05/04/2011

exterminons les vieux!

 

 

 

par antonin moeri

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«Chasseurs de vieux» est une nouvelle de Buzzati que le lecteur a envie de «relire trois cents fois», comme dit une journaliste culturelle de la radio romande. C’est l’histoire de Roberto Saggini, un séduisant quadra qui, vers deux heures du matin, arrête sa voiture pour aller acheter des cigarettes. Quand il sort du bar-tabac, une bande de voyous lui tombe dessus. Ce sont des jeunes animés par la haine des vieux qu’ils rendent responsables «de leur mélancolie, de leurs désillusions». Des ados flattés par les journaux, la radio, la télé, le cinéma. Leur slogan: «L’âge est un crime». Roberto s’enfuit entre les roulottes d’une fête foraine. Il cogne durement un des crânes rasés qui se révèle être son propre fils. Il court dans un bois, descend une colline, traverse une rivière, se retrouve au bord d’un gouffre et tombe dans le vide. Cette course folle a tellement épuisé les rebelles que Regora, leur chef, s’est brusquement transformé en vieillard édenté, aux joues flasques et aux paupières flétries. Désormais, c’est lui que poursuivront les cailleras en colère.

Cette petite fable réserve un rare bonheur de lecture. En effet, je partage avec Regora et ses potes l’idée que les vieux sont répugnants et qu’il faut à tout prix les supprimer. C’est d’ailleurs ce que suggère Théraulaz dans son spectacle: comment peut-on supporter la crasse sénile, les dents qui tombent, le diabète, les cheveux blancs, la prostate enflammée, la ménopause avilissante, l’hypertension déroutante, l’alzheimer, le cancer sournois, l’ulcère douteux, le fibrome sidérant, les céphalées chroniques, les flatulences désobligeantes, l’hémorroïde du désastre, la fistule infamante, le filet de bave au coin de la gueule? Il serait tellement plus simple de placer des containers au coin des rues, dans lesquels on verserait les cadavres de vieux torturés, étranglés ou égorgés au préalable. La municipalité recevrait l’ordre d’acheminer leur contenu vers un gigantesque crématoire.

On vivrait enfin sur une planète zéro défaut, une planète propre peuplée d’enfants prodiges encensés par les publicitaires, «encouragés à s’imposer de n’importe quelle façon», qu’on pourra remuer devant les caméras et faire parler «avec un vocabulaire jeune, des arguments jeunes, des valeurs jeunes». Ce que raconte Buzzati avec son humour raffiné, Muray le développe, avec l’efficacité guerrière de son style flamboyant, dans «La jeunesse est un naufrage».

Dino Buzzati: Le K,, Pocket, 1992

Philippe Muray: Exorcismes spirituels, Les belles lettres, 1997

 

02/04/2011

chaud, le Moyen-Orient!

IMG (2).jpgReporter, écrivaine et photographe, Laurence Deonna est l’invitée le 4 avril de Serge Bimpage qui préside désormais la Compagnie des Mots. Depuis 45 ans, elle arpente le Proche et le Moyen-Orient et observe d’un œil attentif les révolutions qui couvent dans ces régions. Le rôle des femmes occupe une place essentielle dans ses réflexions. Avec la surprise de Vincent Aubert, comédien. Lundi 4 avril, 18h30, au restaurant de la Mère Royaume,
4 Place Simon-Goulart (parking à la gare Cornavin). Tél. 078 680 49 53. Entrée libre. Bar. Possibilité de se restaurer après.

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20/03/2011

Littérature et catégories

Par Pierre Béguin

Le premier travail du chercheur consiste à créer des catégories. Pas de processus analytique sans les opérations de base: dénoter, classer, nominaliser, structurer. En Sciences comme en Art. La littérature n'échappe pas à ce processus. Ainsi, lorsqu'on parle littérature, à plus forte raison littérature contemporaine, si l'on veut savoir de quoi on parle, il faut commencer par catégoriser, malgré la part inévitable d'arbitraire et de subjectif qu'implique cette démarche.

Roland Barthes distinguait deux types de textes: d'un côté, le texte de plaisir, celui qui contente, emplit, donne de l'euphorie, qui s'inscrit dans une continuité culturelle en évitant toute tentative de rupture et qui «est lié à une pratique confortable de la lecture»; de l'autre, le texte de jouissance, celui qui déstabilise, déconforte - peut-être jusqu'à un certain ennui - qui fait vaciller «les assises historiques, culturelles, psychologiques du lecteur, la consistance de ses goûts, de ses valeurs, de ses souvenirs, et qui met en crise son rapport au langage». Durant l'hégémonie de la littérature intransitive instaurée par le nouveau roman, cette distinction se radicalisa parfois dans les milieux universitaires au point que, par opposition à la mythification du «texte de jouissance», le «texte de plaisir» se vit reléguer, au mieux, dans les toilettes pour autant que sa fonction n'y fût pas celle de la lecture.

Plus proche de nous, le professeur Dominique Viart, spécialiste de cette littérature contemporaine qui émerge à la fin des 70's et qui postule un nouveau type d'enjeux et de pratiques esthétiques, apporte une nuance supplémentaire en distinguant trois types de littérature qu'il nomme «consentante», «concertante» et «déconcertante» (cf. La littérature française au présent, Ed. Bordas).

La littérature «consentante» est celle qui correspond aux attentes de la société, sans pour autant être essentiellement caractéristique de notre époque. Elle vise le plaisir, le divertissement (au sens noble), dans une sorte d'atemporalité et s'inscrit dans une forme plutôt académique. Les romans qu'elle produit suivent des modèles institués par l'histoire littéraire depuis le 19e siècle et ses auteurs, souvent avec talent, travaillent un peu comme un ébéniste qui fabriquerait un buffet Henri IV ou un fauteuil Voltaire. C'est la tradition de l'Académie, des Goncourt et des prix littéraires.

La littérature «concertante» est plus marchande qu'artisanale. Elle est un produit fabriqué autour de standards reconnus pour une clientèle cible. Elle capte l'air du temps sans vraiment l'interroger, elle s'avance à grand bruit médiatique et elle ne vit que le temps d'une rose avant de tomber dans la fosse commune de l'oubli en compagnie des objets de mode les plus hétéroclites auxquels, en fin de compte, elle appartient.

La littérature «déconcertante» ne recherche ni public cible ni conventions. Elle bouscule le lecteur, le prend à rebrousse-poil («La lecture, cette habitude» disait Mallarmé), elle le déplace, le prive de repères. Bref, elle le «déconcerte». Ses textes sont difficiles. Ils soumettent le lecteur à l'épreuve de l'étrangeté en réinventant la langue («Tous les beaux livres sont écrits en langue étrangère» prétendait Proust). Contrairement à la littérature «consentante» où la langue est avant tout instrument, moyen, aussi séduisant soit-il, à la littérature «concertante» où elle n'est qu'emprunt à la mode, la langue, dans la littérature «déconcertante», se pose comme finalité absolue et comme principal sujet d'exploration.

Bien entendu, des auteurs peuvent circuler d'une catégorie à l'autre. Ainsi est-il de bon ton d'affirmer dans «les milieux autorisés» que Houellebecq est passé de la littérature «déconcertante» - Extension du domaine de la lutte - à la littérature «concertante» -Plateforme. De même, un livre peut emprunter aux différentes catégories, voire se situer à leur carrefour, au bénéfice potentiel de ratisser plus large mais au risque de déplaire fortement à la critique spécialisée qui préfère les pures races aux bâtards.

Car une fois ces catégories répertoriées, la tentation est grande de les hiérarchiser. L'Université et les intellectuels n'échappent pas à ce travers, parfois avec un parti pris irritant, se tournant résolument vers ce qui nourrit le mieux la glose (la littérature «déconcertante») et dédaignant les autres catégories, comme si la qualité d'un texte dépendait essentiellement de la quantité d'éléments interprétatifs susceptibles de lui donner sens. A mon humble avis, si l'on accepte ces distinctions, le plus pertinent serait d'en souligner les phénomènes de circulation: si la littérature «déconcertante» finit par féconder les autres genres au même titre que la recherche finit par trouver des applications dans notre quotidien - et, en ce sens, elle peut légitimement revendiquer un statut à part -, elle existe aussi parce que les deux autres catégories le lui permettent, ne serait-ce qu'économiquement. Et surtout parce que l'initiation à la lecture doit passer par des textes accessibles au grand public, aussi «concertants», calibrés et médiatisés soient-ils. La survie de la littérature comme sujet d'étude, déjà remise en cause au nom de l'utilitarisme, en dépend. N'en déplaise à l'Université. Et à beaucoup de professeurs de l'enseignement secondaire qui feraient bien de s'en aviser parfois dans le choix de leurs textes...

17/03/2011

La vie est un combat

images.jpegpar Jean-Michel Olivier

La vie est un combat. Le cinéma américain ne cesse de nous le rappeler. Le plus souvent, la boxe est la métaphore de ce combat. Cela donne Rocky (1, 2, 3…), Hurricane, et surtout Raging Bull, le chef-d'œuvre de Scorsese. Difficile à surpasser. Alors, en allant voir The Fighter, le dernier film de David O. Russel, je m'attendais à suivre l'itinéraire somme toute assez banal du boxeur d'origine pauvre qui parvient, grâce à son sport et sa ténacité, à sortir de sa condition et à être reconnu pour son talent. Sa pugnacité.

En bien, The Fighter parle de tout autre chose, au fond. Bien sûr, c'est aussi l'histoire édifiante d'un boxeur qui, après avoir connu moultes humiliations, parvient enfin à réaliser son rêve : devenir professionnel et, pourquoi pas, champion du monde. La boxe est bien le prétexte et l'arrière-plan du film. Mais The Fighter est d'abord un film extraordinaire sur une famille recomposée qui vit le rêve américain comme une névrose. Pour réaliser son rêve, Micky (émouvant Mark Wahlberg) doit d'abord affronter son frère, ex-boxeur devenu addict au crack (extraordinaire Christian Bale, Oscar du meilleur second rôle), puis affronter sa mère (terrible Melissa Leo), mégère peroxydée qui règne sur sa tribu comme une mante religieuse. Sans parler de ses innombrables sœurs, infernal gynécée…

images-1.jpegLa vie est un combat, certes. Contre soi-même, contre la société. Contre sa famille, d'abord. Il faut tuer son frère, dont l'ombre envahissante menace à chaque instant de vous engloutir. Il faut s'arracher aux griffes de sa mère qui préférera toujours son frère junkie parce qu'ainsi, shooté à mort, il n'échappe pas à sa toute-puissance castratrice . Oui, The Fighter est un film œdipien. Pour advenir à soi-même, il faut d'abord tuer les autres. Ceux qui sont le plus proches. Dans le film, Micky y parvient grâce à Charlene (délicieuse Amy Adams) qui l'aide à rompre les amarres.

La boxe est l'archétype du rêve américain. Mais c'est aussi la métaphore de l'écriture, de la peinture, de la musique. Pour écrire, il faut tuer beaucoup de monde. Il faut se battre contre soi-même, contre sa famille, contre la société. Kafka l'a très bien dit : « La société ne veut pas que j'écrive. Mais moi je le dois. » Il faut une discipline spartiate (pourquoi écrire quand on pourrait aller se promener, je vous le demande ?). Des arrangements familiaux (comment écrire quand les enfants jouent dans l'appartement ?!). Une résistance farouche à la pensée dominante (pourquoi écrire, ou peindre, ou faire de la musique, quand il y a des choses tellement plus importantes à faire ?).

Courage, les amis ! The Fighter montre que le rêve est possible. Il suffit de se battre…

15/03/2011

La prétention au bonheur

 

 

par antonin moeri

 

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Après un voyage en Russie (qu’il entreprit à ses propres frais, contrairement aux écrivains officiels), Céline lança sur le marché en 1936 «Mea culpa», que Sollers eut l’excellente idée de republier en automne 1993 dans sa revue «L’infini». J’ai relu attentivement «Mea culpa». Une seule allusion discrète au peuple juif. Par conséquent, ce n’est pas un pamphlet antisémite. C’est une charge virulente contre le communisme. Et quelle charge!

Céline s’en prend d’abord aux bourgeois, «classe sournoisement tyrannique, cupide, rapace, tartufière à bloc, moralisante et sauteuse! Impassible et pleurnicharde!» La révolution française fit souffler un grand vent d’optimisme. Vent d’optimisme que fit souffler un siècle plus tard la révolution russe. Cette fois, ce n’est pas le bourgeois qu’on porte aux nues, qu’on fait reluire, qu’on flatte et qu’on encense, c’est le prolétaire. «Popu, t’es suprême! T’es affranchi comme personne. T’es tout en or. Je veux ton bonheur véritable! Je vais te nommer empereur? Veux-tu?» Ce miracle, on tenta de le réaliser, là-bas, de Finlande à Bakou. On a mis en selle «l’homme nouveau» dans la joie et en musique. «Plus un seul infirme social, plus un qui gagne moins que les autres». Mais pour imposer le bonheur à tout le monde, «le nouvel élu de la société rénovée» doit se protéger contre les séditieux. «Le choyé du nouveau système» érige prisons et murs de barbelés, il organise «la police la plus abondante, la plus soupçonneuse, la plus sadique de la planète». Il interdit «les petits loisirs, les drôles de fredaines, le plaisir!»

Céline déroule les réalisations du nouvel ordre: la paire de souliers à 900 francs, la misère et la crasse des hôpitaux, les neuf dixièmes du budget de l’Etat pour Police, Propagande et Armée. Ce que le nouvel élu a oublié, c’est qu’un système n’est pas en mesure d’améliorer l’homme. «Faut pas seulement lui voir les tripes mais son petit cerveau joli!» Faut regarder de plus près sa nature, ses ambitions, son âme, ses vices. Certes la vision de Céline est celle d’un médecin pessimiste. Mais ce qu’il dénonce c’est la grande prétention au bonheur, cette énorme imposture, «celle qui rend les gens si venimeux, crapules, imbuvables». Cette gigantesque fatuité du grand miracle moderne, qui donne sa bénédiction aux nouvelles conditions d’existence.

Relisant ce petit pamphlet on ne peut plus réjouissant, je me disais que «le nouvel élu de la société rénovée» épinglé par Céline en 1936 ressemblait singulièrement aux élus de notre merveilleux «village planétaire», ce sublime parc d’attractions où «quiconque sera surpris désormais en flagrant délit de non-militance en faveur du Consensus se verra impitoyablement sanctionné». Sans doute Philippe Muray a-t-il été sensible à cette ressemblance.

L’Infini, numéro 43, Gallimard, septembre 1993

Philippe Muray: L’Empire du Bien, Les belles lettres, 1991

 

08/02/2011

Nuances des synonymes

 

 

 

 

par antonin moeri

 

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L’autre soir, au cours d’un raout réunissant des gens passionnés de littérature pointue, j’entendis une dame d’origine bulgare dire à un grand blond chaussé de Magli confortables.

  • Les vrais synonymes n’existent pas.
  • Ah bon? Que voulez-vous dire?
  • Si un second terme pouvait désigner exactement la même chose que le premier terme, les hommes ne se seraient pas efforcés d’inventer ce second terme. Si ce dernier est apparu dans l’usage, c’est que les hommes voulaient parler d’une chose légèrement différente.

Cette conversation me laissa songeur et, rentré chez moi, je courus dans ma bibliothèque. «Les nuances des synonymes» confirma la thèse de la dame d’origine bulgare. Pourquoi le mot clope et pourquoi le mot cigarette pour désigner le même objet? C’est que, dans notre divine époque hygiénico-législative, «la cigarette est un objet de mort, la clope un objet de plaisir», nous dit M.Bertrand. La cigarette tue, c’est écrit sur tous les paquets. On culpabilise à mort (si j’ose dire) les fumeurs de cigarettes. Ce sont des assassins en puissance alors que les fumeurs de clopes retrouvent «le simple plaisir de fumer en toute innocence».

D’ailleurs, dit Rémi Bertrand, si on a inventé le patch contre la cigarette, on n’a pas encore inventé le patch contre la clope. Ce sont les épicuriens qui fument une clope. La cigarette est réservée aux stressés pressés d’en finir. Et l’auteur de ce délicieux ouvrage de conclure: «La clope c’est du bon temps; la cigarette, du temps parti en fumée».

En relisant ce délicieux ouvrage paru dans une collection dirigée par Philippe Delerm, j’ai un peu mieux compris ce que voulait dire la dame d’origine bulgare croisée dans un raout réunissant des gens sensibles à la nuance des mots.

Rémi Bertrand: Un bouquin n’est pas un livre. Ed.Points, 2006

 

 

 

 

30/01/2011

Agonie et renaissance du personnage fictif

Par Pierre Béguin

Loin de se limiter à un abrutissement des masses, l’avènement de la télévision, plus généralement des genres audiovisuels, ont largement entamé le champ littéraire. Non pas tant par leur esprit de conquête ou leurs qualités intrinsèques que par la résignation des romanciers à voir le cinéma et le petit écran monopoliser l’action, les destins extraordinaires et les grandes passions. Proclamant sous-littérature les romans qui admettaient encore la distraction et la fiction comme deux recettes essentielles, des écrivains décrétèrent que la seule aventure romanesque licite était celle du langage. Ils limitèrent ainsi la création littéraire à des expériences formelles, réduisant du même coup le roman – en France tout spécialement – à une branche mineure de la linguistique ou de la sémiotique réservée aux séminaires d’un Roland Barthes ou d’un Jacques Derrida dont les élucubrations furent infiniment plus intéressantes que les textes sur lesquels ils fondaient leurs théories. Effet symptomatique de ce phénomène: l’appétit de fiction frustré dut se satisfaire de genres de substitutions comme la biographie et le roman policier. Et l’on vit même une Patricia Highsmith, considérée jusque là comme une bonne artisane de polars, élevée par la critique au rang d’artiste de haut niveau, avant que les gonfaloniers du formalisme, désertés par le public autant qu’encouragés par les succès d’une sous-littérature qu’ils avaient eux-mêmes désignée, n’envahissent ces genres de substitutions. Umberto Eco s’évade de la sémiotique pour imaginer un thriller moyenâgeux délicieusement macabre (Le Nom de la rose, 1980), Philippe Sollers, directeur de la revue Tel Quel, se met à écrire des romans mondains et érotiques (Femmes, 1983), J.M.G. le Clezio, dédaigneux de l’anecdote et imprégné de préoccupations formalistes, trouve enfin un large public en renouant avec une fiction traditionnelle (Désert, 1980) avant de publier un roman d’aventure dans la droite ligne d’un Joseph Conrad (Le Chercheur d’or, 1985) et de recevoir le Prix Nobel en 2008. En Espagne, un autre prix Nobel, Camilo Jose Cela, ressuscite la tradition du roman picaresque qu’on croyait définitivement enterrée (Mazurka pour deux morts, 1990) et Manuel Vázquez Montalbán écrit une série de romans policiers conduits par le détective Pepe Carvalho. C’est l’agonie de l’épisode formaliste et de la littérature intransitive – selon la formule de Roland Barthes – qui coïncide étrangement avec la reconnaissance académique de ceux-là même qui l’avaient incarnée: le prix Goncourt pour Marguerite Duras (1984) et le Prix Nobel pour Claude Simon (1985).

L’agonie oui, mais pas la mort. L’ère du soupçon est achevée, voici venu le temps du scrupule. Car les héritiers du nouveau roman, s’ils renouent avec des modèles littéraires canoniques, ne se contentent pas de les imiter. Ils veulent faire du nouveau avec de l’ancien. C’est là tout l’intérêt, parfois même le génie, de cet important ensemble romanesque qui existe maintenant depuis trois décennies et qu’on appelle fiction biographique (l’autofiction n’en étant qu’un sous-ensemble). Si l’on voulait tenter une vague codification de ce genre littéraire contemporain, on en retiendrait les éléments suivants:

Les romanciers préfèrent travailler avec des personnages historiques. Mis à mort par le nouveau roman, le personnage inventé manque encore de crédibilité, il ne séduit plus. En réponse à sa déconstruction en tant qu’élément de fiction, il devient maintenant réel, tangible. Dans cette galerie de personnages historiques, les choix privilégiés sont le plus souvent des figures d’artistes en ce qu’elles permettent une interrogation sur l’art et la création, sur les caractéristiques du génie, de même que des mises en abyme, des effets miroir par lesquels l’auteur se met en scène autant dans sa dimension autobiographique – introduisant en filigrane dans le texte sa vie ou ses souvenirs d’enfance – que dans son acte créateur – écrivant une aventure et montrant dans le même temps comment il écrit cette aventure. Comme si, par souci d’authenticité, on ne remontait pas le rideau à l’entracte pendant les changements de décors.

En ce sens, l’écrivain est présent dans son texte comme narrateur. Il intervient pour souligner la part de doutes, d’interrogations, d’absence de maîtrise pleinement assumée qu’il entretient avec son récit, à l’image du narrateur du nouveau roman. Ce refus d’omniscience ne peut qu’engendrer une biographie partielle, incomplète, qui focalise sur une partie ou une dimension de la vie du personnage tout en revendiquant ses mutilations, ses parts de mystères, de hasards et d’hypothèses.

Enfin, cette fiction biographique se veut aussi une spéculation sur ce genre littéraire: comment faire une biographie? faut-il respecter la chronologie, procéder par analepses ou séquences? quelles en sont les limites entre vérités, mensonges, inventions, oublis, hypothèses?

Si l’on ne devait conserver (ou ne conseiller) qu’un seul livre représentatif de cette définition, ce serait sans hésitation Rimbaud le fils (1991) de Pierre Michon. Mais les figures d’artistes ne sont pas seules à retenir l’attention des écrivains. Une figure d’aventurier (et l’on s’aperçoit à quel point Blaise Cendrars fut un précurseur du genre, dans Rhum par exemple) permet de réinstaller les formes abandonnées du roman d’aventure et d’introduire un jeu de parodie du genre picaresque à l’intérieur même de la fiction biographique, comme dans Un Chasseur de lions (2008) d’Olivier Rolin. De même, une figure politique, dans son rapport aux événements, autorise une interrogation sur le fonctionnement de l’Histoire, sur ce qu’elle a engendré ou raté, accouché ou avorté, tout en introduisant dans le récit des accents mélancoliques pour le moins surprenants dans un genre littéraire qui se définit davantage par sa tonalité neutre. Ou encore une figure de sportif légendaire, comme dans l’excellent livre de Jean Echenoz (Courir, 2008) construit autour du phénoménal athlète tchèque Emile Zatopek, et prétexte à une interrogation sur l’avènement et la gloire d’un individu dans un système qui nie l’individu mais qui en instrumentalise la gloire comme un objet de propagande. Un cran plus loin, dans Les Onzes (2009), Pierre Michon s’émancipe de la caution du personnage réel dans une ultime pirouette: le célèbre tableau des Onzes (sorte de «cène révolutionnaire» où figure le Comité de salut public qui instaura le Terreur), ainsi que son peintre Corentin, nous sont donnés comme historiquement véridiques alors qu’ils ne sont que pure fiction. On pourrait voir dans ce mélange de fiction et d’Histoire, dans ce brouillage subtil, un signe annonçant la fin du temps des scrupules et le retour en grâce, sans fard ni masque, du personnage fictif.

Dans tous les cas, ces fictions biographiques se veulent une tentative intéressante, parfois encore engluée dans les scrupules, parfois très aboutie, de concilier certains vestiges de la littérature formaliste avec la tradition romanesque. Et ce n’est pas le moindre de leurs titres de gloire que d’être parvenues à dynamiser un héritage précieux certes, mais devenu aussi ennuyeux qu’élitiste, en en conservant les éléments essentiels et en leur conférant une dimension plus concrète et accessible.

Que les bons écrivains reviennent enfin disputer au cinéma, à la télévision et à la sous-littérature le privilège de raconter des histoires, des destins, des aventures – comme l’a très bien fait notre compère de Blogres Jean-Michel Olivier avec L’Amour nègre –, constitue à coup sûr le seul chemin où pourront se retrouver littérature et grand public, à l’instar de ces temps où les auteurs n’avaient aucun scrupule à admettre le divertissement comme une composante incontournable de la dimension romanesque.

05/12/2010

Mad Marx

Par Pierre Béguin

Karl Marx prédiKarl_Marx[1].jpgsait la fin inéluctable du capitalisme lorsque deux stades de son évolution seraient atteints: d’une part, l’impossibilité pour les marchés de futures expansions; d’autre part, le divorce de l’économie et de la finance, plus exactement l’émancipation de la finance par rapport à l’économie.

Les notions même de mondialisation ou de globalisation suggèrent que la première condition est en passe d’être remplie. Certes, plusieurs gros marchés émergeants accordent à notre génération un répit important. Peut-être. Mais pour nos enfants…

En revanche, certains signaux semblent indiquer que la deuxième condition est en passe de devenir effective. En deux étapes. La première, réalisée depuis belle lurette: la mise sous tutelle de la politique par l’économie, ne serait-ce que par les endettements énormes consentis par les Etats et qui ne rapportent pas aux prêteurs que des intérêts en monnaie sonnante; beaucoup de citoyens semblent maintenant avoir compris que le cirque politique fonctionne comme un trompe-l’œil démocratique tout juste bon à donner l’illusion que ceux qui dirigent sont bien ceux qui ont été élus; et si certains pouvaient encore en douter, la crise de 2008 – cette crise déjà terminée pour les financiers et qui n’en finit plus pour les démunis – est là pour leur signifier, de manière particulièrement abrupte, qui commande vraiment. Tous les acteurs de la finance – gestionnaires de fortune, banquiers privées et grandes banques, etc. –, directement responsables de l’appauvrissement d’une bonne part de la population, ont été sauvés à grands coups de milliards puisés dans les caisses publiques. Ce qui a eu pour effet d’affaiblir encore les Etats et, donc, d’augmenter encore leur mise sous tutelle en même temps que leur niveau de pauvreté par des plans de rigueur imposés par ceux là même qui les ont appauvris. Et pour les plus faibles, de les livrer aux usuriers.

Au tour de la finance de s’émanciper de l’économie réelle pour mobiliser de plus belle à son seul profit les maigres ressources des états affaiblis. Après la Grèce, l’Irlande, soumise elle aussi à des taux impossible à honorer par les marchés obligataires, mais justifiés par un déficit public abyssal de 32% du PIB, dont 20% imputables aux banques (décidément, on ne répétera jamais assez que seule l’incroyable stupidité des banques est plus abyssale encore que les déficits qu’elles contribuent à creuser). Viendront ensuite le Portugal et l’Espagne, nous dit-on, puis l’Italie, la Hongrie, dans un jeu de domino dont on ne sait où il s’arrêtera, s’il s’arrête. Si la Grèce pouvait être montrée du doigt pour sa corruption, l’Irlande en revanche passait pour l’élève modèle du libéralisme européen, celui qui appliquait avec zèle les recettes miracles bien connues de nos amis les libéraux: réduction massive des impôts pour attirer les entreprises et les investissements étrangers, promesses de rentrées fiscales et plein emploi (etc. – tout le monde connaît la chanson). Oui mais… Taux d’intérêt trop bas, immigration trop forte, salaires insuffisants qui ne suivent pas la courbe de productivité, banques qui prêtent à en veux-tu en voilà, bulle immobilière (etc. – là aussi tout le monde connaît la chanson). Bref, après le boom, le boum. La chienlit. Le monde sens dessus dessous, la droite qui demande l’intervention de l’Etat, les états appuyés par les milieux économiques qui lancent des appels émus à la moralisation du capitalisme – effets de manches inutiles tant l’on sait qu’éthique et argent sont comme feu et glace –, appels destinés avant tout à calmer l’ire de la population au moment où on s’apprête à lui faire payer les excès de ceux qui ont gagné beaucoup d’argent sur son dos par leurs excès même (là encore tout le monde connaît la chanson). Sauf que la musique s’emballe et ne suit plus ni partition ni chef d’orchestre. La finance se la joue désormais solo…

C’est ce que soulignent les dernières réunions des cinq plus grandes économies européennes en marge du G20. Lorsque présidents, chancelière ou premier ministre veulent, au nom des responsabilités engagées, une répartition publique privée pour assumer les coûts du sauvetage du «Tigre celtique» à l’agonie, la riposte financière est immédiate: envol des marchés obligataires, taux usuriers, (etc. – on connaît…). L’ironie de cet affrontement réside dans le fait que, désormais, toute tentative politique d’imposer une réglementation des marchés ou des responsabilités aux investisseurs se retournent contre les pays les plus faibles. Pour les états, vouloir se protéger contre la volatilité des marchés, c’est s’en rendre plus vulnérable encore.

Il serait urgent, s’il n’est pas déjà trop tard, de dépasser les gémissements, les moralisations inutiles, les pétitions de principe, les menaces. Voici venu le temps des lois, dernière arme du politique. Pour ramener la finance à la raison, la réconcilier avec sa compagne indispensable l’économie, on connaît la seule recette efficace: surtaxer toutes les transactions spéculatives purement financières et sous taxer, voire exonérer, les investissements dans l’économie réelle. La principale mamelle des revenus financiers, la spéculation, ne peut disparaître que si elle n’est plus rentable. Il est vrai qu’une telle loi engendrerait d’autres conséquences désastreuses, à tel point qu’on peut comprendre l’hésitation des politiques, pour autant qu’ils aient encore la liberté d’action.

Marx aurait-il donc raison, inéluctablement?

Ces dernières années, l’Argentine, mise en faillite par la corruption de ses politiciens et l’avidité des multinationales, a bradé en Patagonie des terres à des familles très fortunées. Des terres (voire des territoires entiers, certains aussi grands que la Suisse) qui offrent plus d’avantages que les îles d’abord recherchées: ressources beaucoup plus variées, communications plus faciles et, surtout, aucune menace de montée des eaux. La Patagonie semble donc destinée à devenir, pour les grandes fortunes, l’Arche de Noé du futur déluge financier prêt à s’abattre sur notre monde en perdition. Les plus riches l’ont déjà compris, non pas tant par la lecture de Marx que par celle des marchés financiers. Pour les autres, sera-ce la noyade? Ou le retour à une sorte de Moyen Âge, comme l’annonce une littérature et filmographie post apocalyptiques dressant le portrait d’une humanité qui s’étiole ou qui est revenue à l’état de barbarie?

On pense notamment aux Anges mineurs d’Antoine Volodine, une sorte de Fin de partie où l’humanité, dépourvue d’espoir, de futur, devant un horizon de vide et de saleté, retourne à l’animalité ou chute dans le cannibalisme. Et c’est peut-être l’annonce de cette future Patagonie post diluvienne que nous découvrons dans ce diagnostic impitoyable du narrateur sur l’état de délabrement de nos sociétés modernes: «Devant nous s’étend la terre des pauvres, dont les richesses appartiennent exclusivement aux riches (…), nous avons devant nous leurs valeurs démocratiques conçues pour leur propre renouvellement éternel et pour notre éternelle torpeur, nous avons devant nous leurs machines démocratiques qui leur obéissent au doigt et à l’œil et interdisent aux pauvres toute victoire significative, nous avons devant nous les cibles qu’ils nous désignent pour nos haines avec une intelligence qui dépasse notre entendement de pauvres et avec un art du double langage qui annihile notre culture de pauvres, nous avons devant nous leur lutte contre la pauvreté, leurs programmes d’assistance aux industrie des pauvres, leurs programmes d’urgence et de sauvetage, nous avons devant nous leurs distributions gratuites de dollars pour que nous restions pauvres et eux riches, leurs théories économiques méprisantes et leur morale de l’effort et leur promesse pour plus tard d’une richesse universelle, nous avons devant nous leurs organisations omniprésentes et leurs agents d’influence, leurs propagandistes spontanés, leurs innombrables médias, leurs chefs de famille scrupuleusement attachés aux principes les plus lumineux de la justice sociale, pour peu que leurs enfants aient une place garantie du bon côté de la balance, nous avons devant nous un cynisme tellement bien huilé que le seul fait d’y faire allusion, même pas d’en démonter les mécanismes, mais d’y faire simplement allusion, renvoie dans une marginalité indistincte, proche de la folie et loin de tout tambour et de tout soutien…»

Après tout, de Marx à Mad Max, seuls deux siècles nous contemplent…

21/11/2010

A intolérance, intolérance et demie?

Par Pierre Béguin

Le 19 octobre 2010, la chancelière allemande Angela Merkel (sous la pression populaire et à l’approche des élections) décrétait du même coup l’échec et l’enterrement du multiculturalisme. On peut certes douter que l’Etat allemand ait réellement adopté le «multikulti». Le problème s’est posé en réalité depuis que l’ancien ministre Schroeder a décrété la loi du sol, c’est-à-dire depuis que des étrangers mal – ou pas du tout – intégré pouvaient prendre la nationalité allemande. Quoi qu’il en soit, la Première Ministre exige dorénavant des immigrants qu’ils épousent les valeurs allemandes ou qu’ils quittent le pays. Après le revirement des Pays-Bas et des pays anglo-saxon, qui étaient allés les plus loin dans l’application d’une politique multiculturelle (en Angleterre, le multiculturalisme est devenu un mot assimilable à un juron depuis qu’on a découvert qu’il avait «accouché» de terroristes islamistes), la position allemande pourrait sonner définitivement le glas d’un modèle qui a influencé pendant près de quarante ans la politique européenne en matière d’intégration des étrangers.

Le multiculturalisme a connu son apogée dans les années 90, avant que les attentats du 11 septembre 2001, de Madrid en 2004 et de Londres en 2005 n’amorcent son déclin irrémédiable et n’annoncent le retour au modèle assimilationniste. Un modèle qui, tout autant que le multiculturalisme par ailleurs, a clairement montré ses limites. A l’image de la France…

Dans le Traité sur lvoltaire[1].jpga tolérance, Voltaire, selon le postulat que la tolérance amène la tolérance, loue les empereurs ou les pays, à commencer par les Grecs et les Romains, qui ont appliqué ce qui pouvait être considéré comme le socle du multiculturalisme, l’acceptation à part entière des autres cultures et religions: «Chez les anciens Romains, vous ne voyez pas un seul homme persécuté pour ses sentiments (…) Le grand principe du sénat et du peuple romain était: "Deorum offensae diis curae; c’est aux dieux seuls à se soucier des offenses faites aux dieux"». Quant aux Grecs, précise-t-il, à part Socrates («C’est le seul que les Grecs aient fait mourir pour ses opinions»), ils avaient «un autel dédié aux dieux étrangers qu’ils ne pouvaient pas connaître». De même, plus proche des Lumières: «Pierre le Grand a favorisé tous les cultes dans son vaste empire; le commerce et l’agriculture y ont gagné, et le corps politique n’en a jamais souffert».

Bien, mais que se passe-t-il lorsque le postulat est démenti, lorsque la tolérance n’amène pas la tolérance? Voltaire n’élude ni le problème ni les exemples. En Chine: «Il est vrai que le grand empereur Young-tching, le plus sage et le plus magnanime peut-être qu’ait eu la Chine, a chassé les jésuites; mais ce n’était pas parce qu’il était intolérant, c’était, au contraire, parce que les jésuites l’étaient (…) C’en était assez pour lui d’être informé des querelles incessantes des jésuites, des dominicains, des capucins, des prêtres séculiers, envoyés du bout du monde pour prêcher la vérité, et ils s’anathématisaient les uns les autres. L’empereur ne fit donc que renvoyer des perturbateurs étrangers.» Il précise toutefois : «Mais avec quelle bonté les renvoya-t-il! Quels soins paternels n’eut-il pas d’eux pour leur voyage et pour empêcher qu’on ne les insultât sur la route. Leur bannissement fut un exemple de tolérance et d’humanité» (maintenant, c’est encore mieux, en tout cas plus rapide, on a des charters!) Ou encore au Japon: «Les Japonais étaient les plus tolérants de tous les hommes; douze religions paisibles étaient établies dans leur empire; les jésuites vinrent faire la treizième, mais bientôt, n’en voulant pas souffrir d’autres, on sait ce qui en résulta: une guerre civile. Les Japonais fermèrent leur empire au reste du monde, et ne nous regardèrent que comme des bêtes féroces». Quant aux Romains, s’ils n’eurent pas la bienveillance des orientaux, leur cruauté ne fut qu’une réponse à l’intolérance chrétienne. Et si Voltaire ne nie pas les martyrs («Les martyrs furent donc ceux qui s’élevèrent contre les faux dieux»), il précise qu’ils le furent en réponse à leur propre intolérance. Bref, pour le patriarche de Ferney, la sentence est claire: «Je le dis avec horreur, mais avec vérité: c’est nous, chrétiens, c’est nous qui avons été persécuteurs, bourreaux, assassins!».

Maintenant que les bourreaux et les assassins ne sont plus forcément tous dans le même camp, que la culpabilité et la pénitence (qui furent, comme certains le prétendent, une des racines du modèle multiculturel) ont fait leur temps, le moment semble donc venu pour l’Occident d’affronter ce paradoxe en apparence insurmontable auquel il est confronté dans la sauvegarde de ses valeurs: comment la tolérance doit-elle réagir face à l’intolérance lorsque cette dernière la menace dans ses fondements même? A tort ou à raison, la plupart des pays occidentaux ont livré leur réponse: dès lors que certains groupes ou individus ne jouent plus le jeu de la tolérance, c’est-à-dire dès que la reconnaissance des différences (ethniques, religieuses, etc.) ne peut plus s’exercer dans le cadre d’un projet de société commun et de respect de règles partagées qui transcenderaient ces différences, le modèle multiculturel n’est plus viable. Et la tolérance n’est plus une réponse à l’immigration, encore moins un moyen d’intégration, tout au plus une forme dangereuse d’angélisme. Logique imparable.

Dans son éloge de la tolérance, Voltaire prend position implicitement sur cette question: l’intolérance – mais est-ce de l’intolérance de ne pas tout accepter? – est une réponse légitime à l’intolérance de l’autre dès l’instant où celle-ci menace les fondements même qui lui donne la liberté de s’exprimer. Ainsi l’empereur chinois a-t-il agi avec grande sagesse en expulsant les jésuites sans les humilier, tout comme les Japonais en fermant leur frontière aux étrangers qui perturbaient l’harmonie de leur territoire. Donc, la tolérance se termine là où commence l’intolérance de l’autre. Une phrase qui n’échappe cependant pas à la vacuité des formules toutes faites: elle ne dit rien, ne résout rien, n’éclaire rien. Quelle est la norme, la référence? Comment juger de l’intolérance de l’autre? Comment estimer son potentiel de nuisance? Comment objectiver sa capacité à phagocyter ma propre existence? Comment faire la part de ma propre intolérance? Avec la radicalité du terrorisme et de l’intégrisme, la réponse est évidente. Mais entre gris clair et gris foncé?

Pour attendu, logique, légitime que puisse être le durcissement des pays occidentaux face à ce qui menace ses fondements démocratiques, il n’en reste pas moins vrai que notre seuil de tolérance, indépendamment des amalgames, des raccourcis et des préjugés qu’il produit inévitablement, est curieusement dépendant de notre PIB et des crises économiques successives qui ont laminé nos réserves. Et il est évident que la situation économique de l’Allemagne n’est pas étrangère à la déclaration d’Angela Merkel. Tolérant oui, tant qu’on peut se le permettre financièrement. Ou disons plutôt: tant qu’on peut en choisir le bénéficiaire. Les nantis de préférence, une sorte d’immigration sélective en quelque sorte. Donnant donnant. Pourquoi pas? me direz-vous, un peu de pragmatisme est salutaire en ces temps difficiles et qui veut faire l’ange fait la bête. Certes. Aucun pays n’a vocation de devenir l’arche de Noé d’un monde en perdition (ce qui ne justifie pas pour autant le repli identitaire ou les tendances isolationnistes). Mais l’amalgame du sécuritaire et de l’économique, la chancelière allemande s’est bien gardée de l’admettre. Dommage! La reconnaissance de nos propres limites et insuffisances aurait rendu plus crédible le renoncement programmé au modèle multiculturel. Après tout, et Voltaire ne cesse de le répéter, la véritable tolérance ne peut prendre racine que dans l’humilité. Et l’humilité, c’est d’abord de reconnaître puis d’assumer ses imperfections avant d’en accuser les autres, pour imparfaits qu’ils soient eux aussi.

Le moment fondateur du multiculturalisme est l’adoption, en 1971, d’une charte par le Canada qui décide de se définir par ce modèle. D’un point de vue sociologique, le multiculturalisme qualifie un pays dans lequel réside des groupes qui sont, se perçoivent ou sont considérés comme porteurs de différences culturelles. D’un point de vue politique, c’est un système qui prend en compte les spécificités culturelles des individus avec la reconnaissance officielle de la différence et un Etat qui met en place les structures permettant aux étrangers de vivre leur culture (ou leur religion). D’un point de vue philosophique enfin, il signifie que l’on considère qu’une démocratie favorisant les différences culturelles est moralement supérieure à un modèle qui les nie ou qui les évacue de la sphère publique.

Qui définit la différence culturelle comme phénomène privé, le concept de citoyenneté étant au-dessus des différences culturelles et s’incarnant dans les valeurs de la République.

 

19/09/2010

Le Moyenâgeux

Par Pierre Béguin

C’était au tournant des années 70 / 80.

C’étaient les premières lézardes sérieuses du modèle littéraire dominant dans les années 60, celui du nouveau roman et du structuralisme. Une littérature essentiellement formaliste, autoréférentielle, dont le modèle linguistique postule une césure nette entre le signe et le référent. Une littérature intransitive – selon la formule de Roland Barthes, – qui évacue le sujet, ou qui le désigne en négatif, et qui n’a d’autre objet qu’elle-même. Les écrivains sont alors convaincus que la littérature est impropre à faire advenir le réel, qu’elle ne peut se développer que dans le monde du verbe, qu’elle ne peut parler que d’elle-même, définitivement mallarméenne…

C’était l’époque où, à la faculté des Lettres, un groupe autoproclamé – apôtres fanatisés des gourous Derrida et Lacan, dont ils ne saisissaient par ailleurs pas toujours clairement la Parole – exerçait un terrorisme intellectuel sur les nouveaux étudiants peu aguerris au modèle autoréférentiel (n’est-ce pas Jean-Michel?). Auto satisfaction élitiste. Monde du happy few. Few certainement, happy pas vraiment. A force d’expérimentation, on atteint vite les limites de l’intelligibilité. Incompréhension. Impasse. Perte de lectorat.

Guerre froide, fin des trente glorieuses, conséquences de mai 68 – et peut-être aussi le tremblement produit par les livres de Soljenitsyne, plus particulièrement L’Archipel du Goulag –, au début des années 80 la rupture est consommée: c’est le grand retour du sujet, comme il se doit par ceux-là même qui l’avait exclu. Marguerite Duras (L’Amant), Claude Simon (L’Acacia), Alain Robbe-Grillet lui-même (Le Miroir qui revient), Nathalie Sarraute (Enfance) réhabilitent le «je» dans la foulée de Leiris (La Règle du jeu) ou de Perec (W ou le souvenir d’enfance). Retour du sujet et, donc retour du réel, de l’histoire, voire de l’Histoire. Les écrivains se persuadent alors qu’il faudrait (re)commencer à dire quelque chose du monde.

Mais si la littérature transitive revient au goût du jour, elle n’en reviendra pas pour autant aux anciennes formes critiquées et déconstruites par les formalistes. Le retour du «je» prend vite la forme de l’autofiction sous l’influence de Doubrovsky (Fils) et de Sollers (Femmes). Quant à l’objet, les traumatismes de la fin du XXe siècle (remise en cause de l’humanisme, des Lumières, du progrès; crises économique, politique, morale) le relèguent au lieu de l’interrogation, du désarroi, de l’égarement. On ne croit plus aux grands modèles mais on ne trouve aucun modèle de substitution. La littérature contemporaine ne sait plus où elle va, elle ne dit plus ce qu’elle doit être (contrairement au surréalisme ou au nouveau roman qui affirmaient (trop) péremptoirement ce que la littérature devait être). En ce sens, elle ne produit plus de manifestes, de théories. Et si elle s’interroge, c’est sur un présent qu’elle ne comprend pas.

Cela s’appelle le post modernisme. Une appellation pas vraiment contrôlée et bien représentative d’une époque sans réelles valeurs ni convictions humaines, qui n’a plus de passé, qui n’est plus tendue vers l’avenir, en manque patent de transmission. Le post modernisme, ça vous a des sonorités de fin de partie. Que pourrait-il bien transmettre? Que pourrait-on trouver après l’après? Le néo passéisme?

Alors, comme dit le poète, «pardonnez-moi, Princes, si je suis foutrement moyenâgeux!» et si mes références littéraires puisent plus souvent dans le passé que dans le présent. Ce billet d’ailleurs pourrait bien rester une exception…

05/09/2010

Cuba libre

Par Pierre Béguin

fidel[1].jpgTrinidad, Cuba.

J’attends mon repas. On attend beaucoup à Cuba. A l’aéroport. Au restaurant. A la banque. Une heure pour manger. Deux heures pour retirer de l’argent. Toute la vie pour beaucoup de choses et l’éternité pour le reste.

Alors je lis le journal du coin. Un petit journal de 12 pages à la présentation minimaliste, triste, avec quelques photos en noir blanc. Genre Le Courrier. Peu de photos, beaucoup de mots. Le contenu? Les réflexions de Fidel sur les menaces écologiques de notre planète. En réalité, un pillage parfait des thèses de Yann Arthus Bertrand et de son dernier film Home. L’opportunité est trop belle de fustiger les dommages inhérents causés par l’hégémonie de l’activité impérialiste. 3 pages pleines donc.

La visite de Fidel à l’aquarium. L’occasion de vanter en contrepoint les réalisations révolutionnaires. 1 page tout de même.

Fidel en conversation avec les ambassadeurs cubains. La Révolution ouverte sur le monde. 1 page.

Une lettre de Fidel au peuple. 1 page.

Raoul Castro reçoit le premier ministre du Koweït. ½ page seulement. Logique. Il dirige certes, mais ce n’est que le frangin.

Le message de Fidel à Nelson Mandela, «symbole de la liberté, de la justice et de la dignité humaine» (dixit Fidel). 2 pages.

Leçons de vie avec le Che. On cultive le symbole cubain également. 1 page.

L’industrie anti-cubaine de Miami. On nous apprend que la CIA a fabriqué à coup de millions de dollars le dénommé «exil cubain» (en fait, Cuba survit plutôt mal grâce au tourisme et, surtout, à l’argent que les «exilés» envoient à leur famille). 1 page.

Reste ½ page pour le sport où l’on apprend dans la liesse que Cuba a terminé deuxième du tournoi de baseball de Harlem (au Pays-Bas bien sûr!). On ne sait pas qui a usurpé la victoire. On s’en fout d’ailleurs. De toute façon, l’année prochaine, c’est Cuba qui va gagner.

Ça fait 11 pages, me direz-vous. Oui. La première page est une photo de Fidel embrassant Mandela.

Je ferme le journal dans un élan de soulagement et de fierté natonale. Chez nous, un journal de même format contient plus de pages remplies de photos en couleur avec de jolies starlettes célèbres qu’on ne connaît pas, entrecoupées d’informations aussi variées qu’inintéressantes. Et surtout il est gratuit et se lit plus rapidement. 20 minutes seulement! Logique. Chez nous, on attend moins.

Je pose le journal du coin sur un coin de table. J’attends toujours mon repas. A Trinidad, Cuba…

PS. Que le lecteur se rassure, au moment où je mets ces lignes sur Blogres, ça fait déjà quelques semaines que j’ai avalé mon repas, et beaucoup d’autres depuis…

 

 

27/06/2010

Vices privés, bénéfices publics

Par Pierre Béguin

Le parti socialiste ne manque jamais une occasion de dresser les barricades de la vertu privée et publique, de brandir bien haut l’étendard éthique face à la déliquescence morale qui ronge toutes les couches de la société, à commencer par les sphères supérieures. Tout citoyen normalement constitué – ou normalement hypocrite – ne peut qu’approuver. Donc, sur ce point du moins, comme dit le poète, ne jetez pas la pierre au parti socialiste; je suis derrière et je fustige avec lui les brevets d’innocence que des politiciens de droite entendent accorder aux prédateurs financiers de tout poil, surtout s’ils sont labellisés UBS. Et je reste songeur devant l’élasticité morale de certains partis de droite. Pourrions-nous décemment adopter autre attitude?

En 1714, un médebernard-de-mandeville[1].jpgcin hollandais, Bernard de Mandeville, établi en Angleterre, publie un essai intitulé La Fable des abeilles, au sous-titre évocateur: Vices privés, bénéfices publics. Un sous-titre qui pose clairement la thèse du livre: les vices privés génèrent les bénéfices publics. Les désirs égoïstes et superfétatoires des consommateurs, dussent-ils être satisfaits malhonnêtement, alimentent le moteur économique et assurent le bon fonctionnement de la culture et du système d’assistance sociale, là où, au contraire, les comportements vertueux, sages, raisonnables, dans lesquels seules les nécessités fondamentales devraient être satisfaites, feraient à coup sûr s’effondrer ce système, faute d’emplois. En d’autres termes, comparée à une ruche, une société fondamentalement vertueuse n’aurait aucune chance d’édifier un idéal d’assistance mutuelle. Car si les vices privés font les bénéfices publics, les vertus privées creusent les dettes publiques. Les névroses, les frustrations, les égoïsmes, voire les petites malhonnêtetés, sont en fait indispensables à l’épanouissement d’un système essentiellement menacé d’angélisme. Tel est le paradoxe fondamental de La Fable des abeilles, véritable manifeste de l’idéologie libérale et capitaliste.

Quelques dizaines d’années plus tard, Diderot, par la bouche du neveu de Rameau, s’inscrit dans cette perspective par ce qu’il nomme les idiotismes moraux. En substance, le neveu prétend que, dans leur grande majorité, les hommes sont très honnêtes, sauf dans l’exercice de leur profession où tous – ou presque – trichent plus ou moins. Et ceux qui ne se conformeraient pas à ces transgressions morales paraîtraient bizarres ou maladroits: «Dans la nature, toutes les espèces se dévorent ; toutes les conditions se dévorent dans la société. Nous faisons justice les uns des autres, sans que la loi s’en mêle. La Deschamps autrefois, aujourd’hui la Guimard venge le Prince du financier; et c’est la marchande de modes, le bijoutier, le tapissier, la lingère, l’escroc, la femme de chambre, le cuisinier qui vengent le financier de la Deschamps. Au milieu de tout cela, il n’y a que l’imbécile ou l’oisif qui soit lésé, sans avoir vexé personne. D’où vous voyez que ces exceptions à la conscience générale, ou ces idiotismes moraux dont on fait tant de bruit ne sont rien…» Donc cette chaîne du vol, qui se déploie dans la sphère professionnelle et qui s’arrête au vertueux – c’est-à-dire, pour le neveu de Rameau, à l’imbécile –, a un fondement naturel et elle participe de l’enrichissement général. Le vol est vertueux car il restitue ce qui a été volé. La morale doit s’identifier à l’idiotisme contre la conscience générale dans tout état (situation) et tout Etat. Et les idiotismes s’exacerber en temps de crise pour le bien général. Non seulement la vertu n’est pas naturelle mais elle n’est pas créatrice de richesses. Au contraire des vices du riche qui sont une manière de restituer des biens au pauvre, qui peut ainsi espérer s’enrichir… avant de lui-même "restituer": «La voix de la conscience et de l’honneur est bien faible lorsque les boyaux crient. Suffit que si je deviens riche, il faudra que je restitue, et que je suis bien résolu à restituer de toutes les manières possibles, par la table, par le jeu, par le vin, par les femmes». Pour le neveu, toute morale doit se fonder sur l’usage, c’est-à-dire sur ce qui est, et non pas sur ce qui devrait idéalement être. Certes, le neveu ne prétend pas à l’inexistence de la conscience générale. La véritable morale pourrait donc se situer quelque part entre les idiotismes nécessaires et cette utopique conscience générale…

Quelque part entre l’exigence de justice de la gauche et les idiotismes moraux de la droite, en définitive… Non! Je ne sais pas pour vous, mais moi, décidément, je ne suis convaincu ni par La Fable des abeilles, ni par le neveu de Rameau. Pas en ce qui concerne les dirigeants de l’UBS, en tout cas. A moins que ces derniers ne me restituent personnellement le produit de leur forfanterie, à verser de préférence sur mon compte UBS…

 

 

 

22/06/2010

mission du roman ???

 


par antonin moeri

 

 

Louis-Ferdinand_Celine_visto_Tullio_Pericoli.jpg

 

 

 

 

L’autre jour, un élève présenta un livre devant sa classe. Le roman d’un Anglais qui participa à des combats aériens lors de la seconde guerre. À la question qui lui fut posée «As-tu appris quelque chose en lisant ce roman?», l’ado répondit: «Ah oui, j’ai beaucoup appris sur la vie des pilotes, comment ils s’entraînaient, ce qu’ils mangeaient, le courage qu’ils devaient avoir pour partir en mission, la discipline qu’ils devaient s’imposer». Cette réponse enthousiaste d’un garçon de quatorze ans m’a laissé songeur. Je me suis demandé si le roman avait pour mission d’apprendre quelques chose au lecteur, à une époque où chaque individu est considérablement informé sur tous les sujets possibles: vie des SDF ou celle des migrants échoués sur les plages du Maroc, les parties fines des grosses nuques ginfizzées, la prolifération des cellules malignes dans tel corps ou celle des propos racistes dans telle couche de la population. Beaucoup plus efficaces que le roman sont, dans ce domaine, internet, la télé, les enquêtes socio-linguistiques ou médicalo-légales, les radios, les journaux, les revues spécialisées ou non, les encyclopédies, les entretiens de syndicalistes ou de footballeurs convertis à l’islam.

Mais alors, me disais-je en félicitant l’élève qui avait présenté le livre d’un auteur anglais, quelle pourrait être la mission du roman en ce début de XXI e siècle? Prenons «Féerie pour une autre fois» du réprouvé de Meudon. Le lecteur apprend-il beaucoup de choses sur la vie d’un détenu dans une prison danoise juste après la seconde guerre? Ou sur la vie d’un auteur à succès dans les années trente? Ou sur la vie d’un écrivain exilé, réfugié sur les bords de la Baltique à la fin des années quarante? Oui, le cul-de-basse-fosse danois est évoqué. Oui, la chasse à courre épuratrice est suggérée. Oui, la bicoque sans chauffage de l’avocat M. est esquissée. Mais ce sont des effets de réel. Ce qui compte ici et retient notre attention, c’est un ton, un rythme, une manière de s’adresser au lecteur (à son système nerveux), une voix-peuple rêvée par un travailleur de la chose en soi.

L’ombre des épurateurs qui rôdent sur la Butte, les hurleurs de nuit dans la geôle voisine, la cavale sur les toits de Copenhague constituent le fond de sauce. Mais pour aller directement dans le sujet et braquer sa caméra sur le visage d’un étudiant qui jubile en voyant de près un traître qu’on va fusiller, pour scruter les gestes du voyeur funeste, du dadais ingrat devenu gaulliste au bon moment et qui salive à la vue des rognons, de l’aorte, de la viande du réprouvé mis au crochet, émasculé, écartelé, pour mettre en scène la perversité ordinaire ou la banalité du mal, il faut une audace, un souffle, un talent, une vision, une détermination qui caractérisent les écrivains ne portant pas sur eux des désirs d’avenir. Si l’oeuvre de Louis-Ferdinand Céline est peu recommandable en ces temps obscurs et moralisants, c’est sans doute parce qu’elle reste un mystère qui provoque un malaise. Et que le malaise n'est pas tendance.

 

Louis-Ferdinand Céline: Féerie pour une autre fois, FOLIO

 


 

20/06/2010

Bureau des assassinats

Par Pierre Béguin

london[1].jpgLe soir du 21 novembre 1916, dans sa luxueuse demeure californienne, couvert de plus de gloire et d’argent que n’importe quel autre écrivain de son temps, Jack London décide, pour hâter sa fin, d’avaler plusieurs doses de drogues mortelles. Il a quarante ans. Ainsi le prétendent du moins ceux qui soutiennent la thèse du suicide…

Parmi ses écrits inachevés se trouve un manuscrit commencé vers 1910 et assortis de notes relatant un dénouement possible. Le roman porte un titre superbe, Le Bureau des assassinats (The Assassination Bureau Ltd), qui désigne en fait une étrange œuvre de bienfaisance. Moyennant finance, cette société secrète assassine à la demande, pour autant que l’élimination des futures victimes soit une bénédiction pour la société. Aversion ou intérêt ne suffisent pas à l’établissement du contrat. Intraitable en matière d’éthique, le Bureau travaille selon des critères moraux très exigeants. Ainsi, avant de satisfaire son client, doit-il apporter une preuve irréfutable de mauvaise conduite de la victime désignée. Une fois déposée la demande d’assassinat, le prix réglé comptant, la preuve démontrée que cette personne fait du tort à la société, la mécanique meurtrière s’enclenche et ne peut être neutralisée en aucune manière: «Un ordre donné est un ordre exécuté. Nous ne pouvons exercer autrement notre activité. Nous avons nos règles, sachez-le!» précise le fondateur de cette étrange société, un certain Dragomiloff. C’est lui qui mène l’enquête sur la cible, c’est lui qui décide si l’assassinat est socialement justifié, c’est lui qui donne l’ordre d’élimination. Un être est considéré comme nuisible uniquement parce que Dragomiloff l’a jugé tel, une mort est considérée comme juste uniquement parce que Dragomiloff en a décidé ainsi. Quel que soit le statut social de la victime – commissaire de police, banquier, syndicaliste, dame de la haute société – si Dragomiloff juge qu’elle est brutale, sans scrupule, briseur de grève, avide, le contrat est exécuté. Sinon, faute de preuves suffisantes, l’argent est remboursé au client, moins 10% pour couvrir les frais de gestion. Les affaires sont florissantes…

Un jour, un jeune homme pénètre dans le Bureau pour présenter une demande d’assassinat très singulière: il paie le prix du meurtre d’une personnalité publique très importante qu’il ne nomme pas expressément. La demande est acceptée, à condition bien entendu que la culpabilité de la cible soit avérée. Alors seulement le jeune homme révèle l’identité de la victime: Dragomiloff en personne. Le Bureau ne revenant jamais sur sa décision, Dragomiloff se voit contraint d’accepter la demande de son propre assassinat et, donc, d’enquêter sur sa conduite afin de décider, en toute conscience, si son élimination est socialement justifiée. Car la logique du Bureau des assassinats est si parfaitement conçue qu’elle ne peut être neutralisée que par la destruction de son créateur…

Près d’un siècle plus tard, l’idée de Jack London qu’un mécanisme social peut atteindre un tel degré de perfection dans son activité fanatique que seule l’élimination de ses créateurs permet de le détruire ne manque pas de réincarnations modernes. Bijou de suspense et d’humour grinçant, le roman est resté inachevé en 1916 (reconstitué et publié en 1963) mais le Bureau n’est plus vraiment imaginaire. Il peut avoir pignon sur rue, par exemple, être multinational, afficher fièrement sa raison sociale, se dissimuler derrière un écran d’innombrables actionnaires anonymes, revendiquer des assassinats ou des attentats barbares politiquement justifiés, protéger ses prédateurs sexuels ou financiers, ses mécanismes envahissent tous les domaines de l’activité humaine partout où le profit est possible, la purification souhaitée, le fanatisme affiché; il reste indifférent aux conséquences qu’il initie, aux vies qu’il écrase, aux écosystèmes qu’il détruit, insensible à l’élimination de tous ceux qu’il considère comme les fléaux de la société; il accumule le plus souvent les bénéfices en quantité illimitée sans égard pour les coûts qu’il engendre en terme de destruction et de vies, dès lors que son action est autoproclamée bénéfique à la société… Cette structure mercantile que nous avons élaborée comme moteur économique de notre société libérale, conçues pour atteindre son but à n’importe quel prix, abouti le plus souvent à des bénéfices dont nous sommes destinés à être progressivement exclus. En dernière instance, même les plus riches et les plus puissants ne survivront pas à l’épuisement qu’ils auront programmé. Alors, comme dans le roman de Jack London, ces systèmes, aussi perfectionnés soient-ils, se détruiront eux-mêmes par la liquidation inévitable de leurs créateurs. Mais ce qui est plus inquiétant encore dans toutes ces résonances contemporaines du Bureau des assassinats, c’est que chacun d’entre nous, soumis à l’enquête de Dragominoff, serait certainement – et le plus souvent à juste titre – déclaré socialement nuisible, donc justement éliminé…

Jack London exprimait en ces termes cette logique paradoxale de Dragomiloff dans laquelle pourtant tout le monde peut se reconnaître: «J’ai rencontré des gens que la brutalité des combats de boxe rendait fous d’indignation et qui, en même temps, étaient partie prenante dans le commerce d’aliments frelatés qui tuent chaque année plus de bébés que n’en a tué Hérode lui-même de ses mains sanglantes. Tel rédacteur, qui publiait des annonces vantant des spécialités pharmaceutiques et n’osait pas imprimer dans son journal la vérité sur lesdites spécialités de peur d’en perdre le budget publicitaire, m’a traité de démagogue crapuleux parce que je lui disais que son économie politique datait et que sa biologie était contemporaine de Pline…»

Le 22 novembre 1916, après un jour d’agonie, Jack London s’éteint dans sa luxueuse demeure californienne acquise grâce aux droits d’auteurs issus de l’édition capitaliste qu’il méprisait tant. Quelques mois plus tôt, il avait rendu sa carte au parti socialiste «à cause de son manque de combativité et de son désintérêt de la lutte des classes…»

 

 

13/06/2010

L'écriture ou la vie IV

Par Pierre Béguin

«J’ai écrit tant que je ne connaissais pas la vie; maintenant que j’en ai compris le sens, je n’ai plus rien à écrire»

dit Oscar Wilde. Et, de fait, il consacra les deux dernières années de sa vie à la paresse, à la contemplation, à l’inaction… et à l’absinthe.

De l’écriture à la vie donc…

Dans Bartleby et compagnie, Vila-Matas fait référence à Marcel Schwob, – conteur, essayiste, grand connaisseur et traducteur de la littérature anglaise (Shakespeare notamment), qui publia les premiers textes de Jarry – et à ses fameuses Vies imaginaires, création borgésienne avant la lettre, où l’érudition se mêle à la fiction pour composer un artifice esthétique achevé qui rivalise avec le réel. Parmi ces vies imaginaires, celle de Pétrone – un Pétrone fictif bien entendu, peu conforme à celui que nous décrit les livres d’histoire – qui, après avoir écrit seize récits inspirés de ses incursions dans les bas fonds de la cité, décide de vivre les histoires qu’il a inventées. En compagnie d’un esclave, Cyrus, déguisés, ils «quittèrent la cité et s’en furent par les chemins vivre les aventures inventées par Pétrone, qui renonça pour toujours à écrire à partir du moment même où il commença à vivre la vie qu’il avait imaginée». Oser vivre ce qu’on a écrit et, pour cela, cesser d’écrire. L’itinéraire est original…

chamfort[1].jpgIl en est de plus tragique qui mène de l’écriture au silence. Celui de Chamfort, par exemple, littérateur et académicien (certains voyaient en lui un successeur possible de Voltaire). Malgré un soutien financier, idéologique et littéraire absolu à la Révolution (il donne tout son argent à la cause et compose les vingt-six premiers Tableaux historiques de la Révolution française), il est dénoncé au Comité de sûreté générale par son subalterne au Cabinet des Estampes et incarcéré aux «Madelonnettes». Libéré, puis reconduit dans une maison d’arrêt, lui qui ne veut en aucun cas «satisfaire aux besoins de la nature en commun avec trente personnes» se rend dans son cabinet sous prétexte de se préparer, et se tire une balle dans la tête. La balle dévie, lui crève l’œil droit et lui brise le nez. Etonné de vivre encore, il se taillade férocement la gorge, le torse, les bras et les jambes à coups de rasoir et de couteau avant de s’effondrer en hurlant dans son sang… toujours vivant. Il succombe cinq mois plus tard dans d’atroces douleurs, laissant derrière lui des cartons entiers de petits carrés de papiers dont la plupart disparaîtront. Ceux qui ont pu être sauvés constituent les Produits de la civilisation perfectionnée, mieux connus sous le titre de Maximes et pensées, caractères et anecdotes, plus cyniques et presqu’aussi célèbres que les Maximes de La Rochefoucauld. Sur un de ces petits cartons, il s’était posé à lui-même cette question: «Pourquoi ne publiez-vous pas?» Voici les réponses que Vila-Matas a sélectionnées (je précise que je n’en ai trouvé nulle trace dans mon édition): «Parce que le public me paraît porté au comble du mauvais goût et au souci de dénigrer. Parce que nous nous exhortons à la tâche de la même façon qu’en nous penchant à la fenêtre nous espérons voir passer dans la rue singes et montreurs d’ours. Parce que j’ai peur de mourir sans avoir vécu. Parce que plus ma réputation littéraire s’évanouit, plus je suis heureux. Parce que je ne voudrais pas faire comme les gens de lettres, qui ressemblent à des ânes lorsqu’ils ruent et se battent devant leur mangeoire vide. Parce que le public ne s’intéresse qu’aux succès qu’il est capable d’apprécier». Personnellement, j’ajouterais à cette liste les deux pensées suivantes: «Un homme de lettres menait de front un poème et une affaire d’où dépendait sa fortune. On lui demandait comment allait son poème: "Demandez-moi plutôt, dit-il, comment va mon affaire (…) Avant d’être immortel, je veux savoir si je vivrai"», et «Le fameux Ben Johnson disait que tous ceux qui avaient pris les muses pour femmes étaient morts de faim, et que ceux qui les avaient prises pour maîtresses s’en étaient fort bien trouvés.» Quelque cent vingt ans plus tard, Jacques Vaché, compagnon de la première heure des surréalistes, concrétise de manière plus directe encore cet itinéraire de l’écriture au silence: «L’Art est une sottise» clamait-il avant d’absorber une trop forte dose d’opium.

Cette tentation du silence est forte et lancinante chez certains écrivains. On en trouve des signes même chez les plus prolixes. Comme dans ce passage de Les Indes noires de Jules Verne où l’on voit la jeune fille Nell, trouvée agonisante au fond d’une mine de charbon où elle était séquestrée depuis sa petite enfance, découvrir la magie de l’astre lunaire pour la première fois. Comme si son enthousiasme avait besoin de mots pour prendre forme et exister, les deux personnages masculins qui l’accompagnent se croient obliger de lui décrire ce qu’elle voit parfaitement par elle-même. L’un dans un langage exagérément lyrique et surchargé de métaphores – parodie des envolées lyrico romantiques lamartiniennes – l’autre dans un langage scientifique aussi condescendant que pédant, visant à expliquer la mécanique céleste – parodie du discours positiviste à la Homais. A la fin, Nell, qui les écoute à peine, perdue dans sa contemplation, s’exclame en s’agenouillant: «Mon Dieu! Que votre monde est beau!», comme pour signifier que la beauté est dans la chose elle-même, et non pas dans les mots qui servent à la décrire. Une manière de renvoyer la poésie (et la science) au silence. Et de lui préférer la vie, tout simplement. «Assez de mots, assez de phrases! ô vie réelle / Sans art et sans métaphores, sois à moi» écrivait Valery Larbaud contre Mallarmé, avant qu’une attaque d’hémiplégie ne le contraignît au fauteuil roulant et au silence pour ses vingt dernières années.

L’écriture ou la vie. L’écriture et la vie. La vie et l’écriture… Ce que j’ignorais encore à 25 ans en observant le ferry flanqué de l’inscription Manhattan Transfer traverser l’estuaire de l’Hudson, c’est qu’on ne choisit pas. Dans un sens ou dans un autre, agraphique, dilettante ou graphomane, besogneux, talentueux ou génial, on ne peut pas faire autrement. Tout simplement. Parmi les nombreuses explications déjà avancées pour justifier cette injonction intérieure (j’écris parce que…), celle de Jean Genêt me semble particulièrement judicieuse: «Je hasarde une explication: écrire, c’est le dernier recours quand on a trahi». L’écriture érigée au rang de réparation. Réparation rendue nécessaire par le sentiment coupable que peut éprouver l’écrivain, consciemment ou non, d’avoir abandonné sa classe sociale. Car écrire, c’est, d’une manière ou d’une autre, trahir son milieu, ses origines, ses parents. Écrivain, le grand bourgeois devient saltimbanque, l’enfant d’ouvrier un "Monsieur cultivé": «Je sens souvent la sourde inquiétude d’une sorte de trahison. Il y a si loin du monde où je suis né au monde où je vis désormais» écrit Jean Guéhenno dans Changer la vie (1961). Une problématique que l’écrivain transforme en matériau littéraire. D’où probablement ce thème récurrent de la mobilité sociale dont l’univers romanesque porte souvent la trace, quand il n’en est pas l’expression même. Jusqu’à envahir parfois tout l’espace fictionnel de manière obsessionnelle, comme dans l’œuvre d’Annie Ernaux: «Je suis certaine d’écrire depuis une déchirure entre deux mondes» déclare-t-elle dans une étude qui lui est consacrée (Annie Ernaux, une œuvre de l’entre-deux). L’écrivain se pardonnerait-il cette trahison que les autres, souvent, ne la lui pardonnent pas.

L’écriture ou la vie? Et si, finalement, tout était affaire de culpabilité?

30/05/2010

L'écriture ou la vie III

Par Pierre Béguin

Vivre d’abord, écrire ensuite donc. Car écrire vieux – pensais-je – devrait faciliter l’accès à la mort au moins autant qu’écrire jeune empêche l’accès à la vie. C’est ce que je décidai à 25 ans en observant, à New York, le ferry frappé sur son flanc des caractères exorbitants Manhattan Transfer traverser l’estuaire de l’Hudson. Un peu comme Monsieur-Tout-Le-Monde tendance bobo décide qu’il se mettra au golf lorsque l’âge et les limites de son corps lui interdiront toute autre activité sportive. Ou, plus flatteur, comme Joseph Conrad ou Hermann Melville, marins et aventuriers avant d’être écrivains…

EnriqueVila[1].jpgC’est précisément un personnage d’Hermann Melville, le scribe Bartleby (Bartleby the scrivener), l’anti aventurier par excellence, qui sert de symbole et de fil conducteur à l’excellent livre d’Enrique Vila-Matas Bartleby et compagnie, dont mon compère Alain Bagnoud a fait un compte-rendu dans blogres en mars dernier (ici). L’écrivain catalan dresse une liste aussi impressionnante que (presque) exhaustive des auteurs qui, après une entrée discrète ou fracassante dans le monde littéraire, ont renoncé à jamais à l’écriture pour diverses bonnes raisons ou prétextes fallacieux. Ecrire d’abord, vivre ensuite donc. Les trois exemples les plus représentatifs – parce que les plus radicaux – sont ceux de l’Américain Jerome David Salinger – qui publia quatre livres éblouissants entre 1951 (le fameux Catcher in the Rye) et 1963 avant d’observer 36 ans de silence et d’anonymat aussi absolus qu’obsessionnels – le Mexicain Juan Rulfo et, bien entendu, Arthur Rimbaud. Au point que ces trois auteurs sont devenus plus célèbres encore par leur silence que par leurs écrits. Arrêtons-nous un instant sur les cas exemplaires de Rimbaud et, surtout, de Juan Rulfo.

Rimbaud tout d’abord pour préciser que j’ai toujours éprouvé (j’éprouve toujours) quelques difficultés à adhérer vraiment à son œuvre. Rien à faire! Là où certains encensent leur sainteté, certains vers me paraissent artificiels. Et je n’eusse sans doute pas osé cet aveu sans la caution de Julien Gracq qui, à l’occasion du centenaire de Rimbaud, s’était élevé vigoureusement contre la stupide mythification du silence du poète. Vila-Matas (son narrateur) surenchérit fort opportunément : «Il se trouve par ailleurs que je suis le premier à démythifier toute cette sainteté insensée que l’on a si souvent attribuée à Rimbaud. Je ne puis oublier que celui qui disait "fumer surtout, boire des liqueurs fortes comme du métal bouillant" (une bien belle prise de position poétique) était ce même être mesquin qui, depuis l’Ethiopie, assurait : "Je ne bois que de l’eau, quinze francs par mois, tout est très cher. Je ne fume jamais."» Une précision qui exprime parfaitement ce sentiment d’artificialité que je ressens parfois à la lecture de Rimbaud. C’est peut-être ce qui arrive lorsqu’on écrit, malgré le génie d’Arthur, avant d’avoir vécu. Et peut-être ce qu’il ressentit lui-même tant son entreprise poétique, avant de devenir «la prairie à l’oubli livrée», contient sa propre condamnation et les traces de son futur silence. Le voyage dans les mots ne mène à rien. L’important est ailleurs, aux antipodes de ce qu’il appelle «l’histoire d’une de [ses] folies» qui l’amène à «trouver sacré le désordre de [son] esprit». Ainsi, loin d’une sacralisation de son silence, l’itinéraire de Rimbaud souligne davantage la désacralisation de son œuvre, voire de toute alchimie du verbe: «Ma vie serait toujours trop immense pour être dévouée à la force et à la beauté». Le paradoxe de celui qui énonce son futur silence, c’est bien que, pour se taire, il lui faut parler.

rulfo[1].jpgMoins original, moins tragique, le silence de Rulfo est tout autant mythifié. Un silence de trente ans durant lequel il retourne simplement à ses travaux d’archives à l’Institut National Indigéniste tout en s’adonnant à la photographie. Deux fulgurances seulement au milieu d’une vie à la Bartleby: à 36 ans, en 1953, il publie un recueil de nouvelles, El Llano en llamas (Le Llano en flammes), puis, deux ans plus tard, son chef-d’œuvre Pedro Paramo. Ensuite quelques scénarios tirés de son œuvre pour le cinéma, réunis plus tard sous le titre El Gallo de oro (le coq d’or), un roman annoncé qu’il n’écrira jamais (La Cordillera), et le mutisme définitif malgré la célébrité. Je me suis souvent demandé si son succès immédiat et fracassant n’était pas plus surprenant encore que son silence inexpliqué. El Llano en llamas le place d’emblée à la tête des lettres mexicaines avant que Pedro Paramo,«la plus haute expression jamais atteinte par le roman mexicain» est-il écrit au dos de mon édition espagnole –, ne consacre universellement sa notoriété. La diffusion de ce petit roman fut énorme, ses traductions multiples, son retentissement mondial. Et pourtant rien à mon sens – et surtout pas sa complexité et sa technique narrative révolutionnaire – ne le disposait au succès populaire. La structure éclatée, le désordre chronologique délibéré, la dislocation des séquences temporelles, la juxtaposition des anticipations et des analepses place le lecteur en danger permanent de se perdre dans un monde de fantasmes. Une situation inconfortable qui l’inciterait à abandonner très vite un récit dont il perd sans cesse le fil. Le texte se donne en fait comme une suite décousue de voix fantomatiques, sans identité (tous les personnages sont morts), par lesquelles le héros, Juan Preciado (et le lecteur avec lui), reconstitue l’histoire de son père Pedro Paramo, le cacique du village, dominateur et cruel, qui l’avait abandonné dans son enfance (Juan Rulfo est orphelin a huit ans). Davantage encore que les grandes références romanesques traitant du thème du caciquisme, comme Moi le Suprême de paraguayen Augusto Roa Bastos, de L’Etincelle (Gracias por el fuego) de l’uruguyen Mario Benedetti, de L’Automne du patriarche du colombien Garcia Marquez, tous pourtant de facture plus classique, Pedro Paramo incarne la référence absolue de tous les Citizen Kane latino-américains. L’énigme Juan Rulfo s’inscrit donc entre succès surprenant et mystérieux silence. Enrique Vila-Matas rappelle que, pour justifier son mutisme, Rulfo prétextait non seulement la mort de son oncle Celerino qui lui dictait ses histoires mais aussi les fumeurs de marihuana: «Aujourd’hui, disait-il, même les fumeurs de marihuana publient des livres. Vous ne trouvez pas qu’il sort plein de livres bizarres un peu partout? Eh bien moi j’ai préféré garder le silence». Plus loin, il évoque une fable de Monterroso, un ami de Rulfo, Le plus sage Renard, en guise d’explication: «Il y est question d’un Renard bien content d’avoir écrit deux livres à succès. Les années passent sans qu’il ne publie rien d’autre. Les gens commencent à chuchoter, à se demander ce qui se passe, et lorsqu’ils tombent sur lui dans les coktails, vont le voir pour lui dire qu’il devrait recommencer à publier. Mais j’en ai déjà publié deux, répond, lassé, le Renard. Justement, ils sont très bons, répondent-ils, et c’est pour ça que tu devrais en sortir un autre. Le Renard n’en dit rien, mais pense qu’en réalité ils espèrent le voir publier un mauvais livre. Mais, pas Renard pour rien, il s’en garde bien». Il faut parfois toute une œuvre pour qu’émerge enfin un chef-d’œuvre, souvent beaucoup de livres médiocres ou inutiles pour en faire un acceptable. Ceux qui ont le génie ou la chance d’atteindre immédiatement l’objectif auraient bien tort d’insister, autant pour eux que pour leurs lecteurs.

Ecrire et vivre. Pour le génie, peut-être…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

23/05/2010

L'écriture ou la vie II

Par Pierre Béguin

Semprun[1].jpgL’écriture ou la vie. C’est précisément le titre d’un livre de Jorge Semprun. Un livre qui pose de manière plus complexe que le simple rapport d’exclusion les liens entre vie et écriture. Parce que ces liens se tissent non pas dans le cadre normé du confort bourgeois mais dans une douloureuse expérience des limites. Etudiant, jeune poète, habitué des cercles intellectuels parisiens, Jorge Semprun est déporté à Buchenwald où il va vivre sa mort avant sa libération par les troupes du Général Patton le 11 avril 1945. A son retour, il est convaincu que seule l’écriture lui permettrait d’exorciser cette expérience de la mort, de le ramener à la vie, à sa vie qu’on lui a volée. Toute expérience des limites impose à notre conscience la nécessité de sauver de l’oubli ces moments tragiques afin qu’ils ne se dissolvent pas dans l’informe ou qu’ils ne glissent dans l’indifférence absolue. Dans La Trêve, Primo Levi prétendait déjà que si ses compagnons de camp de concentration s’accrochaient fermement à la vie, ce n’était pas tant par instinct de survie que par une volonté, ou plutôt une nécessité, de raconter leur expérience afin qu’elle ne se répète pas, ou tout simplement qu’elle ne sombre pas dans l’informe ou l’oubli. Vivre pour raconter donc –Vivir para contarla selon le titre des mémoires de Garcia Marquez. Et la seule façon d’y parvenir est de donner sens à la souffrance en la fixant par l’écriture. Ecrire pour revenir à la vie. Mais Semprun va très vite s’apercevoir que, loin de le ramener à la vie, loin d’exorciser la mort, l’écriture le renvoie au sentiment de la mort, à cet épuisement physique de tout désir, à cette tristesse de son propre corps, à ce désarroi charnel qui le rend inhabitable à lui-même. Raconter cette expérience des limites, loin de le libérer, l’enferme plus douloureusement encore dans ses souvenirs concentrationnaires. Seuls un silence de mort ou une écriture qui se confondrait avec un cri venant du fond des entrailles pourraient exprimer sa souffrance. Tout l’enjeu du texte est alors de montrer par quelles interrogations, par quel cheminement, l’auteur parviendra à s’arracher à ce cercle vicieux: «Tout recommencerait tant que je serais vivant, tant que je serais tenté d’écrire. Le bonheur de l’écriture, je commençais à le savoir, n’effaçait jamais ce malheur de la mémoire. Bien au contraire: il l’aiguisait, le creusait, le ravivait. Il le rendait insupportable. Seul l’oubli pourrait me sauver». Et plus loin: «Je ne puis vivre qu’en assumant cette mort par l’écriture, mais l’écriture me ramène à la mort, m’y enferme, m’y asphyxie, m’interdit littéralement de vivre.» Dévoré par cette double nécessité contradictoire, celle d’oublier et celle de ne rien oublier, Semprun pense au suicide comme ultime solution: «J’avais la certitude d’en arriver à un point ultime, où il me faudrait prendre acte de mon échec. Non pas parce que je ne parvenais pas à écrire: parce que je ne parvenais pas à survivre à l’écriture, plutôt. Seul un suicide pourrait signer, mettre fin volontairement à ce travail de deuil inachevé, interminable.» Il comprend alors que, si elle n’est pas impérativement précédée d’un retour à la vie, c’est-à-dire à une forme d’insouciance, l’écriture n’est qu’un refus détourné, masqué, du désir de vivre. D’abord l’oubli, d’abord le silence bruissant de la vie contre le langage meurtrier de l’écriture. Une femme et un objet inattendu, le parapluie de Bakounine, permettent la transition. Ensuite seulement peut commencer le long travail d’ascèse par lequel l’écrivain se déprend de lui-même tout en prenant sur lui-même, par lequel l’œuvre peut remplir sa véritable fonction: non pas accoucher de la douleur comme une simple catharsis, mais mettre au monde cet autre que l’écrivain aura reconnu et qu’au fond il a toujours été. Car c’est bien l’œuvre qui accouche de l’auteur et non l’inverse.

Vivre et écrire donc. Succcessivement.

11/05/2010

"genre!"


PAR ANTONIN MOERI

 

 

 

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Vous avez tous constaté, en ce début de XXIe siècle, une prolifération dans le discours de termes, expressions, mots tronqués, anglicismes et barbarismes qui confèrent à la langue française (langue dite de la clarté) une étrange opacité. Ainsi l’autre jour étais-je assis dans le train Genève-Lausanne, à côté et en face de deux individus genre djeuns. L’un avait un beau visage blanc dont les traits fins étaient ombrés par une barbe de trois jours. Ses yeux bleus roulaient dans leur orbite avec une sidérante rapidité. Le djeun se tortillait gracieusement sur son siège pour accompagner le rythme de ses phrases. Il prêtait une oreille attentive aux propos de son vis-à-vis qui fréquentait dans le secteur une école d’art et qui donnait à ses considérations un ton légèrement plaintif: manque de fric, absence de lieux conviviaux genre bar à poudre abordable, égoïsme des huiles du temple de l’art.

Tendant une oreille distraite, je fus surpris d’entendre dans leur bouche des rafales de juste pas possible, énorme, la totale et autres y a pas photo. Me suis adonné à un petit jeu: compter les occurrences du mot genre: soirée genre barbecue, article genre trois cents pages, copine genre gonzesse ou même le mot «genre» tout seul dont la signification m’échappait totalement. Entre Genève et Lausanne, visage pâle articula vingt fois cette syllabe et son vis-à-vis vingt-huit. Cette accumulation ne provoqua un début de nausée ni chez l’un ni chez l’autre jeune homme. Me suis demandé si la prolifération de cette syllabe au sens nébuleux contribuait à enrichir la langue de Diderot.

C’est la lecture d’un magnifique petit livre signé Jean-Loup Chiflet qui a, une fois de plus, aiguisé mon attention sur quelques particularités du sabir contemporain. Nous avions pris l’habitude depuis quelques années, ma fille et moi, de noter dans un carnet à spirales les mots ou expressions que nous entendions à la plage, à l’hôtel, dans le tram, dans la rue et, surtout, devant la télé. Nous avions joyeusement noté booster, bisou, à plus, t’es où, y a pas photo, formater, limite et j’en passe. Tous ces «mots flous, vagues, creux et inutiles qui polluent, irritent, agacent notre langue au quotidien», on les retrouve chez J-C Chiflet qui les a répertoriés avec humour et commentés avec malice. C’est dans une collection dirigée par Philippe Delerm (oui, oui, le père du chanteur de variétés) que ce magnifique petit livre est paru en novembre 2009.

 

 

Jean-Loup Chiflet: 99 mots et expressions à foutre à la poubelle, Points 2009