de l’accueil et de l’écoute tout à fait inconnu chez son concurrent culturel (qui ne songe qu’à couper la parole à ses invités et à se mettre en évidence). Et que propose donc Busnel ? Chaque semaine, c’est un feu d’artifice. Excusez du peu : il a fait venir l’écrivain américain Paul Auster pour un entretien exclusif (et en français !) de deux heures ! De même avec James Ellroy. Il est allé rendre visite à Philip Roth à New York. Il a bien sûr convié à son émission Jacques Chessex, Pascal Quignard, Laure Adler, Amélie Nothomb, etc. Par exemple, sa dernière émission réunissait Marie Darrieussecq, Jean-Jacques Schuhl et Philippe Sollers. Plateau exceptionnel qui a ravi non seulement les amateurs de livres, mais aussi ceux qui aiment les rencontres (et les dialogues) au sommet. François Busnel aime les livres et les écrivain(e)s. Cela se voit et cela s’entend. Il aime les rencontres et les débats. Il est à la fois humble et compétent, heureux surtout de recevoir ses invités.

Alors ce soir, n’hésitez pas, rejoignez tous La Grande Librairie : l’une des rares émissions littéraires que propose la télévision. C’est en effet sur ce plateau, à partir de 20h30, tous les jeudis, que cela se passe.

13/12/2009

Konrad Lorenz, Escalade et désescalade

Par Pierre Béguin

A propos des bagarres qui ont émaillé la traditionnelle fête de l’Escalade des collégiens, je lis dans la Tribune l’inévitable passage qui ponctue tout article relatant ce type d’événements. Le journaliste donne la parole à un passant, une mère de famille de préférence, qui s’insurge contre les brutalités policières: «Ils maintenaient un jeune à terre en lui appuyant brutalement sur la tête. J’ai pris des photos, les policiers m’ont menacée. L’un d’eux m’a même saisie par le cou. Je ne sais pas si je vais déposer plainte, mais j’aimerais qu’il s’excuse.» Je ne remets en cause ni la véracité, ni la sincérité, ni même la pertinence du témoignage. Comme cette mère de famille, j’aurais été indigné; je le fus d’ailleurs en circonstances analogues. Je pense simplement à cet exemple que donne le psychanalyste Paul Watzlawick, du Mental Research Institute of Palo Alto, dans son essai Une Logique de la communication (Points Seuil 1972): dans le jardin d’une maison de campagne, exposé par endroits à la vue des promeneurs de la contre allée, un homme barbu se traîne accroupi à travers le pré, en dessinant des huit, et regardant sans cesse par-dessus son épaule, cancanant de surcroît continuellement. Nul doute que le passant, observant ce manège, ne conclue au comportement totalement incompréhensible ou, pour dire le mot, à l’état d’aliénation avancée de notre barbu. Mais ce passant ignore deux choses essentielles: les herbes hautes dans lesquelles évolue le pseudo fou cache des canetons qui le suivent docilement et, surtout, que ce barbu au comportement d’aliéné n’est autre que l’ethnologue Konrad Lorenz se livrant précisément à des expériences d’imprégnation sur des canetons, une fois qu’il se fut substitué à leur mère. Konrad Lorenz lui-même n’était évidemment pas dupe de la méprise. Il précise à ce propos dans son fameux essai Il parlait avec les mammifères, les oiseaux et les poissons (Flammarion 1968): «Je me félicitais de la docilité de mes canetons et de la précision avec laquelle ils me suivaient en se dandinant, quand tout à coup je relevai la tête et vis le long de la barrière du jardin une rangée de visages tout pâles: un groupe de touristes debout le long de la barrière fixait sur moi des regards horrifiés.»

Quel rapport, me direz-vous, entre un policier appuyant brutalement la tête d’un étudiant et Konrad Lorenz s’adressant à ses canetons? Leur dénominateur commun réside dans le fait que ces scènes demeurent peu compréhensibles tant que le champ d’observation n’est pas suffisamment large pour qu’y soit inclus le contexte dans lequel elles se produisent. Je ne doute pas une seconde que le jugement de cette brave mère de famille – et de toute autre personne – eût été totalement différent si elle s’était trouvée le vendredi matin dans la cour du Collège Calvin et qu’elle eût assisté au comportement ahurissant d’excités mus par des réflexes claniques les plus primaires (oui, c’est promis! je ne parlerai pas des couteaux) et que même la police anti émeute ne parvenait pas à intimider (sur Facebook, Calvin semble avoir été désigné comme une cible d’attaques pour les stupides raisons que l’on devine). Chacun se fait son idée de la réalité en se basant sur une monade artificiellement isolée à la relation qui existe entre les différentes parties d’un système plus vaste. Et dans son ignorance, sa précipitation ou son désir d’assaisonner l’événement, le journaliste témoigne d’une réalité qui n’est, en fin de compte, que la résultante des compromis, détours et aveuglements réciproques, à travers quoi passe l’information. Ou la désinformation…

20/11/2009

CEVA en rade

Par Pierre Béguin

 

Je m’interroge. Maintenant que sont avérées les pertes endémiques de l’exploitation du Stade de la Praille, maintenant que des voix s’élèvent sérieusement pour demander la destruction d’un ouvrage de 130 millions dont l’utilité est fortement remise en cause, maintenant que plus personne ne veut assumer les deux millions de perte annuelle d’exploitation, le silence éternel des espaces politiques m’effraie. Alors que, pour réclamer sa réalisation, les élus vociféraient de toute part, remplissant le canton de leurs coutumières jérémiades sur la difficulté de réaliser des grands projets à Genève, fustigeant la frilosité ambiante et la mesquinerie de certains ressortissants grincheux trop repliés sur leurs intérêts, brandissant les pires menaces quant à l’avenir de la ville sur la scène européenne et celui du Servette FC sur la scène internationale, et s’en prenant sans vergogne aux rares personnes (Christian Grobet en tête) qui osaient s’opposer à un projet de toute évidence mal ficelé, aux coûts non maîtrisés (plus du double en finalité!), aux conditions de rentabilités impossibles à remplir mais, bien évidemment, comme nos politiques en ont pris l’habitude, soigneusement cachées au c… de votant. Où sont ces forts en gueule? Que sont leurs thuriféraires devenus? Pourquoi ce silence? Où sont passés ces chantres de la turlute immobilière? Ces Nostradamus de l’économie genevoise? Ces fanatiques de la misère de l’homme sans eux? Ces grands maîtres de la menace et du catastrophisme? Où se terrent ces pleutres? Où vocifèrent-ils maintenant? Ah! là je sais. Suffit d’écouter. Ecoutez… Voilà! Vous les entendez? Vous entendez ces mêmes vociférations, ces mêmes menaces, ces mêmes mensonges, ces mêmes prédictions, ces mêmes critiques sur les mêmes cibles avec les mêmes raisons. Tous unis derrière CEVA! Car si CEVA ne se réalise pas, la menace est claire: plus rien ne se réalisera à Genève, pas même la nouvelle Comédie, comme le prétend sans vergogne un élu socialiste. Pourquoi tant de mensonges? Un peu de sérieux Messieurs! Car ce n’est pas CEVA qui est en cause, ni même, en ce qui me concerne du moins, son coût, à condition toutefois qu’on cesse de mentir à ce propos (chacun sait, à commencer par les défenseurs du projet, que nous dépasserons les deux milliards). C’est son tracé qui pose problème, de loin le plus mauvais qu’on puisse imaginer. Et là, les mensonges et les aberrations pullulent. Prétendre que l’aide de Berne est essentiellement conditionnée par le tracé relève du mensonge éhonté. Rappelons que le projet de liaison Cornavin Eaux-Vives date de plus d’un siècle, qu’au moment où ces discussions prirent un tour sérieux, la Gare qui avait brûlé, devait être reconstruite sur un site encore non déterminé (les Cropettes? Cornavin?) et que l’aide de Genève était requise par la Confédération sur le motif que cette liaison lui était bénéfique. Qui peut prétendre qu’après un siècle la topographie et les nécessités cantonales n’ont pas évolué au point d’adapter le tracé aux conditions actuelles? J’ai bien dit «l’aide de Genève» et non les subventions de Berne. Car c’est là un deuxième mensonge. CEVA n’est pas un projet pour Genève subventionné par Berne, c’est un projet des CFF, appuyé par la Confédération, dont Genève entend profiter au même titre que le Valais profitera du Loetschberg. Et, que je sache, il n’a été demandé au Valais, champion des subventions bernoises, aucune participation. Acceptons cette participation mais exigeons que le projet réponde aussi aux intérêts de Genève et non à ceux des CFF. Si au moins on avait déplacé ce tracé de quelques centaines de mètres pour le faire passer près de l’hôpital et du bâtiment universitaire adjacent (au lieu de ce long couloir de plus de 500 mètres rajouté à grands frais depuis la future gare de Champel, preuve d’ailleurs de l’inanité du tracé actuel), je pourrais encore le soutenir. Et si on y ajoutait un arrêt à la Fontenette et un autre à Rive, j’applaudirais. Car alors CEVA deviendrait vraiment un début de solution pour les engorgements genevois, même s’il s’apparenterait alors davantage à un métro de ceinture, seule solution vraiment efficace. Mais le tracé actuel ne résoudra pratiquement rien. Car c’est là un troisième mensonge, ou une première grosse sottise: on ne peut pas prétendre résoudre un problème de trafic local par une solution qui porte sur le trafic de transit. C’est exactement ce qui s’est passé avec le contournement de Plan-les-Ouates où l’autoroute devait épargner la construction d’une route d’évitement. Résultat? Le centre du village est toujours aussi engorgé, preuve de l’insuffisance de la solution adoptée. Maintenant, l’évitement n’est plus réalisable et l’on parle d’un embranchement autoroutier au sud du village… A cours d’arguments dans une de nos discussions, un politicien a fini par reconnaître que CEVA n’était pas fait pour les Genevois: «Les Genevois ont le tram» a-t-il affirmé. D’accord, mais qu’on le dise clairement. Et qu’on procède logiquement: soit CEVA ne profite pas vraiment aux Genevois et l’on serait en droit de reconsidérer notre participation, soit on l’adapte aux nécessités cantonales. Dans le premier cas, faire assumer par les citoyens un déficit annuel d’exploitation prévu à 32 millions (et qui se révélera bien entendu supérieur à ce montant) relève de la pure escroquerie. A plus forte raison pour un train qui n’est pas fait pour eux. Il n’y a donc aucune raison que les CFF, principaux bénéficiaires du projet, ne l’assument pas. Au demeurant, on est en droit de se demander comment un projet aussi vital pour Genève peut engendrer un tel déficit d’exploitation. Aurait-on déjà prévu des wagons aussi vides que les gradins du Stade de la Praille? Tant il est vrai que les navettes de bus mises à disposition des frontaliers à Veyrier n’ont pas tenu 6 mois, faute d’occupants…

Au reste, il est surprenant de constater que les certitudes affichées publiquement par certains élus, essentiellement de droite, sur le CEVA se teintent de doute en aparté. De toute évidence, il y a association d’intérêts interpartis: la droite soutient CEVA en contre partie de quoi la gauche s’engage à soutenir la traversée de la Rade, seule véritable jouet de l’entente qui n’a toujours pas digéré l’échec du projet en votation dans les années 90. Pourquoi ne conjugueraient-ils pas leurs efforts pour une fois? Moi, pour tout vous dire, je verrai bien la liaison Cornavin Eaux-Vives Annemasse par une traversée de la Rade. Si la solution du barreau sud aurait, entre autres mérites, celui d’aller chercher les usagers là où ils arrivent vraiment (à Bardonnex) pour les emmener là où ils se rendront en plus grand nombre dans le futur (aux Acacias) – et cela sans prétériter ceux d’Annemasse –, il me semble que, quitte à relier deux points, autant que ce soit par la ligne la plus courte. Elle permettrait enfin une traversée rapide de la ville plutôt que d’opter à chaque fois pour de longs contournements. Songez qu’on se rend plus rapidement à pied de Rive à la Gare, le tram, pourtant nettement plus coûteux, préférant musarder comme à son habitude du côté de la Coulouvrenière. Et Cornavin, par cette liaison directe 90 ans après sa reconstruction, serait enfin une Gare… Mais ne rêvons pas! Le jour où Genève choisira les bonnes solutions, elle s’appellera Lausanne. A propos, il paraît que leur métro fait rames pleines à la satisfaction de tout le monde, qu’ils vont même l’agrandir et qu’ils projettent la construction d’un nouveau stade de… 10000 places. Y a pas à dire, sont moins cons que nous, les Vaudois!

08/11/2009

Magouille blues

Par Pierre Béguin

 

Si la démocratie suisse est l’une des plus anciennes et des plus représentatives au monde, elle repose tout de même sur cet étonnant paradoxe: elle est sûrement la seule démocratie dirigée, à ses différents étages, par des politiciens qui n’ont pas été élus par le peuple. Au niveau fédéral, le peuple n’élit pas les Conseillers fédéraux, c’est constitutionnel. Au niveau cantonal, le peuple n’a pas le choix de ne pas élire les Conseillers d’Etat, c’est implicite et finalement assez vicieux, ledit peuple, sous le couvert d’un acte électoral citoyen, ne faisant en réalité qu’entériner le choix des partis.

Mon bulletin de vote est là, sous mes yeux. Désolé, mais quel liberté me laisse-t-on à part le bouffon de la République dont on comprend l’aigreur mais pas le sens d’un engagement en fin de compte ni comique ni parodique, ou le prophète dont on ne comprend rien? Seul David Hiler s’impose vraiment (et j’ai peur qu’à force d’être plébiscité de partout il n’attrape la grosse tête et n’évolue plus qu’entre mépris et condescendance – c’est un mal qui peut contaminer nos Conseillers dès leur deuxième mandat). Si je n’en vois qu’un qui s’impose, j’en vois surtout beaucoup qui ne s’imposent pas mais que les partis, et leurs petites magouilles pré électorales, vont nous imposer de toute façon. En fait – je vous en fais le pari – ces arrangements – le choix limité des candidats sur les listes de partis – sont tels que si le sadique de Romont lui-même figurait sur la liste de l’entente, il aurait toutes les chances d’être élu. Donc les partis choisissent les candidats, les font élire et réélire, et si ces mêmes partis n’avaient pas fixé une limite à leurs mandats, il est également à parier que tous mourraient grabataires en face des canons ou au café Papon. Ainsi, Laurent Moutinot, dont tout le monde s’accorde à dire qu’il n’a strictement rien fait, a pu passer 12 ans tranquille dans la vieille ville avant que son parti ne l’envoie ailleurs jouir de sa confortable retraite. Comme le chantait Renaud: «‒Maman quand j’serai grand / J’voudrais pas être étudiant / ‒Alors tu s’ras politicien / ‒Ah oui ça j’veux bien!» Il est vrai que les partis peuvent aussi décider de mettre fin prématurément au mandat de leurs représentants si ces derniers échouent à imposer les objectifs qui leur ont été fixés. Un exemple? Philippe Joye. Rapidement placé sur la rampe médiatique, traînant des casseroles telles qu’il reste pieds et poings liés à l’objectif unique pour lequel l’entente l’a fait élire, il a pour mission, en pleine crise qui rend exsangues des entreprises genevoises, d’ouvrir les vannes immobilières que Grobet s’entêtait jusque là à contrôler, plus particulièrmeent de faire passer la traversée de la Rade en votation. Problème: le peuple refuse la traversée. De rage, il est liquidé par ses propres troupes: quelques mois avant les élections – ô coïncidence! – une desdites casseroles sort dans les journaux. Et son parti, et l’entente d’entente, la bouche en cœur, de jouer aux vierges effarouchées trompées «à l’insu de leur plein gré»: «On ne savait pas! On nous aurait menti?» Messieurs, un peu de sérieux! Moi, simple citoyen à l’écart de l’arène politique, je le savais dès le début (les avocats, ça parle!); alors vous qui l’avez choisi!

On me rétorquera que les choix du peuple ne sont pas forcément meilleurs que ceux des partis. C’est exact. Si éliminer par les urnes un candidat proposé par les partis traditionnels constitue déjà en soi un exploit, les Genevois ont fait mieux dans l’histoire des votations cantonales: ils ont réussi à évincer un des meilleurs candidats de ces dernières décennies – Bernard Ziegler – pour le remplacer par un des pires – Gérard Ramseyer – avec des conséquences si désastreuses sur le Département de Justice et Police que le canton en paie encore le prix actuellement. Chapeau bas! Il fallait le faire. Mais la démocratie est ainsi faite que seul le peuple a le droit légitime de se tromper. Et, en l’occurrence, il fut bien aidé par l’entente qui avait sottement décidé de briguer le monopole de l’exécutif… Une magouille historique de connerie!

Il reviendrait donc à la presse de faire contrepoids au pouvoir des partis. Mais quand on croise le soir, au resto, un journaliste – parfois une jeune journaliste toute émoustillée – dînant en tête à tête avec un Conseiller d’Etat comme un couple d’amoureux, on se dit que, pour la distance critique, il faudra attendre. En fait, à Genève, la presse c’est La Tribune. Et notre Julie reste indéfectiblement fidèle à son rôle de paillasson approbateur de la politique genevoise. Voyez les pages Portrait Election par lesquelles le quotidien nous présente les candidats. J’ai sous les yeux celle du 29 octobre avec Charles Beer. Déjà la photo prête à rire. Pose hugolienne, regard tonique vaguement hollywoodien, à la fois conquérant et rassurant, genre père de la patrie, avec, en arrière-fond, le Cycle de Cayla fraîchement rénové. Ne lui manque plus que la truelle, à notre candidat. Et puis le titre! Charles Beer consulte jusqu’à plus soif (ça sent le recyclé après le départ de Cramer). Mais le clou, c’est le texte! On nous dit par exemple que Charles Beer écoute beaucoup… mais on ne nous dit pas qu’il entend peu. Et que nous apprend au fond ce portrait? Que notre chef du DIP affirme avoir obtenu la paix scolaire. Preuve qu’il entend peu. Pour le reste, qu’il aime la brasserie La Chênoise et le Mamco, et qu’il possède «des origines allemandes, des ancêtres artistes, d’autres industriels» en plus «d’un arrière grand-père arménien – figure de l’indépendance – et un grand-père hongrois, juif et laïque». Y a pas à dire, avec un tel pedigree, il ratisse large, notre candidat. Espérons qu’il ne s’aliène pas les votes des Genevois d’origine turc ou de confession musulmane. Surtout, avec des questions pareilles, le candidat a le beau rôle. Franchement Monsieur le journaliste – à moins qu’on ne vous récompense par un poste de secrétaire de département, comme cela s’est vu par le passé (j’ai les noms! j’ai les noms!) – ne pensez-vous pas qu’il y aurait d’autres questions plus pointues à poser sur le bilan de Charles Beer à la tête du DIP? Qu’est-ce qu’on en a à f… d’apprendre qu’un candidat a pour aïeul le vieil homme du Toggenburg ou un guerrier massaï! En quoi cela nous aide-t-il à voter? Pour la promotion des futurs élus, les partis s’en chargent par des tout ménages; inutile de les dupliquer dans la presse! La manipulation médiatique s’accompagne aussi d’une grossière partialité. Je ne souhaite pas – mais alors pas du tout – l’élection d’Eric Stauffer, ce genre de personnage étant d’ailleurs aussi dangereux au pouvoir qu’il peut être utile dans l’opposition. Mais, sincèrement, consacrer presque 4 pages pleines, comme ce fut le cas dans La Tribune du 5 novembre, à fustiger les mensonges du candidat MCG, n’est-ce pas exagéré? S’il fallait consacrer 4 pages à chaque mensonge de politiciens, dont la plupart mente autant qu’Eric Stauffer, nous aurions déboisé l’Amazonie depuis belle lurette. Et si La Tribune devait maintenir le même équilibre pour les mensonges de tous les candidats à l’exécutif, elle atteindrait l’épaisseur d’un annuaire téléphonique.

Que sont nos démocraties devenues? En Suisse, les forces vives qui devraient l’alimenter en ont confisqué l’esprit pour le détourner dans le sens unique de leurs intérêts: le peuple n’élit pas vraiment ses dirigeants, la presse quotidienne ne joue pas son rôle, les lobbies phagocytent le Parlement pour faire passer des lois uniquement favorables au milieu économique, les banques, les assurances ou autres multinationales pharmaceutiques dirigent le pays en sous main, et j’en passe. Ah si pourtant! Je peux m’exprimer librement, écrire ces mots sans risque. Et, pour avoir vécu quelque temps en Colombie où l’acte de parole est loin d’être anodin, je dois admettre que c’est déjà énorme. N’empêche, on pourrait faire mieux à bon compte. Il suffirait, par exemple, que le parti socialiste me donne le choix entre Manuel Tornare et Charles Beer au lieu de faire lui-même ce tri. J’aurais ainsi l’impression d’une certaine liberté de vote, pour relative qu’elle soit. Car il ne fait aucun doute que Charles Beer sera réélu, comme tous ses compères qui rempilent à l’exécutif, même si – et je suis bien placé pour le savoir – rarement un chef du DIP n’aura autant fait l’unanimité contre lui, dans le secondaire du moins (à part peut-être Martine, mais elle, elle était spécialement élue par ceux qui n’enseignaient pas pour emm... ceux qui enseignaient; et il faut bien admettre que ce fut une exceptionnelle réussite).

Evidemment, le risque de cette magouille pré électorale, c’est que le peuple se rebiffe dans les urnes comme il l’a fait pour les législatives. Et opte donc, pour exprimer sa liberté de choix, pour des candidats ne figurant pas sur les listes des partis traditionnels. Qui, eux, n’ont toujours pas compris que, s’ils donnaient vraiment le choix au peuple, ce dernier serait beaucoup plus discipliné au jour J des votations. Pour tout vous dire, moi, au fond, je me demande parfois si je ne souhaiterais pas une surprise le 15 novembre, même si je redoute qu’elle soit mauvaise. Souhait déçu d’avance: le peuple est moins téméraire pour l’exécutif qu’il ne l’est pour le législatif…

Allez! Pour relativiser mes propos et parce qu’on se trouve sur un blog censé parler avant tout littérature, je laisse le mot de la fin, que je m’adresse en priorité, à La Rochefoucault: «Il est plus facile de paraître digne des emplois qu’on n’a pas que de ceux que l’on exerce».

 

 

01/11/2009

Qui a peur du grand méchant DIP?

Par Pierre Béguin

 

loup2[1].jpgUne anecdote représentative des dérives «pédagogistes» actuelles – disons plutôt de l’opportunisme politique, exacerbé en ces temps d’élections, conjugué à la peur aussi pathologique que pathétique du DIP devant les exigences des parents – commençait à circuler dans les salles des maîtres des collèges. Une anecdote qui versait dans la caricature et dans le comique, au-delà de ce qu’elle désignait d’une manière de délabrement que subit peu à peu l’Institution. Au point que je m’en emparai aussitôt pour en faire un billet à publier dans «blogres». Il aurait dû être celui du 18 octobre. Il aurait dû… Car, par prudence et respect pour la «source» de cette anecdote, je lui ai soumis le texte au préalable, un texte d’où noms, références et détails avaient été évidemment caviardés, et qui ne comportait au fond rien de bien méchant (il a été publié dans ce même blog des billets bien plus pointus et polémiques sur le sujet). A ma grande surprise, l’enseignant refusa net, terrorisé par les possibles mesures de rétorsions qu’on pourrait lui faire subir.

D’une anecdote l’autre… Ce refus est lui aussi symptomatique d’un certain climat qui s’est peu à peu instauré depuis l’ère Brunschwig Graf dans les collèges. On donne la parole à tous les «acteurs» de l’enseignement, des parents aux élèves – qui ne se font pas faute d’en abuser parfois – mais on la retire soigneusement aux enseignants… qui eux-mêmes n’osent pas la prendre, tétanisés par un pseudo devoir de réserve dont les contours sont aussi flous que pernicieux. De deux choses l’une: soit les différents organes de direction du DIP sont des monstres staliniens prêts à purger les écoles de toutes velléités contestatrices, soit les enseignants – une partie d’entre eux du moins – sont des conformistes par prudence ou des pleutres tremblants derrière leur fiche de paie malgré leur garantie d’emploi. Et au risque de me faire beaucoup d’ennemis, je pense qu’il y a plus de la seconde hypothèse que de la première. Toutefois, si nous nous arrêtons un instant sur la première de ces hypothèses, nous nous  souviendrons alors que, dès le premier article publié ici dans «blogres» et qui égratignait quelque peu l’image du DIP, une sonnerie en provenance de la direction générale retentit aussitôt dans le bureau du directeur du Collège Calvin, et une voix dans le combiné exprima le ferme souhait que ce ledit directeur sache mieux à l’avenir «retenir ses troupes» (notons la métaphore militaire). Dans le même sens, il semblerait (je souligne le conditionnel, qu’on confirme ou infirme ces lignes) que nos autorités aient exigé de La Tribune qu’elle muselle certains propos tenus dans ses blogs et jugés trop outranciers. Cette paranoïa du pouvoir contre les écrits, consubstantielle à toute forme de pouvoir à toutes les époques, m’a toujours paru surprenante, à plus forte raison dans le cadre démocratique où la liberté que revendiquent les blogs devrait être au contraire un signe de bonne santé du système. Car enfin, que peut craindre l’autorité étatique de quelques articles critiques? Que peut-elle redouter de quelques blogueurs qui trouvent enfin un espace pour s’exprimer librement, même vertement? A plus forte raison, dans d’autres contextes plus policés où l’acte critique devient affaire vraiment sérieuse, que peut craindre le pouvoir contre des êtres, certes courageux, mais faibles et désarmés, lorsqu’on dispose d’une police, d’une armée, d’une justice corrompue et d’une grande quantité de prisons? Même Napoléon redoutait Mme de Staël! Quel que soit le contexte, cette paranoïa semble souligner a priori la peur aussi ridicule qu’absurde d’«un géant qui craindrait les chatouilles», selon l’expression de Michel Tournier. Mais ce serait oublier que le pouvoir – toutes les formes de pouvoir – repose avant tout sur un ensemble d’artifices psychologiques destinés à emporter le consentement moral du citoyen et dont l’appareil médiatique doit se faire le porte parole ou la caisse de résonnance. Cette dimension est aussi forte dans nos démocraties que dans un régime tyrannique. Or c’est précisément ce consentement plus ou moins extorqué (lisez par exemple les portraits de nos futurs élus dans La Tribune et vous comprendrez ce que je veux dire) et les artifices qui entretiennent cette manipulation du citoyen par les partis et la presse que des blogs – difficilement contrôlables – viennent ébranler, au risque d’enrayer la belle mécanique politique. Même s’il peut toujours compter sur le sommeil servile d’une bonne partie de la population, le géant est d’autant plus furieux qu’il ne peut frapper.

Puisqu’on parle de sommeil servile, revenons maintenant à l’apparente pusillanimité d’une partie du corps enseignant. Le phénomène mériterait d’être étudié au-delà de ce que j’en écrivais l’année dernière ici même sous le titre Du blog comme exutoire. En ce sens, j’ai toujours trouvé rassurant, voire revigorant – et malgré les réserves que je nourris encore en regard de la radicalité de certaines positions – que des enseignant(e)s se soient dressé(e)s vigoureusement (sic), que ce soit par ARLE ou REEL notamment, contre les volontés de leur hiérarchie, contre la main mise de la FAPSE sur l’enseignement ou contre certaines caricatures de commissaires du peuple qui errent encore dans les salles de classe. Enfin, on entendait une autre voix. Cette variété d’opinions avait quelque chose de rassurant, de salutaire, là où l’uniformité ne cessait d’inquiéter. Elle a pour le moins permis le débat. Et maintenant que l’une de ces voix a gagné la tribune politique, espérons qu’elle saura se faire entendre, ne serait-ce que pour secouer la léthargie pusillanime de certains enseignants qui ne cessent de geindre en aparté dans les salles des maîtres tout en tremblant devant l’autorité. Qu’elle les décomplexe, qu’elle leur permette en fin de compte de s’exprimer, toutes tendances confondues, après trop d’années de mutisme. C’est peut-être la priorité absolue dans ce département qui a besoin de retrouver du sens par la parole rendue à celui ou celle qui reste, en dépit de l’opportunisme politique ou de la mode constructiviste, l’acteur principal de l’acte pédagogique...

 

04/10/2009

Polanski ou selon que vous serez génie ou financier...

Par Pierre Béguin

 

Dans son Voyage au Congo, André Gide condamne violemment le colonialisme. Dans le même temps, il exerce, en Algérie surtout, un colonialisme intime qui n’a rien à envier en laideur à celui qu’il condamne à raison. Le plus surprenant, c’est qu’à aucun moment il ne semble prendre conscience de cette contradiction: «Pour le bien de l’humanité, j’ai fait mon œuvre, j’ai vécu» dit-il, par la bouche de Thésée, lorsque la mort approche, justifiant ainsi ses actes par leurs effets fécondateurs sur son œuvre, et son œuvre par son apport à l’humanité. Le tour est joué: un écrivain, un artiste, pour autant qu’il accède au statut de génie, est un cas à part qui bénéficie d’une rédemption de ses actes, même les plus vils, parce que son génie, dût-il se nourrir de chair d’enfant, apporte davantage à l’humanité que ses actes les plus atroces pourraient soustraire aux principes de justice et d’égalité. Simple question de contrepoids, de balance. Au fond, Victor Hugo ne dit pas autre chose, même s’il se limite au pur constat. Relisons la fin de Le Poète (in Les Contemplations) portrait du génie et rêverie sur la création artistique et littéraire: «Sinistre, ayant aux mains des lambeaux d’âme humaine,/ De la chair d’Othello, des restes de Mac Beth,/ Dans son œuvre, du drame effrayant alphabet, / Il se repose; ainsi le noir lion des jongles/ S’endort dans l’antre immense avec du sang aux ongles.» La création, lorsqu’elle est le fait du génie, est une lutte titanesque, un combat sanglant aux conséquences parfois monstrueuses. Et le génie, comme le Shakespeare emblématique de Victor Hugo, a parfois, dans la main même qui guide sa plume, du sang aux ongles, rançon nécessaire de son statut. Il faut bien nourrir l’œuvre! Certes, de préférence, comme Prométhée, avec son propre foie et non avec la chair des petites filles, mais…

Ces considérations pourraient-elles expliquer (et non justifier) le concert d’opinions parfois ahurissantes qui ont accompagné l’arrestation par la police suisse du cinéaste Roman Polanski? Si, en l’occurrence, les trompettes de la renommée furent particulièrement mal embouchées, on peut s’étonner de ceux qui crient au scandale contre une action visant à montrer que «le crime pédérastique, aujourd’hui ne paie plus». Ainsi d’Ursula Meier: «Pourquoi un artiste?» Oui, tiens, c’est vrai au fond, pourquoi un artiste même s’il a sodomisé une mineure de 13 ans? Ou de Lionel Baier, cinéaste, qui semble répondre à Ursula: «Ce qu’il y a derrière, c’est une méconnaissance, voire un mépris des milieux culturels de ce pays. Roman Polanski laisse une trace réelle dans l’histoire de ce siècle… » Sous-entendu, une trace qui mérite bien la primauté de son œuvre sur ses actes les plus odieux. Mais la palme revient à Jacques Chessex: «Nous avons trahi Roman Polanski, nous qui sommes une terre d’asile» Je ne sais par pour vous, mais moi, sans tomber dans une morale d’épicier, je reste stupéfait d’apprendre qu’une terre d’asile s’ouvre aussi aux responsables d’actes pédophiles. Et notre auteur de poursuivre: «Je ne dis pas que le génie justifie tout, mais un personnage de qualité universelle et la dignité esthétique de son œuvre sont un contrepoids à une affaire minime.» (sic!) Dans la même logique que Gide et Hugo, nos artistes et écrivains romands (et je ne parle pas des Ministres français) affirment au fond, avec assurance et sans vergogne, l’immunité du génie, la primauté de son œuvre sur ses actes, sa rédemption finale et l’assurance de la grâce divine. Tous ou presque lui délivrent spontanément un brevet d’innocence ou, du moins, des circonstances si atténuantes qu’elles le placent de facto au-dessus de la justice des hommes. Imaginons une seconde ce qu’aurait été la réaction de ces mêmes milieux artistiques si, à la place du célèbre metteur en scène, ce fut un financier venu chercher à la Paradeplatz le prix du plus gros bonus (bon, d’accord, je provoque un peu). Se seraient-ils scandalisés du traquenard tendu? Se seraient-ils indignés de l’incarcération d’une personnalité venue en Suisse pour y être honorée? Auraient-ils été consternés par l’image désastreuse  que cette arrestation aurait donnée de leur pays? Auraient-ils déclaré l’exception financière? Ou auraient-ils agité les grands principes républicains d’égalité devant la justice? Selon que vous serez génie ou financier… Bon, disons que Dieu reconnaîtra les siens… pour autant qu’Il s’y retrouve dans certains paradoxes. Comme celui de notre inénarrable Oskar Freysinger qui, à la surprise de tous sauf à celle de sa modeste personne, s’est joint au concert des créatifs bien-pensants en oubliant allègrement que son parti a milité pour l’imprescriptibilité des actes pédophiles. Le monde artistique et politique comme il va

Quant aux circonstances ignobles de l’arrestation et l’odieuse domesticité des autorités suisses qui se muent en paillasson de la politique financière américaine pour préserver quelques œuvres prédatrices de nos banques et leur sacro-saint secret, pourtant inéluctablement condamné, là je rejoins entièrement certains écrivains, et notamment Jacques Chessex. Mais c’est une autre histoire. Comme celle de l’enfance de Polanski, celle de son juge au comportement pathologique ou celle de sa victime qui a pardonné. Dans l’indignation et la stupeur, ne confondons pas tout! Et surtout, évitons de nous asservir à Saint Polanski comme le fait Berne à un aigle américain qui, lui, confortablement installé dans l’axe du bien, se nourrit abondamment du foie des autres…

20/09/2009

Nos amis les libéraux

Par Pierre Béguin

 

Une année après que le dépôt de bilan de Lehman Brothers a provoqué l’effondrement des marchés financiers, les ardeurs enfiévrées des spéculateurs, loin d’être calmées par la plus grave crise depuis 1930, reprennent de plus belles. Envolées les bonnes intentions, les professions de foi moralisantes de nos amis les libéraux. Back to business! Les Bourses reprennent, les OPA abondent, les bonus explosent, les spéculations sur les devises ou les polices d’assurance vie – les lifeprimes succèdent aux subprimes avec, inévitablement, le même naufrage en vue – fleurissent comme au bon vieux temps de tous les excès. Je pense au Discours à Monsieur le Duc de la Rochefoucault où La Fontaine s’amuse de l’inconscience des lapins qui, après une première salve mortelle du chasseur, s’en reviennent très vite à portée de fusil: «Mais le danger s’oublie, et cette peur si grande / S’évanouit bientôt. Je revois les lapins / Plus gais qu’auparavant revenir sous mes mains. / Ne reconnaît-on pas en cela les humains? / Dispersés par quelque orage, / A peine ils touchent le port / Qu’ils vont hasarder encor / Même vent, même naufrage.» Les hommes n’apprendront jamais! Et surtout pas le monde de la banque et de la finance qui produit, avec la sotte fureur de l’avidité, les nouvelles munitions qui vont bientôt lui trouer le ventre, et le nôtre par voie de conséquence. Trois neurones suffisent pourtant pour comprendre qu’une crise aussi importante que celle que nous vivons, si tôt terminée pour la finance (mais non pour l’économie) n’est qu’une crise avortée ou refoulée. Donc une crise qui n’aurait pas eu le temps ni l’opportunité de remplir sa mission: le retour à l’essence par l’effondrement des fausses valeurs qui ont précisément provoqué cette crise. Et sur la grande vague libérale du début des années 80 ont surfé bon nombre de dogmes erronés et de croyances idiotes, devenues dangereuses pour l’équilibre du système, dont il serait grand temps de régler le sort définitivement. A commencer par cette foi aussi aveugle que stupide dans la capacité d’auto régulation des marchés financiers, qui a servi de justification à toute sorte de déréglementations, permettant des formes d’innovation financière complètement déconnectées des activités productives du secteur réel de l’économie, et incitant des investisseurs financiers, dans le cadre des stratégies de portage («carry trade»), à profiter des possibilités à court terme offertes par les politiques monétaires divergentes. La crise, c’est aussi l’éclatement de la bulle des taux de change qkant3[1].jpgui reposait sur un trop fort endettement. En fait, les pseudo vertus de la déréglementation, dont nos amis les libéraux nous bassinent tout particulièrement depuis trois décennies – une telle revendication de liberté, pour ne pas dire une telle griserie de liberté – demeurent exposées, précisément par l’incapacité à s’auto limiter, à ce que le philosophe Emmanuel Kant appelait le paradoxe de la colombe: dans la griserie de son libre vol, la colombe fend l’air en même temps qu’elle en sent la résistance; elle en déduit fort logiquement qu’elle volerait encore mieux, et plus vite, dans le vide. La volonté de déréglementer, perçue comme le remède aux malaises du système, relève, chez nos amis les libéraux, de la même logique erronée. La crise, c’est aussi la rencontre avec ce vide, cet espace de libéralisation sauvage qui échappe à toute réglementation. Mais il est à craindre qu’un trop prompt rétablissement du monde financier empêche la prise de conscience de cette évidence. Et que nos amis les libéraux continuent de revendiquer la déréglementation systématique comme une liberté fondamentale (uniquement quand elle leur profite, bien entendu), prétextant que la norme et la règle n’engendrent que la désobéissance et le contournement (raisonnement idiot qui demanderait, dans la même logique, qu’on supprimât la condamnation pour meurtre sous prétexte qu’elle inciterait au meurtre).

Autre erreur du bon libéral conséquent, la naïveté mutilante dont il fait preuve dans sa perception de l’humain qu’il réduit, peu ou prou, à une axiomatique de l’intérêt personnel comme unique fondement de ses motivations. Ainsi, tout individu normal devrait se conduire conformément à son intérêt bien compris, toute conduite humaine, si complexe soit-elle en apparence, ne serait en fait qu’un effort persévérant pour accumuler du capital, réel ou symbolique. D’où, par exemple, cette foi de charbonnier dans les vertus de la concurrence systématique et dans le salaire au mérite comme panacée de la productivité. Et peu importe le stress, le burn out, les coups bas, la démotivation, le chômage, voire le suicide comme nous le rappelle les 23 cas récents en France voisine. Il serait urgent d’abandonner cette vision simpliste (paradoxalement, n’en déplaise à nos amis les libéraux, un système libéral est viable parce qu’une bonne partie de la population ne fonctionne pas selon l’axiome de son intérêt bien compris) et de réintégrer les dimensions du phénomène humain que l’Economie s’évertue à ignorer, à tort et, finalement, – ce n’est pas là le moindre de ses paradoxes – contre ses propres intérêts. Alain Souchon parlerait, lui, de foule sentimentale. C’est plus court et c’est mieux dit.

Cette vision réductrice de l’humain est aussi à la base du dogme libéral qui voit dans une privatisation systématique et totale (une sorte de communisme à l’envers donc) l’unique solution pour viabiliser l’économie. Etrangement, cette idée que tout ce qui est privatisé est forcément plus performant et moins cher résiste à beaucoup d’évidences et de contre exemples. Sans même parler des assurances maladies – référence trop facile – l’automne dernier, du fait de la libéralisation, la hausse des tarifs de l’électricité, dont la courbe ascendante suivait celle de la rémunération des patrons, a fait bondir consommateurs et politiciens. A Berne, des voix ont même demandé le gel des prix de l’électricité (probablement celles qui ne siégeaient pas au conseil d’administration des groupes électriques suisses). Et pourtant, tout démontre – à commencer précisément par la hausse des prix qui est censée préparer la solution libérale – que nous allons inexorablement vers une privatisation totale de l’électricité en Suisse. Et donc, vers un renchérissement plus important encore. Les transports, les écoles, et même la police sont déjà engagés sur la voie de la privatisation avec l’idée, bien ancrée chez le consommateur et pourtant largement démentie par les faits et la logique, qu’il paiera moins pour un meilleur service. A quand la Justice? La propagande de nos amis les libéraux, il faut le reconnaître, est souvent d'une remarquable efficacité. Inexorablement? A moins que la crise…

Enfin, autre axiome erroné de nos amis les libéraux que la crise devrait ébranler: l’idée que ce qui est bon pour l’économie est forcément bon pour l’individu, qu’il existe un lien direct de fécondation réciproque entre l’un et l’autre. Une idée qui persiste malgré les évidences, après les années Reagan, Thatcher et Delors (eh oui!), que chute des revenus et hausse des profits vont souvent de pair. La crise devrait mettre à mal ce sophisme en montrant que, à l’inverse, ce qui est bon et rationnel pour chaque individu – diminuer ses dépenses pour se désendetter et faire face à la baisse de son revenu – se révèle fatal pour le système économique qui aurait justement besoin, pour s’extraire de la spirale déflationniste, d’une reprise de la consommation privée. Mais comment mettre des gens au chômage tout en leur demandant de consommer davantage? Quand un système se trouve face à ses paradoxes – et Dieu sait si nos amis les libéraux se sont vautrés sans vergogne dans les paradoxes et les contradictions cette dernière année – c’est qu’il est temps d’en remettre en cause certains fondements erronés si on veut le viabiliser - ce qui reste mon souhait autant que mon intérêt. La remise en cause, c’est la fonction même d’une crise. A condition qu’on ne la refoule pas…

PS. Le lecteur remarquera que je n’ai pas parlé du problème écologique ni même de l’incontournable axiome libéral du non interventionnisme étatique que nos amis les libéraux se sont empressés de transgresser à coup de milliards cette dernière année. C’eût été trop facile, je vous l’accorde…

 

 

 

 

 

 

 

 

13/09/2009

Grosse fatigue

Par Pierre Béguin

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Oui, grosse fatigue face à la quantité de sottises quotidiennes qu’il nous faut affronter. Comme par exemple, la semaine dernière, cette énième plainte contre Hergé et son Tintin au Congo pour atteinte à la dignité du peuple africain. A ce rythme, Hergé n’en a pas fini. A quand une plainte des Japonais pour avoir été présentés comme des fourbes cruels? A quand une plainte des Américains décrits comme des affairistes sans scrupules? A quand une plainte des Juifs…ah non! ça c’est déjà fait… Alors des latino-américains limités à des bandes de révolutionnaires sanguinaires et avinés? Des Grecs réduits au profil disgracieux de méchants armateurs? Et puis, tant qu’à faire, allons-y: pourquoi pas une plainte d’un soviet nostalgique malmené au point qu’Hergé lui-même ne souhaitait pas la réédition de Tintin au pays des soviets? D’un vieux nazi (ou d’un néo nazi) parce que notre auteur a osé dessiner un avion Heinkel, avec tous les sous-entendus que cela comporte, dans Le Sceptre d’Ottokar? Du chef des FARC, atteint dans sa dignité de mâle et de révolutionnaire, au motif qu’on pourrait l’identifier sous les traits d’Alcazar terrorisé par bobonne dans Tintin et les Picaros? Et pourquoi pas aussi du lobby des assureurs – particulièrement puissant en Suisse – présentés systématiquement dans Tintin sous les traits d’un beauf’ sangsue et emmerdeur? Des enfants arabes (espérons que cela ne donne pas des idées à qui vous savez) réduits au rôle d’enfants gâtés malpolis, insupportables et au-dessus des lois domestiques? Des féministes au motif que les femmes sont pratiquement absentes de l’œuvre d’Hergé, et très négativement présentées lors de leurs rares apparitions? (Il est d’ailleurs étonnant qu’une telle plainte, à ma connaissance du moins, n’ait pas été déposée – j’en connais que cela a dû furieusement démanger). Et j’en passe. A part le yéti, qui ne devrait pas s’offusquer de son portrait plutôt flatteur, je ne vois au fond que des motifs de plaintes. Et que des raisons de retirer tous les livres de Tintin des rayons de librairie. Et bien d’autres bandes dessinées encore qui, au même titre que Tintin au Congo, (Spirou par exemple) caricaturaient les Africains sous les traits réducteurs d’affreux sorciers ou de gentils naïfs et soumis «y a bon missié blanc». Et dans la même logique, de retirer d’un coup d’un seul toutes les caricatures, par essence politiquement incorrectes. (Et les films aussi par la même occasion: à quand une plainte contre Gone with the wind?)

Une bonne intention n’est pas à l’abri de la stupidité. Elle dessert alors la cause même qu’elle est censée soutenir. Bien entendu, il est des causes à la mode de chez nous. Sincères ou opportunistes, on ne peut empêcher certains de vouloir surfer sur leurs vagues. Rappelons tout de même à notre plaignant bien intentionné que la souffrance d’un peuple ne lui confère pas de facto un brevet de vertu et de moralité au nom duquel il fonderait ses exigences de justice, voire de dommages et intérêts. Que lorsqu’il s’agit d’écorner sa propre image, personne ne sert plus efficacement cet objectif que le principal intéressé. Et les pays africains n’échappent pas à cette règle…

Une fois n’est pas coutume, en guise de prolongement et de conclusion à ces propos, je renvoie le lecteur qui me fait l’honneur de me lire à un article intitulé Hergé antisémite? écrit par mes soins sur ce même blog il y a bientôt deux ans. Il suffit de cliquer ici

14/05/2009

L’odeur de la racaille

par Pascal Rebetez

Dans la TdG de lundi, Thierry Mertenat conclut son reportage sur les zizous des Pâquis par cette vérité ressentie in vivo que 38 jeunes adultes rassemblés quelques heures dans une pièce sans aération laissaient dans les lieux une vague odeur de transpiration...

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13/05/2009

La politique culturelle baigne dans le sang

PAR SERGE BIMPAGE

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C’est l’énigme de l’année : comment diable un prince de la culture a-t-il pu se transformer en assassin ? Aurait-il soudain révélé sa vraie nature meurtrière, ou celle-ci s’est-elle forgée à l’aune de la fascination du pouvoir ?
On l’avait connu journaliste dynamique et enthousiaste, prêt à défendre la veuve et l’orphelin, doué d’une rare générosité dans la profession. Devenu politicien, il semblait poursuivre, volant au secours de tel ou tel service sinistré de son département. Quelque chose de christique en lui…
Et voilà que l’une après l’autre, les têtes se sont mises à tomber ! D’abord les petites, puis les moyennes, jusqu’aux grandes : le glaive a frappé, brandi d’abord par la propre main du Christ devenu Machiavel puis tenu en renfort par d’autres mains qui sont celles des audits.
Tel ami des Verts, père de famille qui avait quitté son emploi pour rejoindre le prince : renvoyé pour incompatibilité. Tel ancien confrère et ami qui fit de même, séduit : poussé dehors pour divergence de vues. La suite, on connaît. Complot pour promouvoir la princesse à la direction du Musée des sciences. Association avec les employés pour déstabiliser la direction du Grand Théâtre. Eviction du directeur du Musée d’ethnographie. Limogeage de celui du Musée d’art et d’histoire…
Tandis que la politique culturelle genevoise baigne dans le sang, on s’interroge en silence. Faut-il que notre magistrat se déteste pour déployer tant de haine et qu’il méprise la culture pour la torturer ainsi. Mais courage, camarades. Un jour, c’est sûr, le peuple moribond se lèvera d’un bond et réclamera un audit du Département.

 

 

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19/04/2009

Choses promises ne sont pas dues

Par Pierre Béguin

 

perec[1].jpgLes Choses (1965), le premier roman de Georges Perec, met en scène un jeune couple, incarnation du bovarysme moderne: Jérôme et Sylvie se situent dans un état social intermédiaire, entre prolétariat et bourgeoisie. Possédés par le désir de posséder, ils tendent vers la bourgeoisie dans leurs aspirations, sans consentir ni aux efforts pour y parvenir, ni à l’envie de s’y laisser assimiler. Et l’immensité même de leurs désirs les effraie, les paralyse. Prisonniers de leurs contradictions, ils éprouvent un malaise qui grossira jusqu’à la nausée. Perec place la technique descriptive au service d’une véritable radiographie: les fantasmes même du couple sont phagocytés par le conditionnement publicitaire et culturel, le cinéma et la presse surtout. D’où une démonstration d’inspiration marxiste (Marx est d’ailleurs cité en épilogue) où l’argent, le capital, est à la fois ce qui pèse sur les conduites et fausse les aspirations. Jérôme et Sylvie succombent, non pas à la richesse, mais aux signes de la richesse qu’ils aiment avant d’aimer la vie, submergés par l’ampleur de leur besoin, le luxe étalé, l’abondance offerte. L’économique les dévore tout entiers. Incapables de résister à l’injonction immédiate, de métaboliser leurs pulsions, captifs du conditionnement publicitaire qui court-circuite toute réflexion et pousse à l’acte immédiat, ils cèdent au «tout, tout de suite», sans jamais atteindre à la maturation élémentaire qui leur ferait entrevoir, dans les frustrations inévitables, des promesses de satisfactions futures. Jeunes adultes, ils ne sont en réalité jamais sortis de l’infantile, confondant caprices et désirs, désirs et nécessités, comme ces enfants qui, empêtrés dans leur narcissisme initial, sont toujours tentés par le passage à l’acte, faute de savoir nommer leurs désirs ou de pouvoir les inscrire dans une rencontre avec l’autre. Bref, Jérôme et Sylvie sont l’incarnation de l’individualisme libéral consumériste incapable de fabriquer du collectif ou même de s’impliquer dans un projet qui dépasse l’expression épidermique de leurs névroses.

J’ai songé à ce roman de Georges Perec en lisant récemment, dans la Tribune, un article soulignant la volonté de la droite, appuyée par les milieux économiques – volonté déjà maintes fois exprimée (c’est qu’ils sont têtus les bougres!) – d’autoriser l’ouverture des magasins jusqu’à 20 heures la semaine et quelques dimanches par année (pour commencer). Il est inutile de revenir sur les conséquences désastreuses qu’impliquerait cette ouverture sur la vie de famille, au moment où le soutien à la parentalité devrait être une priorité politique – n’en déplaise à ce jeune député PDC (vous savez, le PDC, c’est ce parti qui soutient les familles dans ses slogans électoraux mais qui ne fait en réalité jamais rien pour elles) qui prétend sans rire que cette ouverture permettra aux familles de concilier un travail qui finit de plus en plus tard avec la nécessité de faire ses courses (Chouette! On va pouvoir consommer en famille! Ça c’est de l’éducation! De quoi endiguer le déferlement de l’infantile…) Il faudrait plutôt oser se demander, comme le fait implicitement Perec, si l’éducation à la démocratie et la toute-puissance du marché sont compatibles. Si la frénésie consumériste, la pulsion d’achat, devenue le moteur unique de notre organisation socio-économique, peut produire autre chose que des enfants réduits à l’injonction de l’immédiat, avec une télécommande greffée au cerveau. Au-delà des arguments, c’est une prière qu’il faut adresser aux milieux politico-économiques:

Messieurs les députés, laissez-nous un jour par semaine, un jour entier pour flâner, pour s’amuser, pour penser, pour se construire hors du diktat consumériste, un jour pour s’inscrire dans un projet individuel ou collectif loin de toute pulsion d’achat, un jour pour faire contrepoids aux caprices mondialisés, un jour pour comprendre qu’il n’y a de désir possible que dans la construction de la temporalité, un jour, un jour seulement, pour croire qu’un bonheur demeure envisageable si on admet cette évidence que, dans notre vie – et contrairement à ce que veut nous faire croire la publicité –, choses promises ne sont pas dues. Un jour, un seul, parce qu’on le vaut bien

08/03/2009

Dépannage et copinage

Par Pierre Béguin

 

Ce n’était qu’un petit encart en bas de page, comme un fait divers, à peine un chien écrasé. C’était juste avant Noël, au plus fort de la frénésie d’achats. Quand tout le monde a autre chose à faire, justement. A peine quelques lignes pour dire que Messieurs les ex dirigeants que je ne nommerai pas sont lavés de certaines accusations dans le scandale de la BCG. Qu’ils n’ont pas nui aux intérêts de la Banque, malgré des prêts à 0%. Certes, ce procès ne concernait pas encore le nœud du scandale, paraît-il. Mais il donne le ton: il ne fait aucun doute que le Justice genevoise a commencé à ouvrir son grand parapluie pour abriter ses ouailles politiques, tous bords confondus, et les protéger des intempéries dont ils sont responsables. Trois milliards envolés, et ni responsables ni coupables en vue! Ni même de commentaires! Circulez, rien à voir!

Et pourtant, il l’avait crié haut et fort, le Procureur Zapelli, avant son élection, qu’il allait mener à terme le procès des ex dirigeants de la BCG. Des années qu’il traînait, ce procès, et contre sa volonté, en plus! Ah! On allait voir ce qu’on allait voir! Non mais!

On a vu. Ou plutôt, on n’a rien vu. Un petit encart en bas de page, comme un fait divers, à peine un chien écrasé. Juste avant Noël, au plus fort de la frénésie consumériste. Coïncidence, bien entendu. Et je gage qu’au bout du compte on ne verra rien d’autres. Un petit encart en bas de page: la Tribune de Genève, fidèle à sa tendance paillasson approbateur de la politique genevoise, a parfaitement rempli son rôle. Heureusement que ses blogs en disent plus que ses colonnes! Un tout petit encart en bas de page, comme un vulgaire fait divers, pour débuter la grande lessive du scandale de la BCG. Le grand blanchissage prévisible de ses ex dirigeants et de son conseil d’administration avec ses politiciens de tous bords. Le tout sous la houlette intransigeante du procureur Zapelli, avec un Z comme (...) Avis à tous, à Genève, on lave gratuit et plus blanc! Pour autant que ce soit du lourd, évidemment (lire à ce propos Hold-up démocratique, de Serge Guertchakoff & François Membrez, Ed. du Tricorne, 2007, un livre curieusement ignoré des médias et, donc, passé inaperçu dans notre chère République).

Pas de doute, notre ville incline toujours un peu du côté de la République bananière. La raison d’Etat! Après le scandale des tours de Plan-les-Ouates à la fin des années 60, soldé par un suicide et une condamnation, justifiée certes mais qui avait aussi l’avantage de couvrir de hauts responsables politiques (et à l’époque – j’étais enfant – des noms circulaient unanimement sur toutes les bouches, même sur celles du parti politique concerné; ce fut d’ailleurs le début du déclin du parti radical), après le scandale Medenica et ses fausses factures au début des années 80, pour lequel quelques boucs émissaires de seconde zone, finalement blanchis, ont permis de couvrir l’incurie de la gestion hospitalière, deux conseillers d’Etat qui auraient pu être impliqués et, bien évidemment, de nombreux professeurs de l’hôpital fonctionnant dans des cliniques privées et touchant des honoraires jugés alors indécents, sans parler de médecins de l’hôpital n’ayant pas le titre de professeur et touchant néanmoins des honoraires privés (lire à ce sujet Le dossier Medenica,  de Bernard Robert Charrue, Ed. Pierre-Marcel Favre, 1986). L’affaire Medenica –  un médecin ni libéral, ni socialiste, ni même suisse – a d’ailleurs prouvé qu’à Genève on aime bien les étrangers, aussi parce qu’ils permettent, pour coupables qu’ils soient, de concentrer sur eux des torts que des notables genevois ne veulent pas endosser, comme l’a encore démontré récemment l’affaire du Servette FC.

Moi, j’ai maintenant l’intime conviction de gagner mon pari. Oui, j’avais parié avec mon père, dès le début du scandale de la BCG, qu’il n’y aurait aucun responsable, aucune sanction (je devrais dire aucun coupable car la Justice a inventé le verdict étrange «responsable mais non coupable»). Il ne voulait pas le croire, mon père. Il appartenait à cette génération qui avait encore une foi de charbonnier dans les Institutions. Je vais gagner mon pari, j’en suis sûr. Hélas, l’instruction dure depuis si longtemps qu’entre temps mon père est décédé. Au fond, j’aurai tout perdu, même l’honneur, comme les dizaines de milliers de contribuables et citoyens genevois dont on se sera moqués jusqu’au trognon. Pour parodier Max Planck – fondateur de la théorie des quanta –: le mensonge ne s’impose jamais entièrement par lui-même, mais ses adversaires finissent toujours par mourir (un axiome que j’ai voulu démontrer par l’exemple dans mon roman Joselito Carnaval). Et puis, après les 68 milliards de l’UBS, les 3 milliards de la BCG semblent de la roupille de sansonnet, on ne va pas chipoter pour si peu (encore que 3 milliards pour Genève uniquement donnent à peu près 68 milliards en moyenne suisse, c’est dire l’ampleur du scandale, à la hauteur des subprimes). Mais tout cela est si loin, les nouvelles générations ne sont même plus au courant, le temps de la prescription est venu, n’est-ce pas?

Zapelli, dépannage et copinage! disait un sketch de la dernière Revue. Au-delà de la satire, serait-ce de l’information? Faudra-t-il désormais assister à la Revue pour s’informer? Et se contenter de lire la Tribune pour les sports et pour se conformer aux directives des politiques?

La Tribune, dépannage et copinage? Au secours! Seraient-ils tous de mèche? Et ça ne va pas s’arranger. Lorsqu’Edipresse faisait main basse sur les quotidiens romands, on parlait déjà de dangereux monopole: maintenant qu’Edipresse est racheté par le Suisse allemand Tamedia, quel terme devrions-nous choisir…

 

«Quelque temps après, c’est moi qui avais appris à Charlie que le Quotidien de la ville ne paraîtrait plus.

Il en était resté sur le cul. 

-          Ils ont coulé ? Des grèves, une faillite?

-          Non, non, c’est à la suite de l’affaire des chiens. Pas un jour sans s’attaquer à cette mesure nationale. Ils allaient jusqu’à remettre en cause les résultats des scientifiques. Les lecteurs ne savaient plus ce qu’il fallait penser.

-          A trop jouer avec le feu…

-          Comme tu dis, le journal a fini par se faire interdire.

-          Mince alors, et pour le tiercé?

-          Ben mon vieux, faudra chercher tes tuyaux dans les Nouvelles brunes, il n’y a plus que celui-là. Il paraît que côté courses et sports, il tient la route.

Puisque les autres avaient passé les bornes, il fallait bien qu’il reste un canard dans la ville, on ne pouvait pas se passer d’informations tout de même.»  (Extrait de Matin brun de Franck Pavloff)

 

15/02/2009

CEVA et rhinocérite

Par Pierre Béguin

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«Rien n’est aussi dangereux que la certitude d’avoir raison» (François Jacob). Une citation qu’illustre à la perfection la pièce d’Eugène Ionesco Rhinocéros (1960) qui décrit la transformation inéluctable de toute une société composée d’individus libres en une masse grégaire, instinctive et brutale, une société passant de la diversité humaine à l’uniformité animale. Ainsi, le premier acte montre des personnages occupés à parler et à échanger des signes innombrables. La parole humaine domine alors sous toutes ses formes: conversation amicale, disputes, démonstration logique, cris, langage affectif. L’apparition des rhinocéros entraîne la disparition progressive de cette diversité au profit d’une pauvreté langagière réduite, à la fin de la pièce, au monologue de Bérenger et aux barrissements des monstres. Parmi tous les symptômes de rhinocérite (la pièce identifie cette métamorphose à une forme d’épidémie) qui annonce la transformation d’un personnage en pachyderme bicornu – s’il est d’Afrique – figure systématiquement les attaques personnelles: le discours totalitaire n’argumente pas, il dévalue l’autre dans sa personne pour mieux déprécier ses arguments.

Je pense à cette tragédie burlesque chaque fois, ou presque – je donne quittance, entre autres, à JF Mabut –, que je tombe sur un article ou un billet concernant le projet CEVA. Aucune vision d’ensemble, aucune argumentation, que des pétitions de principe, des procès d’intention, voire des insultes. Comme dans la pièce de Ionesco où Bérenger, le «dérangé», seul résistant à la rhinocérite, se voit systématiquement dévalorisé dans son argumentation sous le prétexte de sa tendance marquée à l’alcoolisme (imaginez que j’utilise la même stratégie contre Robert Cramer, principal défenseur politique du projet!) Ainsi, on ne peut s’opposer au CEVA sans être immédiatement traité par ses partisans de nantis égoïstes de Champel. Comme si on admettait a priori et de facto qu’aucun argument pertinent ne puisse contredire cette merveilleuse réalisation visionnaire du siècle passé. Attaque imbécile s’il en est, qui rabaisse le débat à son degré zéro. Dans cette logique, on pourrait rétorquer, outre le fait que tous les opposants au CEVA n’habitent pas Champel (c’est mon cas), que les habitants de Champel n’ont pas le monopole de l’égoïsme, tant s’en faut. Que dire des intérêts et des égoïsmes de ceux qui soutiennent ce projet, en termes de contrats d’entreprises, de valorisation de terrains (les CFF se frottent les mains pour leurs terrains de la Praille), d’ego de politiciens (j’ai les noms!) et de convenances personnelles multiples (j’en connais qui soutienne CEVA à la seule hypothèse – je devrais dire profession de foi – que son tracé pourrait entraîner un allègement du trafic automobile devant leur maison). Au bout de cette logique, si on admet que l’égoïsme seul motive les opposants, alors on doit aussi admettre que l’égoïsme seul motive les partisans: après tout, si les uns fondent leur opposition sur l’unique raison que CEVA passe près de chez eux, pourquoi les autres ne fonderaient-ils pas leur soutien sur l’unique raison que CEVA ne passe pas près de chez eux? Modifiez le tracé et vous modifiez les rangs des adversaires: les partisans d’aujourd’hui seront les recourants de demain (et vice-versa). Et Genève ne sera plus qu’un énorme troupeau de rhinocéros, s’il ne l’est pas déjà. Maintenant qu’il est prouvé que les égoïsmes se valent et s’annulent, que cessent donc ces attaques imbéciles et qu’on fasse place à un véritable débat public! Et que le principal responsable de ce lamentable état de fait, l’inénarrable Robert Cramer, qui s’entête à faire passer son projet CEVA par tous les moyens, fasse taire son ego démesuré! Vivement cet automne qu’il dégage à Berne définitivement! Aie! Le symptôme! L’insulte personnelle à la place de l’argumentation! Serais-je moi-même déjà contaminé par la rhinocérite?

 

Voir aussi CEVA et droit démocratique et Contre CEVA

01/02/2009

La bêtise des intelligents

Par Pierre Béguin

 

ecole2[1].jpg«Il n’est pas contraire à la raison de préférer la destruction du monde entier à une égratignure à mon doigt» écrit le philosophe écossais David Hume dans son Traité de la Nature humaine (1739). Manière de ramener les principes rationnels à des liaisons d’idées apprises et fortifiées par l’habitude ou l’éloignement. Et de fonder la raison comme instrument privilégié du calcul utilitariste et égoïste. En ce sens, cette citation pourrait servir d’explication à l’aveuglement ou à la sottise de certains dirigeants ou puissants de ce monde, aussi incapables de décoder les signaux inquiétants qui s’allument un peu partout (par exemple en Grèce, récemment) que ne l’étaient les aristocrates russes ou français à comprendre l’imminence de la révolution face à la misère du peuple.

Mais cette citation pourrait surtout servir de devise aux marchés financiers. Un trader spécialisé dans le forex (foreign exchange) me racontait comment il lui était arrivé d’espérer une guerre au Moyen-Orient – et de s’en réjouir le cas échéant – parce qu’elle allait immanquablement valoriser ses spéculations en devises. Et de s’amuser de l’explosion de joie d’un collègue, qui avait misé à terme sur une baisse du dollar, à l’annonce des ravages occasionnés aux côtes américaines dans le Golfe du Mexique par l’ouragan Katrina. Ainsi va le monde financier pour qui un gain immédiat vaut largement la destruction à court ou moyen terme de tout le système, quand ce ne serait pas de New York en entier pour autant que Wall Street soit épargnée. Un fonctionnement qui définit bien ce que le cinéaste Bunuel appelait la bêtise des intelligents, la plus redoutable de toutes les bêtises, dont le 20e siècle nous a montré à quelle monstruosité elle pouvait mener.

Commentant l’incroyable sottise des banquiers naufragés dans l’inondation des subprimes qu’ils ont eux-mêmes initiée, Pascal Couchepin semblait incriminer, sans vergogne, des études trop spécialisées, livrées aux diktats des pressions extérieures, modelées par le monde économique au point d’en devenir le reflet fidèle, et qui ne formeraient finalement que des machines à calculer sans la capacité de penser le monde de manière libre, consciente et autonome, au-delà de leur «utile propre» (Spinoza). Au fond, exactement ce que la plupart des enseignants, depuis des décennies, ne cessent de dire, de répéter, d’écrire, contre les pouvoirs économique et politique, Couchepin en tête, partout où l’école républicaine – institution véritable du souverain peuple, lieu préservé des modes et des intérêts économiques, où le futur citoyen s’instruit et forme en toute indépendance son autonomie et son sens critique – est mise à mal, pour ne pas dire à sac, partout où le savoir et la culture sont devenus suspects, partout où ceux qui s’obstinent à vouloir les transmettre sont traités d’affreux réactionnaires. C’est-à-dire partout. Certes, nous n’allons pas prétendre que des études humanistes, qui ne massifieraient pas l’ignorance de peur de produire une élite pensante et instruite, non assujettie a priori au monde économique, remettrait par enchantement le monde et la logique individuel à l’endroit, permettant naturellement à chacun de dépasser  son «utile propre» et de comprendre qu’une égratignure à son doigt vaut tout de même mieux qu’une destruction du monde entier. Encore une fois, le 20e siècle nous a montré que des hommes cultivés, à la sensibilité artistique, musicale, pouvaient très bien se transformer en monstres. Il n’en reste pas moins que, à l’inverse, une école qui ne serait plus qu’un simple rouage du modèle économique, où l’on confondrait information et enseignement, adaptation et connaissance, emploi et formation, une école dissoute dans la société civile et sa panoplie de supermarché où le productif seul définit les compétences et les qualités humaines, offrirait au système financier un terrain nettoyé de toute distance critique, de toute hauteur de vue et de toute forme de contestation. Considérer alors que la destruction du monde entier vaut mieux qu’une égratignure à son doigt est l’aboutissement logique d’une telle éducation. Le paradoxe, c’est que cet acharnement à détruire les valeurs de l’école républicaine et laïque vient précisément de ceux qui en sont issus, que cette volonté de supprimer les futurs premiers de classe a pour agents volontaires les anciens premiers de classe qui ont su faire valoir leurs titres pour accéder à la position dominante. Voudraient-ils là aussi asseoir leur pouvoir en éradiquant toute forme de contestation future? Quitte à détruire le système entier plutôt que de risquer une égratignure à leurs prérogatives?

Il faudrait savoir par quelle tortueuse logique les sociétés évoluées, à partir d’un certain degré de civilisation, se mettent invariablement à œuvrer dans le sens de la destruction des valeurs même qui ont fondé leur évolution (une thèse développée par exemple dans le merveilleux film de John Boorman Excalibur). La liquidation programmée de l’école républicaine laïque et gratuite, appuyée, consciemment ou non, par une grande majorité des citoyens, par les médias et les partis politiques en est une représentation édifiante (une bonne partie de la gauche, et certains enseignants avec, n’ont toujours pas compris qu’on se servait de leurs dogmes égalitaristes pour imposer des réformes dont la fonction première est, non pas de réformer le système, mais d’activer son déclin; à Genève, on en sait quelque chose). Et le futur «chèque formation» attribué aux écoles privées constitue une étape décisive dans ce processus de destruction organisée visant toute forme de résistance au pan économique. Au final, quelles que soient les raisons avancées, tous sont prêts à détruire le système plutôt que d’égratigner leurs intérêts, leurs a priori, leurs ressentiments, leurs frustrations, leurs préjugés, leur égoïsme, leur dogme. Appelons cette logique la bêtise des intelligents, et rappelons qu’elle est, entre toutes, la plus redoutable…

21/01/2009

Vous prendrez bien un peu de schizophrénie?

SERGE BIMPAGE

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Parce qu’elle fait partie du monde, il faut bien que les écrivains se penchent sur la politique ! me suis-je encore dit ce matin devant la glace, réalisant qu’on allait voter bientôt sur la reconduction des bilatérales » (rien que le terme vous fait débander le plus atteint de priapisme).
Profitant de ce moment de lucidité, dans le lot des bonnes résolutions, j’ai été y voir de plus près, à ces bilatérales. Plutôt intéressants, ces accords qui prévoient une libre circulation des personnes, dans les deux sens s’il vous plaît, entre la Suisse et la Communauté européenne. A condition d’être en règle, ils pourront bosser ici et on pourra bosser là-bas.
Jusque-là mon cerveau tenait le coup : il a commencé ses ratés au constat que la votation proposait d’étendre ces accords à la Roumanie et à la Bulgarie, ces nouveaux venus dans le club. Bonne nouvelle. Sauf que, tout d’un coup, comme ça, je me suis demandé comment c’était possible que d’un côté on ouvre résolument les frontières – Eveline Widmer-Schlumpf s’apprête même à lancer une vaste consultation dans le pays pour répondre aux défis posés par l’intégration - tandis que de l’autre, en matière de politique d’asile… on les referme !
Que ceux qui s’y connaissent m’expliquent. En attendant, je pense à ces Tziganes, sur nos trottoirs, tendant leur main à notre indifférence pressée. Deux millions en Roumanie, 800'000 en Bulgarie, parqués dans des ghettos et vivant dans des conditions de pauvreté extrême. Comment, diable, la politique migratoire schizophrénique de notre pays peut-elle leur venir en aide ? A moins qu’elle fasse semblant d’être folle?

18/01/2009

Sport d'élite, étude de masse

Par Pierre Béguin

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Parmi les paradoxes édifiants croisés sur mon déjà long chemin d’enseignant, la notion de sportif d’élite n’est pas la moins signifiante. Au début des années quatre-vingts, c’est-à-dire depuis que le sport a définitivement cessé d’être une fête ou un jeu pour devenir une industrie rentable, le Département de l’Instruction Publique s’est fixé comme une priorité la création d’une section sportif d’élite – et cette concomitance ne doit rien au hasard ou à la coïncidence fortuite. Là, attention, c’est du sérieux! On ne lésine sur rien, à commencer par le choix du lexique. Le mot «élite» aurait dû faire frémir les bien-pensants des chaumières pédagogistes. Imaginez son pendant scolaire – «étudiants d’élite» – pour comprendre le tollé que cette priorité aurait pu provoquer dans le sot courant égalitariste qui nous inonde depuis quelques décennies. Ah, mais avec le sport, mon bon Monsieur, c’est différent, on ne plaisante plus! Lorsque seule la victoire est rentable, ce n’est pas à des Meirieu, ni même aux bons soins lénifiants du département des Sciences de l’éducation, que nous pouvons décemment confier la formation des futures gloires du sport helvétique, sans prendre le risque de ridiculiser la nation entière ou d’égaler péniblement les performances actuelles du Servette FC. Alors on se met à faire exactement le contraire de ce qu’on fait avec les études: on regroupe, on «homogénéise» les sportifs là où on «hétérogénéise» les écoliers, on aménage les horaires des sportifs en priorité et on oublie allègrement pour eux toutes les considérations égalitaristes ou sociales qui envahissent – et phagocytent – la sphère de l’enseignement. On «élitise» les uns par nécessité du succès, on «massifie» les autres sous prétexte de démocratisation. Tout ce qui est bon pour les premiers, curieusement, ne l’est pas pour les seconds. La logique, la sélection, la rigueur qui permettraient l’éclosion victorieuse des uns se révéleraient inopérantes, injustes, scandaleuses pour les autres. Preuve que, lorsque l’on vise l’excellence et les résultats tangibles, on procède exactement à l’inverse des réformes qui détruisent sciemment l’enseignement public.

Mais pourquoi cette distinction? Parce que le sport répond à deux nécessités du monde moderne: il génère une industrie rentable tout en confortant, en cas de succès, l’image de la nation et le pouvoir de ses dirigeants, et il participe, aux côtés des médias et du show-biz, comme la machine à décerveler d’Ubu, aux divertissements abêtissants permettant d’amuser tous les frustrés de la planète dont la mauvaise humeur menacerait de se réveiller à tout instant si elle était confrontée subitement au vide, ou même au silence. Objectifs essentiels pour la stabilité du système. Alors que les études n’ont pour mission que de fournir, outre une majorité d’abrutis consuméristes, une petite minorité d’élites scientifiques, techniciennes et managériales, seule indispensable au bon fonctionnement du système. Et tout le monde sait que cette élite se formera envers et contre toutes les réformes les plus crétinisantes.

La grande absurdité, au fond, c’est qu’il faut maintenant encourager les parents à inscrire leurs enfants dans des clubs de sport ou, bien entendu, dans d’autres activités comme la danse ou la musique – mais dans tous les cas dans des activités extra scolaires – pour que ces derniers apprennent la rigueur, la discipline, la faculté de projection, la technique, la volonté, la frustration parfois, nécessaires à la réussite des études et que l’école a évacuées sous le prétexte des inégalités sociales et du constructivisme. Des parents – autre paradoxe – qui, tout en déplorant l’absence d’exigences du système scolaire, deviennent vite procéduriers et prompts à enrichir les cabinets d’avocats dès que ces exigences, pour peu qu’il en reste, s’exercent à l’encontre de leurs intérêts immédiats, lors même qu’ils les acceptent sans problème appliquées dans d’autres lieux que l’école. Former des sportifs pour retrouver des étudiants dignes de ce nom n’est effectivement pas le moindre des paradoxes. Certains en ont rêvé, Genève l’a fait!