09/05/2010

L'écriture ou la vie I

Par Pierre Béguin

butor[1].jpgJe ne devais guère avoir plus de 20 ans quand j’ai lu L’Emploi du temps de Michel Butor. Un passage a marqué ma relation avec l’écriture. On se souvient que le roman met en scène un personnage – Jacques Revel – fraîchement arrivé dans une ville imaginaire (Bleston) où il est chargé de la correspondance avec la France aux établissements Matthews & Sons. Envahi d’un insidieux malaise, et pour lever la gêne qui l’absorbe, il se met à retracer son parcours en consignant tous les événements vécus. Mais rédiger dans leurs détails ces différents épisodes, et surtout ceux qui lui ont paru sur le moment insignifiants mais dont il soupçonne par là-même l’importance a posteriori, lui prend du temps. Beaucoup de temps. Si bien que, pendant qu’il court vainement après le passé, le présent lui échappe. La vie se poursuit sans lui, hors de son espace temps rédactionnel. Ainsi, sa voisine, dont il est amoureux, s’en va avec un type qui, lui, ne passe pas son temps à consigner son emploi du temps.

Pour mes 20 ans, cette séquence avait quelque chose d’insupportable: quoi que l’écriture nous fasse gagner, rien ne justifie qu’elle nous fasse perdre une femme, une aventure, une rencontre. Vivre ou écrire, il fallait choisir au moment où je venais de terminer un premier roman, raté qui plus est. J’ai hésité encore pendant cinq ans. Le choix s’est opéré tout seul alors que j’observais, à New York, le ferry, frappé sur ses flancs de l’inscription Manhattan Transfer, traverser l’estuaire de l’Hudson. J’entamai alors 14 mois de «bourlingage» qui devaient me mener de la Californie à l’Argentine et j’avais décidé de tenir quotidiennement un journal de bord. La toute première phrase de ce journal, précisément, décrivait le ferry en train de traverser l’estuaire. Je réalisai tout à coup que, non seulement le fait d’écrire mes impressions de New York m’empêchait de vivre la réalité new yorkaise, mais surtout que ce que je choisissais de consigner dans mon journal m’était entièrement dicté par mes références littéraires. Si mon regard avait accroché l’inscription Manhattan Transfer et non autre chose, c’était uniquement en souvenir du roman de John Dos Passos. Une cure s’imposait! Il me fallait de toute urgence, pour vivre mon voyage, désintoxiquer mon regard de toutes références littéraires. Quelque chose d’autre existait auquel la lecture et l’écriture m’empêchaient de goûter, voire de comprendre (on se souviendra à ce propos de la célèbre note de Louis XVI dans son journal le jour de la prise de la Bastille: «Rien»). Mon journal de bord s’est donc arrêté à sa première phrase décrivant le ferry sur l’Hudson river. Alors, résolument inscrit dans l’instant, entièrement disponible à l’aventure et aux aventures, j’ai vécu intensément mes pérégrinations… et les quinze années qui les ont suivies, loin de toute velléité d’écriture. Depuis, et pour ces raisons même, toutes mes tentatives de tenir un journal ont très vite tourné à l’échec retentissant.

Ces souvenirs remontent à ma conscience en lisant le titre du livre que je viens de placer sur ma table de chevet: le premier tome des mémoires de Gabriel Garcia Marquez (paru en 2002) Vivir para contarla. Un titre qui définit une posture radicale de l’écrivain par laquelle il fait de sa vie un moyen subordonné à un objectif absolu et impérialiste. La vie est strictement réduite au service de l’écriture, l’œuvre devenant l’unique justification d’un itinéraire entièrement déterminé par sa finalité. Comme le précise le romancier Edouard, miroir de Gide, dans les Faux-Monnayeurs, à propos de son journal: «Il ne m’arrive rien que je n’y verse, et que je ne veuille y faire entrer: ce que je vois, ce que je sais, tout ce que m’apprend la vie des autres et la mienne…» De là à ne vivre que ce qui peut-être utile au projet littéraire et à occulter tout le reste… Comme ces professionnels de l’écriture dont la vie se résume et se consume dans l’écriture même et qui n’ont d’autre biographie que celle de leurs textes. Non merci!

Flaubert donnait comme condition à l’entrée en écriture – «cette marotte» disait-il – qu’il fallait être «aussi mort que possible». Sous-entendu aussi mort que possible à l’existence, pour le moins l’existence bourgeoise avec son cortège d’étapes obligées (mariage, enfants, profession, etc.). Vivre ou écrire. Et si j’ai toujours manifesté une préférence pour les auteurs qui essayent – vainement – de réconcilier vie et écriture, je dois bien admettre que c’est dans ce renoncement, cette ascèse qu’est fondamentalement l’acte d’écrire, que l’écrivain est contraint de chercher le bonheur diabolique et le malheur rayonnant qui lui sont consubstantiels.

A suivre

 

 

 

 

25/04/2010

Je tue donc je suis

Par Pierre Béguin

 

poveda2[1].jpgEn automne dernier sortait sur les écrans l’extraordinaire documentaire La Vida Loca de Christian Poveda, journaliste franco-espagnol assassiné au Salvador en septembre 2009, victime de son œuvre.

L’auteur a enquêté plus de deux ans sur les Maras, ces gangs qui sèment la terreur en Amérique centrale et dont on trouve des traces jusqu’au Canada (et même maintenant en Espagne prétendent certains). Trafic en tout genre (armes, drogues, prostitution), kidnappings, cambriolages, rackets, meurtres, le marero (membre d’une Mara, de l’argot marabunta qui désigne en Amérique centrale des colonies de fourmis rouges terriblement voraces), dont l’âge oscille entre 8 et 30 ans, ne se réclame d’aucun idéal politique, religieux, idéologique ou racial, si ce n’est le culte de l’ultra violence. Allié au sentiment d’appartenance collectif, l’acte de tuer devient un véritable mécanisme identitaire. Je tue donc je suis. Le marero ne se conçoit lui-même qu’en tuant ou en étant tué, et il ne vit que dans cette perspective. Tout autre sentiment est identifié à de la faiblesse: «Ils n’avaient pas de couilles, ils nous ont laissé la vie sauve alors qu’ils avaient des flingues et pas nous». Ce radicalisme a peut-être coûté la vie à l’auteur du documentaire. Pour avoir aussi rappelé que les mareros sont des jeunes abandonnés, désœuvrés, désabusés par la vie et, d’une certaine manière, victimes de la désocialisation libérale et de la déstructuration familiale, Christian Poveda leur aurait restitué une forme d’humanité qui aurait pu attenter à leur réputation de caïds impitoyables, seul gage de leur identité et de leur survie face aux autres gangs.

vallejo[1].JPGCe documentaire m’a renvoyé au sublime roman La Vierge des tueurs, de l’écrivain colombien Fernando Vallejo. Sorte de randonnée mortelle, dans une ville de Medellin hallucinée, d’un homosexuel et d’un jeune sicaire qui sème les cadavres sur son passage avant d’être fatalement tué à son tour. Medellin – connue en Colombie sous le nom de Metrallo (par allusion à mitraillette)– où la mort est ce qu’il y a de moins chère, de plus commun, où l’on pouvait voir sur les hauteurs surplombant un ravin et quelques bananiers desséchés l’écriteau «INTERDIT DE JETER DES CADAVRES», Medellin, que l’auteur décrit d’une prose rapide comme une rafale de mitraillette et extraordinairement évocatrice de certaines villes actuelles, voire prophétique des villes du futur: «Les trottoirs? Envahis par les étalages de camelote qui bloquaient le passage. Les téléphones publics? Démolis. Le centre? Dévasté. L’Université? Démantelée. Ses murs? Profanés par des proclamations haineuses «revendiquant» les droits du «peuple». Partout le vandalisme et la horde humaine: des gens, toujours des gens, encore plus de gens, et comme si nous n’étions pas assez, de temps en temps une bonne femme enceinte, une de ces putes de chiennes pondeuses qui pullulent dans tous les coins avec leur panse impudique dans l’impunité la plus monstrueuse. C’était la populace envahissant tout, détruisant tout, cochonnant tout avec sa misère crapuleuse. «Place, racaille puante!», Medellin donc se transforme en un monde de morts qui reflète clairement une des fins possibles de notre espèce. Car la loi de Medellin sera bientôt celle de notre monde, prophétise l’auteur: «Ni à Sodome ni à Gomorrhe ni à Medellin ni en Colombie il n’y a d’innocents; ici tout ce qui existe est coupable, et s’il se reproduit d’autant plus. Les pauvres fabriquent encore plus de pauvres, la misère plus de misère, et plus il y a de misère plus il y a d’assassins, et plus il y a d’assassins plus il y a de morts. C’est la loi de Medellin, qui régira dorénavant la planète Terre. Prenez-en note.» Ce que prédisait déjà Georges Bernanos de la pauvreté au siècle dernier. Certaines villes, comme Saõ Paulo, ont d’ailleurs déjà troqué leurs ghettos de pauvres contre des ghettos de riches.  

Une amie colombienne revenant d’un séjour à Medellin, dont elle est originaire, me signale avec fierté que sa ville a bien changé depuis quelques années. J’en prends acte. Mais je crains qu’entre temps Metrallo n’ait assuré sa descendance, aidé par la rapacité mais aussi l’angélisme et la naïveté occidentale. Comme le souligne  ce passage du documentaire de Christian Poveda où l’on voit une boulangerie confiée à l’entière responsabilité d’une Mara… sous le parrainage d’une ONG.

 

 

21/03/2010

Politique et argumentation II

Par Pierre Béguin

Ma note de la semaine dernière sur le statut de l’argumentation resterait incomplète si je ne précisais que, dans tout contexte argumentatif, interviennent trois types de données appartenant à ce qu’on pourrait appeler une macrostructure: les données égalitaires, les données psychologiques et les données légitimes. Ces données influent invariablement sur toute personne, émetteur ou récepteur, en situation d’argumentation, dans sa capacité à convaincre ou à être convaincu, et elles ont probablement bien plus de poids que l’argumentation elle-même.

- Les données égalitaires posent, notamment, le problème de la frontière entre l’argumentatif et le coercitif: quelle est l’influence du rapport de force – et à partir de quel moment est-il déterminant – dans l’interaction émetteur récepteur? Lors d’une votation l’année dernière, par exemple, le Conseil d’Etat a clairement outrepassé ses droits et utilisé le rapport de force pour verser du côté du coercitif, d’où l’annulation logique de la votation.

- Les données psychologiques renvoient à la représentation de soi et à son aptitude à argumenter? A ce niveau, sont à prendre en compte également toutes les interactions extra langagières: par exemple, la gestualité ou l’habillement, comme porter une cravate ou non, etc. En général, la droite joue davantage sur ce registre que la gauche. Révélateur…

- Les données légitimes renvoient au statut du débatteur, à sa légitimité ou son illégitimité d’argumenter? Une même argumentation, selon qu’elle est produite en situation de conférencier ou de simple convive à un repas, n’aura pas le même poids; ou en situation d’élu politique ou de simple citoyen). Les élus ou les partis usent, ou abusent parfois, de cette légitimité pour imposer leur point de vue. D’où quelques rebuffades du «bon peuple» qui n’aime guère qu’on l’infantilise. Les élus à l’exécutif, du moins, ne devraient-ils pas rester neutres, ne serait-ce que par stratégie?

Plus important encore, toute argumentation nécessite la construction de prémisses, une sorte de socle sur lequel on élève l’argument, une base partagée et admise par les intervenants, et s’exprimant par des connecteurs du type étant donnée que, vu que, etc. Ce sont parfois des postulats, mais le plus souvent, même si on peine à l’admettre, ce sont surtout des croyances partagées, des ignorances communes, des vanités ou des intérêts activés ou ménagés, voire des frustrations ou des compensations inavouables; bref, ces prémisses sont surtout d’ordre affectif et irrationnel. Il ne faut donc jamais perdre de vue que tout argument, aussi construit, rationnel, objectif soit-il, repose sur un socle instinctif, irrationnel, subjectif, qui le contamine irrévocablement. En politique comme ailleurs, l’argument pur n’existe pas. Le ridicule commence lorsqu’on feint d’ignorer cette évidence. A ce niveau, le libéral, en général, n’a pas d’égal. La capacité de refoulement aurait-elle une couleur politique?

Enfin, à l’un comme à l’autre bout de la chaîne argumentative, toute argumentation pose, dans ce qu’on appelle la visée perlocutoire (les intentions avouées et cachées), le problème de la sincérité du locuteur (que vise-t-il exactement? l’intention est-elle contenue dans l’argument? se cache-t-elle sous une fausse intention?) et de l’enjeu pragmatique (que fait le récepteur de cette argumentation, même dans le cas où il est convaincu?) Pour revenir à l’exemple des Fables, dans Le Corbeau et le Renard, la thèse de l’argumentation est: le corbeau a une belle voix; la conclusion: il doit l’utiliser; mais la visée perlocutoire est le fromage. Traduction dans le langage libéral aux dernières votations: la thèse de l’argumentation est de sauver le deuxième pilier; la conclusion: abaisser le taux de conversion; mais la visée perlocutoire est avant tout de permettre aux assurances de se renflouer après le marasme qu’elles ont elles-mêmes contribué à déclencher. Lorsque la thèse ne correspond pas à la visée perlocutoire, il y a insincérité du locuteur. Quel politicien inscrit cette visée au centre même de son argumentaire? Le pourrait-il d’ailleurs, tant la politique implique, de fait, l’insincérité comme gage d’efficacité. A ce petit jeu, autant au niveau des prémisses que de la visée perlocutoire, les libéraux m’ont toujours semblé les pires. Et pourtant, la concurrence ne manque pas. Opinion toute personnelle, je le conçois, et d’une affreuse subjectivité (rien à faire pourtant, c’est viscéral! Promis Docteur, j’y réfléchirai!) De là ma défiance, voire dans certains cas mon absence de considération, pour leurs représentants ou élus politiques (et non pas, au fond, pour des raisons idéologiques; à ce niveau, je suis résolument pragmatique dans les limites du cadre républicain; et si, parfois, je ne sais pas pour qui je vote, je sais toujours contre qui). Sur la récente question de la baisse du taux de conversion du deuxième pilier, nos amis les libéraux ont atteint l’odieux. Ou, pour dire les choses encore plus directement, ils se sont ouvertement foutus de notre gueule! A leurs dépens. Quand je disais que «le bon peuple» n’aime guère qu’on l’infantilise…

16/03/2010

BANAL???

art_violence_scolaire.jpg

 

Par Antonin Moeri

 

 

Une prof m’a invité à passer la soirée chez elle. Appartement coquet dans la vieille ville. Masques du Burundi. Lectrice de Spinoza, cette femme ne boit que du lait et collectionne les vieilles lampes. Elle m’a demandé si je connaissais le sens du mot « banal ». Euh…, dis-je fort embarrassé, je crois que ce mot veut dire sans personnalité. Oui, dit-elle, mais au Moyen-Âge il qualifiait une personne soumise au droit d’usage fixé par le seigneur. Puis, le terme a qualifié une personne qui se met à la disposition de tout le monde. De nos jours, l’adjectif est passé au sens figuré que tu viens de mentionner. Elle évoque alors une collègue à voix douce qui parle de ses élèves sur un ton administrativo-procédurier. Elle me dit qu’elle la trouve insignifiante et qu’elle correspond à ce qu’on attend actuellement des profs : personnages interchangeables qui s’expriment par clichés et qui, pour toute défense, invoquent le devoir d’obéissance au système, des gens qui craignent les parents d’élèves et qui, au nom du Bien, sont prêts à tout : contrôle, intimidation, délation. Je sentais une sorte de dépit dans les propos de cette femme qui préfère parler aux délinquants de toutes sortes. Alors seulement, dit-elle, j’ai le sentiment d’avoir en face de moi des êtres humains. Elle raconte qu’un jour de fête (désormais obligatoire pour tout le monde), elle voit des ados se rassembler. Un jeune mec au crâne rasé, canette de bière à la main, dit à un employé qui veut lui interdire l’accès à l’établissement : « Me touche pas, merdeux, ou je te pète la gueule. » Le garçon sent l’alcool à distance. Son frère est en tôle mais lui, il vient d’en sortir, il a braqué une vieille dame en Suisse allemande. Voyant sa collègue à voix douce courir au secrétariat, la lectrice de Spinoza continue de parler calmement avec le crâne rasé. « Z’êtes la seule avec qui j’accepte de causer, z’êtes une meuf bien, vous, au moins ». Deux flics de proximité se présentent, une splendide demoiselle aux gestes souples et un jeune moustachu avenant. Ils l’emmènent au poste, le crâne rasé qui a terminé sa bière en gloussant des insanités. Ils lui feront remplir un formulaire, le laisseront dans une cellule cuver son « vin ». Après quoi, il retrouvera la rue et les lois qui régissent le macadam. La lectrice de Spinoza m’a demandé quel comportement d’adulte eût le mieux convenu à cette situation pour ne pas relever du « banal ». Je ne voyais pas ce qu’elle voulait dire. Je lui ai suggéré de travailler dans un centre pour ados récalcitrants. Elle m’a dit qu’elle n’était pas formée pour ça. J’ai dit que je la comprenais. Elle m’a offert un verre de lait froid. Je lui ai caressé une épaule. La face illuminée par le plus beau sourire, elle accepta ma caresse.

14/03/2010

Politique et argumentation I

Par Pierre Béguin

On argumente beaucoup dans les tragédies de Racine (ou plutôt, on plaide, surtout contre Dieu). On argumente beaucoup dans les comédies de Molière. Mais c’est surtout dans les Fables qu’on trouve le tableau le plus complet du statut de l’argumentation. J’y pensais récemment lors des débats sur la baisse du taux de conversion du IIe pilier. Car on argumente beaucoup dans nos sphères politiques. Jusqu’à l’absurde. Surtout quand deux camps radicalement opposés se déchirent en s’appuyant sur le même argument, ou – devrais-je préciser – sur les mêmes peurs. Mais est-ce encore de l’argumentation? Oui, si l’on appelle argumentation toute conduite humaine, individuelle ou collective, produisant un discours dans le but de modifier les dispositions ou le comportement d’un récepteur singulier ou pluriel. Les Fables de la Fontaine posant donc clairement toutes les données du statut de l’argumentation jusque dans ses contradictions, nous pouvons y relever un certain nombre de principes dont semblent s’être emparés nos politiciens:

1. L’argumentation est toujours l’arme du faible. Le plus faible – ou celui qui se trouve en situation de faiblesse – a recours à la parole parce que sa force n’est pas suffisante (une seule exception: le Loup et l’Agneau, mais pouvons-nous considérer comme argumentation la maladresse et la mauvaise foi évidente du loup dont l’objectif est de museler sa conscience de prédateur). La parole reste donc essentiellement un substitut à un comportement de force, quand elle ne correspond pas uniquement à un projet de ruse. Le fort – ou celui qui se trouve en situation de force (cf. Le Lion et le Rat) – n’argumente pas, il impose ses désirs ou ses instincts. Le cadre démocratique a précisément pour fonction de gommer cette donnée naturelle. Mais elle ne l’efface pas complètement. Lorsque l’argumentation correspond à une donné inégalitaire – ce qui est presque toujours le cas – le coercitif l’emporte systématiquement sur l’argumentatif. Ainsi crie-t-on haro sur le baudet non pas parce que l’âne est le plus coupable – il ne l’est pas – mais simplement parce qu’il est le plus faible (Les Animaux malades de la peste). Dans sa tourmente économique et diplomatique actuelle, par exemple, la Suisse en sait quelque chose. Au niveau national ou cantonal, les médecins, sous la puissance du lobby des assurances, commencent à le comprendre, comme l’ont compris les enseignants dans les années 90.

2. Un argument pertinent n’est jamais efficace. Ou s’il l’est, il ne s’impose pas par sa cohérence. L’agneau raisonne de manière parfaitement cohérente et imparable; pourtant, le loup le mange «sans autre forme de procès». Lorsque la situation est inégale – ce qui, je le répète, est presque toujours le cas –, et qu’elle correspond à une situation de vie ou de mort (au propre comme au figuré), une argumentation pertinente, visant l’intellect et non l’affect, est sans effet sur le comportement du destinataire.

3. Un argument inepte peut être efficace. Le cerf, sur le point d’être condamné à mort par le lion (Les Obsèques de la lionne), se sort à son avantage du péril par une argumentation totalement loufoque, sans cohérence ni pertinence rationnelle, mais qui a parfaitement cerné les postulats – disons plutôt les croyances – et la vanité du lion. Il n’y a donc aucun lien de causalité directe entre la pertinence interne – ou la non pertinence – d’un argument et son efficacité – ou son inefficacité. Les débats politiques en sont une parfaite illustration.

4. Le plus souvent, le «parler vrai» est non seulement inefficace mais il peut être dangereux. Tout simplement parce que, comme le dit Céline, «la vérité c’est pas mangeable». Le cerf pourrait-il dire au lion en deuil que, s’il ne pleure pas la mort de la lionne à ses obsèques, contrairement à tous les courtisans hypocrites, c’est parce qu’elle a fait tuer sa femme? Le cygne pourrait-il expliquer au cuisinier sur le point de l’égorger que, s’il le confond avec un oiseau, c’est parce qu’il est complètement saoul et idiot (Le Cygne et le cuisinier)? La vérité n’étant pas acceptable, il faut mentir. Puisqu’il faut mentir, autant que le mensonge soit le plus agréable. Et tout mensonge n’est agréable que s’il touche la vanité et les intérêts du destinataire. Nos politiciens ont adopté ce raisonnement; dès lors, prenant résolument le contrepied de cette affirmation de Camus dans L’Homme révolté: «Nous n’avons pas besoin d’espoir, nous n’avons besoin que de vérité», ils semblent adopter cette maxime: «Le citoyen n’a pas besoin de vérité, il a besoin d’espoir». Il en va de leur réélection.

5. Un argument est donc efficace s’il réunit les conditions suivantes:

a) Il n’est pas sincère.

b) Il joue sur l’affectif (par exemple les peurs) davantage que sur l’intellect.

c) Il parvient à cerner les postulats, les croyances ou les attentes du destinataire.

d) Il vise la vanité ou les intérêts du destinataire.

En ce sens, il s’apparente au discours publicitaire dont il retient les caractéristiques essentielles (le Renard ferait un bon publicitaire). Les politiciens actuels ont parfaitement intégré ces données et calqué en conséquence leur argumentaire sur ce modèle. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si l’on trouve de célèbres publicitaires reconvertis en conseillers politiques. Le politicien est devenu un produit de marketing qu’on vend comme on fait la promotion d’un film ou d’une lame de rasoir. Une votation itou, quel qu’en soit l’objet. A la télévision, nombreuses sont les émissions qui mélangent allégrement politique et variété.

Le statut de l’argumentation dans les Fables met donc en évidence une vérité élémentaire: dans un monde mené par l’instinct (l’intérêt et la vanité sont les instincts les plus répandus), où les seuls rapports sont les rapports de force, le cas échéant de ruse, où la seule raison est la raison du plus fort, le rationnel, le raisonnement, reste l’arme du faible, et une arme complètement inefficace tant qu’elle se veut sincère. La parole vraie est non seulement sans effet, elle est avant tout dangereuse lorsque le mensonge est une nécessité absolue pour survivre. Donc, puisqu’il faut mentir, autant que le mensonge soit agréable au destinataire (jugez de la stratégie suisse dans le conflit avec la Lybie à l’aune de ce raisonnement!) Dans les Fables, la seule argumentation efficace est, soit celle qui s’apparente à un beau mensonge qui aurait cerné les caractéristiques du destinataire (c’est-à-dire le discours publicitaire et son avatar, le discours politique), soit une «argumentation» de type extra langagière comme le chant du cygne au cuisinier qui aurait remplacé la parole par un comportement ou une production de pure séduction. En ce sens, le «parler doux» est bien plus efficace que le «parler vrai». Les politiciens qui se «peopolisent» ou qui ouvrent de plus en plus leur cour aux artistes et aux chanteurs l’ont bien compris. Bientôt, le concert remplacera la campagne politique, la chanson se substituera au débat. Le pire, c’est qu’on y gagnera. Après tout, puisqu’ils doivent mentir, autant qu’ils nous fassent rire. Et en Suisse, à ce niveau, nous sommes particulièrement mal servis…

 

09/03/2010

PSYCHOSE ??

Par Antonin Moeri




1603-3-psychose.jpg




Imaginons une chambre à coucher, un bébé dans un berceau entouré de deux femmes (la grand-mère et la mère nommée Phyllis) et de trois fillettes (Alice, Carol et Clara). Tout ce petit monde s’excite autour du nouveau-né. On lui chatouille le menton, on lui pose un baiser sur le front, on lui caresse un bras, on se demande à qui il ressemble. De qui a-t-il hérité le nez, les lèvres, les yeux, les petites mains si fines? Clara affirme qu’il ressemble à papa. Mais alors, à qui ressemble papa? Alice prétend que papa ne ressemble à personne. Les larmes aux yeux, la mère dit: “Mais il faut bien qu’il ressemble à quelqu’un”. Phyllis et ses trois filles se retournent pour regarder le géniteur attablé à la cuisine, qui leur présente un visage exsangue, dépourvu de toute expression.
C’est une des nouvelles les plus énigmatiques de Carver. Le père ne participe pas à la joie de la famille. Aurait-il de graves soucis? Ne désirait-il pas ce quatrième enfant? Et pourquoi la mère se met-elle à sangloter lorsqu’on évoque la présence de son mari? Serait-il alcoolique? Au chômage? Malade? Il a pourtant repeint le berceau de frais. Pourquoi ne vient-il pas s’amuser avec le bébé? Et pourquoi la mère s’étonne-t-elle que son enfant soit en si bonne santé?
Un petit détour par Google s’impose. On y apprend que Phyllis est le nom d’un personnage légendaire. Il s’agit d’une femme qui se fige, à un moment donné, devant l’immensité de la mer. L’attirance est trop forte. Un abîme insondable s’ouvre à ses pieds et Phyllis entre dans un état catatonique. L’état d’inertie motrice et psychique du personnage de Carver est suggéré, et le prénom qu’il lui attribue permet de mieux comprendre le sens de cette scène. Imaginons un père exsangue fixé dans son univers et une mère figée au bord de l’abîme, incapables tous deux de reconnaître le caractère morbide de leur syndrome. Peut-être une manière de mettre en scène un cas de psychose?

07/03/2010

Mafia rouge

Par Pierre Béguin

La Panaméricapreuve[1].jpgine, au carrefour de la route de Matamoros, quelque part en Amérique latine.

Un camion transportant des produits congelés au logo d’une multinationale européenne ne peut éviter une voiture dont la conductrice n’a pas respecté le stop. Devant l’attroupement qui se forme inévitablement, le chauffeur du camion, pourtant dans son bon droit, propose spontanément un arrangement à l’amiable plutôt curieux: il paie lui-même les dégâts si la conductrice étourdie renonce à appeler la police. Cette dernière, un peu étonnée, refuse, alléguant être au bénéfice d’une assurance qui nécessite le témoignage d’un policier pour s’activer. Alors, à la grande stupeur des badauds par l’accident alléchés, le chauffeur monte dans son camion, s’empare d’une arme et se tire une balle dans la tête…

Le geste reste inexplicable jusqu’à ce que la police, arrivée sur les lieux du drame, ouvre le compartiment frigorifique du camion et découvre 10 cadavres d’enfants vidés de leurs organes.

Les autorités n’ont pas communiqué le fait divers à la presse, peut-être pour éviter un mouvement de panique, précise la personne qui, sur le net, rapporte ce drame en espagnol. Cette anecdote atroce, tragique, mais qui ferait un excellent incipit de roman ou de film, me renvoie exactement dix-huit ans en arrière.

1992. Je réside alors pour plusieurs mois à Barranquilla, en Colombie. A l’époque du carnaval, cette ville côtière plutôt paisible, où Garcia Marquez a fait ses premiers pas de journaliste, est brusquement secouée par un énorme scandale: des dizaines de cadavres vidés de leurs organes sont retrouvés dans la morgue de la faculté de médecine de la mal nommée Université Libre. Les victimes sont principalement des cartoneros – des sans-papiers vivant du recyclage. L’enquête met à jour un énorme trafic d’organes à l’échelon international, impliquant mafieux, médecins, policiers, avocats et, probablement, politiciens. Très vite, le scandale s’étouffe, la presse se tait, l’histoire est oubliée. Seuls quelques sous fifres porteront le chapeau. Deux ans plus tard, je retourne à Barranquilla pour enquêter sur cette affaire dont s’inspirera mon roman Joselito Carnaval. Trois semaines durant, dans un cabinet d’avocat, j’ai pu consulter à ma guise tout le dossier de l’instruction (rien n’est impossible en Colombie si l’on sait comment ouvrir les portes). Des milliers de pages édifiantes qu’on aurait pu croire teintées d’humour très noir pour autant qu’on oubliât un instant qu’elles relataient des faits dramatiquement réels. Une page plus particulièrement s’est ancrée dans ma mémoire: on y précisait la destination des organes prélevés sur les victimes. Si la plupart était envoyée à la frontière mexicaine avant d’être acheminée – on peut le supposer – dans des cliniques privées américaines, les autres partaient pour l’Europe dans des laboratoires privés de recherche scientifique. Au service de la science, donc!

Je suis toujours étonné du silence suspect qui entoure la mafia rouge. Personne n’ignore pourtant son existence, pas davantage qu’on ignore les énormes profits retirés du commerce illégal d’organes. Car le paradoxe reste saisissant: un homme sans aucune valeur pour la société ou l’économie est estimé pour ses organes à plus de cent mille dollars. Cherchez l’erreur. Ou quand le nettoyage social rejoint le recyclage social...

Au début des années 90, une journaliste française enquête dans le monde entier sur les cas les plus édifiants de trafics d’organes. Le documentaire filmé fait grand tapage. Il obtient le prix Albert Londres. Avant d’être rapidement décrédibilisé et relégué aux oubliettes sous l’accusation que la journaliste aurait payé des témoignages de victimes. Vrai ou faux, je confirme par expérience, en Colombie du moins, qu’il est très difficile de faire parler un témoin ou une victime sans contre partie financière. Parfois, quelques bières suffisent. Ce qui, dans tous les cas, n’enlèvent rien à la pertinence ni à la véracité d’un témoignage qui constitue souvent la seule richesse de victimes en ce sens tout à fait légitimées à le monnayer. D’autant plus que le témoignage n’est pas sans risque. Dans le cas du documentaire cité plus haut, on peut se demander qui a obtenu la preuve du bidonnage, comment est obtenue cette preuve, et pourquoi elle est autant montée en épingle au point d’évacuer le contenu même du film. Poser ces questions, c’est y répondre.

organes[1].jpgDans certaines banlieues de Bogota, à la limite où commencent les territoires des tugurios – les bidonvilles – le passant peut s’étonner d’un alignement de petites cliniques ophtalmologiques guère plus grandes qu’une devanture de magasin. Pourquoi autant de petites cliniques? Pourquoi précisément à cet endroit? L’humanité frapperait-elle aux portes de la pauvreté? Prendrait-on autant soin de la cornée des déshérités, surtout de celle des enfants? Il est vrai que les problèmes ophtalmologiques sont légions dans les tugurios de Bogota. En insistant un peu, ce même passant pourra croiser des enfants aux yeux brouillés regardant on ne sait où. Comme chez les aveugles de Baudelaire, «la divine étincelle est partie». A cause d’une fièvre pernicieuse pourtant dûment soignée dans ces cliniques, prétend la rumeur…

La dernière fois que je me suis rendu à Bogota, il y a certes plusieurs années, ces cliniques existaient toujours, au su et au vu de tout le monde…

 

 

 

14/02/2010

Scène de la vie ordinaire

Par Pierre Béguin

La scène se déroule en décembre dernier, peu avant les fêtes de Noël, au centre commercial de la Praille. Premier étage, café Martel.

Assis face à une amie d’Université que je revois régulièrement avec plaisir et la même complicité qui nous rapprochait durant nos études, je bavarde en dégustant un thé aromatisé, pour ainsi dire coupé de l’atmosphère fébrile qui m’entoure. Cette présence curieusement agitée dans mon dos, à la table toute proche, je l’avais pourtant entrevue sans qu’elle ne s’incruste vraiment dans ma conscience. Quand l’homme se lève, mon amie interrompt notre conversation pour me suggérer de vérifier les poches de ma veste, posée sur le dossier de la chaise. Je m’exécute aussitôt. Mon porte-monnaie est bien à sa place. Par précaution, je vérifie le contenu. Vide! J’aperçois alors furtivement, de dos, la silhouette franchir la porte ouvrant sur la terrasse où quelques malheureux fumeurs frappés du récent anathème démocratique bravent encore le froid pour satisfaire leur vice. Un rapide calcul mental m’indique que mon porte-monnaie contenait  environ 250 francs. Certainement, mon voleur a davantage besoin de cette somme que moi. Mais, pour dire la vérité, je suis avant tout vexé. Je n’ai tout de même pas bourlingué aux quatre coins du globe, dans des endroits souvent peu fréquentables, en ayant toujours su, à part un échec cuisant à Lima, éviter ou affronter les problèmes, pour me faire dépouiller comme un novice chez Martel à la Praille! Je dois laver l’affront. Je demande à mon amie, qui  a vu mon voleur de face, de l’identifier. Il est assis, seul, à une table, dans le froid, fumant tranquillement une cigarette, un verre vide posé devant lui. Je m’assieds à ses côtés et engage la conversation:

        Salut, ça va comme tu veux?

L’autre me regarde négligemment sans répondre, impassible. J’enchaîne:

        Tu me dois 250 francs!

Son visage ne trahit ni surprise ni émotion. A cet instant, étrangement, j’ai l’impression de m’amuser comme un gamin, comme si je venais de croquer dans ma propre madeleine et que des sensations du bon vieux temps remontaient à la surface. Mon adolescence peut-être! Je poursuis sur le même ton de ferme assurance, un sourire entendu en coin, mes yeux plantés dans les siens.

        Tu sais bien, les 250 francs que tu viens de me piquer dans mon porte-monnaie…

Sans se démonter, et toujours sans un mot, il sort son porte-monnaie, l’ouvre et en extirpe trois misérables billets froissés de 20 francs en secouant la tête.

        Pas là! dans ta veste, tes manches ou tes poches!

Cette fois, il me répond sur un ton faussement dégagé:

        Alors tu crois vraiment que je t’ai volé 250 francs!

        Je ne crois pas, j’en suis sûr! Aussi sûr que tu vas me les rendre!

A vrai dire, je ne suis sûr de rien. Mais je comprends qu’il a laissé passer sa chance. S’il s’était levé à ma première accusation, s’il était parti aussitôt, dans le doute je n’aurais probablement rien fait  pour le retenir. Maintenant, je sais que je tiens mon voleur et mon argent, c’est une question de temps. Je lui propose un marché:

        Tu me donnes mes 250 francs et on n’en parle plus, je te laisse partir.

Il secoue la tête. Il gagne du temps. Il réfléchit… La scène menace de s’éterniser mais, quoi qu’il arrive, j’ai maintenant l’intime conviction que je ne le laisserai pas filer. Il l’a compris. C’est mon amie qui va débloquer la situation. Elle s’était contentée jusque là de nous observer, debout, à deux mètres de la table, non loin de la porte, son téléphone portable dans la main:

        Bon, alors j’appelle la police. Mais avant je prends une photo…

Pratique, au fond, ces petits appareils multi fonctions! Au mot «photo», l’autre perd subitement sa tranquille assurance. Il se lève d’un bond:

        Non! pas photo! Pas de photo!

Je me lève tout aussi précipitamment pour m’interposer. On ne sait jamais…

        D’accord! Pas de photo! Mais c’est 250 francs…

Joignant le geste à la parole, je tends la main, la paume ouverte pour y recevoir l’aumône exigée. Il me regarde, se répète la somme à lui-même et se met à fouiller ses poches en se tordant bizarrement de côté, comme s’il y cherchait vainement quelque chose. Un instant, je crains qu’il ne sorte une arme. En réalité, il essaie de me cacher ce que j’entrevois furtivement. Des liasses de billets froissés en boule dans ses poches, ses manches, sous son pull, et ailleurs probablement. Quelques milliers de francs, de toute évidence. Décidément, la pêche a été miraculeuse. Voilà pourquoi il n’avait pas quitté le tea-room après avoir vidé mon porte-monnaie. Aucune raison d’interrompre une si belle moisson avant la fermeture du centre commercial! Tous ces consommateurs fébriles, les poches pleines en quête de cadeaux! Une aubaine! Mieux vaut rendre 250 francs – une broutille – et fuir avec le reste. Si j’avais su… Comme promis pourtant, la somme dûment restituée, je le laisse partir, ce qu’il fait cette fois avec une précipitation non dissimulée. Sur la terrasse, deux ou trois hommes, seuls, assis chacun à une table, fument tranquillement, l’air absent. Je me demande s’ils ne participent pas à la même moisson monétaire que mon voleur. Quelle autre raison auraient-ils d’affronter le froid aussi longtemps, devant un verre vide, en allumant cigarette sur cigarette? Je réalise soudain quel poste d’observation idéal offre cette terrasse: à travers les grandes baies vitrées, on a tout loisir de repérer, à l’intérieur, le futur pigeon sans paraître suspect. Comme quoi l’interdiction de fumer dans les lieux publics, en leur fournissant un alibi sur mesure, améliore considérablement la stratégie des voleurs. Retour de manivelle, en quelque sorte!

Sur le chemin qui me ramène à la maison, un doute me taraude l’esprit. J’essaie de comptabiliser précisément les mouvements d’argent que mon porte-monnaie a connu durant cette journée. La conclusion tombe sans équivoque: il ne pouvait en aucun cas contenir plus de 220 francs. J’avais donc volé au moins 30 francs à mon voleur…

Vous qui prenez le thé chez Martel à la Praille, si vous apercevez dehors, sur la terrasse, malgré le froid, un type assez grand, mal rasé, les cheveux en bataille, assis tranquillement à une table et fumant une cigarette devant un verre vide tout en jetant des regards en coin à l’intérieur, dites-lui que je lui dois 30 francs. Et que je les ai bus à sa santé…

 

 

 

 

 

 

 

02/02/2010

SUISSE MOISIE

Par Antonin

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Des écrivains suisses se sont spécialisés dans un genre: dénoncer leur pays replié sur lui-même, peuplé de gens frileux, têtus, stupides, craintifs, incultes, cupides, méfiants, racistes et j’en passe. Le texte de ces écrivains donne souvent dans le cliché télévisuel, c’est-à-dire  l’absence de nuances. Dans “Hommage à la Suisse” (écrit en 1932, année de parution du “Voyage au bout de la nuit”), Hemingway s’est adonné à cet exercice de manière cocasse et féroce.
Buffet de gare de Territet. Un Américain de passage propose à la serveuse une partie de jambes en l’air pour trois cents francs. Prenant un air outré, celle-ci refuse. Un autre jour, un écrivain américain de passage commande un café. Il propose à la serveuse de faire la tournée des grands-ducs. Refus catégorique. L’Américain, qui vient de divorcer, offre à trois porteurs deux bouteilles du meilleur champagne. On parle du divorce, phénomène de société alors beaucoup plus répandu aux USA qu’en Suisse. Pour nos trois porteurs, le divorce est inconcevable. Quand il quitte l’établissement, l’écrivain épie par la fenêtre nos trois employés: au lieu de boire joyeusement la seconde bouteille de l’excellent champagne, ils demandent à la serveuse de remporter au bar la bouteille intacte. “Ça leur fait trois francs et quelques par tête”, se dit Johnson.
L’observation précise de la vie des vraies gens (expression d’une politicienne française passée au second plan) permet de raconter des histoires qui en disent plus que les stéréotypes véhiculés par la télé, les journaux et certains gendelettres. Je me disais, en lisant cet “Hommage à la Suisse”, que l’observation, quand elle tient à la fois de l’examen critique et de la contemplation, recueillait plus facilement mon adhésion. Avec très peu de moyens et un art consommé du dialogue, Hemingway offre l’image d’une certaine Suisse. Image qui, sur le plan littéraire, me semble plus efficace que les généralités proférées ici et là sur les banques, l’argent sale, la lâcheté des politiques, la frilosité, l’égoïsme, la peur, la xénophobie et le manque de maturité des habitants de ce petit pays plat, comme dit Georges Haldas.

 

Ernest Hemingway: Les Neiges du Kilimandjaro, Editions FOLIO

26/01/2010

Nuit et brouillard

 

Par Antonin

 

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Avant de lire les lettres de Céline en Pléiade, je voulais me replonger dans les années noires, pour tenter de saisir un peu mieux les dérives haineuses et les contorsions roublardes de ce créateur d’un style épileptoïde.
“Dans la bibliothèque privée d’Hitler”, j’apprends que les livres favoris d’Adolf n’étaient pas ceux de Schopenhauer et de Nietzsche, auteurs bien trop subtils, nuancés et abstraits pour ce fanatique de brasserie, mais ceux d’auteurs inconnus ayant donné libre cours à des élucubrations sur l’ésotérisme, l’occultisme, le racisme. Notre lecteur avide aimait aussi Robinson Crusoë, La Case de l’Oncle Tom, Don Quichotte et les romans de Karl May (Winnetou).
Puis, je lis attentivement un essai que Cioran appréciait: “Un certain Adolf Hitler”. Après avoir présenté la fulgurante ascension du tribun populiste, ses spectaculaires réalisations et ses premiers succès militaires, Sebastian Haffner pointe les erreurs, les fautes, les graves erreurs stratégiques de ce hâbleur qui aimait jeter de fausses connaissances à la tête de son public, qui ne se sentait à l’aise qu’avec des auxiliaires de service: chauffeurs, gardes du corps, secrétaires.
“L’espèce humaine” de Robert Antelme me ramène à ce que je préfère: l’espace littéraire. Pas l’ombre d’un gémissement, nulle invention étincelante ni ficelle ni stratégie d’auteur ni besoin d’expliquer dans ce livre inquiétant qui n’est pas un énième témoignage mais un constat implacable, froidement mené au présent ou au passé selon l’intensité de la scène. Le lecteur entre dans le crâne et le ventre d’un résistant français détenu dans un camp au centre de l’Allemagne bombardée au phosphore. Il perçoit en direct ce que voit, entend, sent, se rappelle un homme “réduit à l’irréductible (...), attaché à vivre de manière abjecte”.
Ni esclave ni animal mais un sujet évidé, bouté hors de l’espèce humaine (on pourrait dire désespécé), sujet-rebut, sujet-déchet tel que le SS désire le voir et dont la seule jouissance est de fixer un regard exténué sur le morceau de pain jaune que tient distraitement celui qui agonise, ce même morceau de pain sec sur lequel se jetteront les autres, ceux qui ont faim et qui n’ont pas la force de se révolter contre le manque de nourriture, le froid, la saleté, le barbelé, la cruauté, l’arbitraire d’un pouvoir total.
Vous l’aurez compris, “L’espèce humaine” est un grand livre qui, dans un style elliptique, parataxique et neutre, interroge le sens des mots VIVRE et EXISTER. Quant aux lettres de Louis-Ferdinand Destouches (deux mille pages), je vous en parle une autre fois.

23/12/2009

Les cycles

Par Tomoto

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La tante d’une amie et sa soeur ne quittaient pas leur sac Longchamp. Elles étaient fières de parader dans les rues de Lausanne, de Londres ou de Téhéran avec, pendu au bras, le fameux sac en toile qu’on peut plier pour le rendre plus petit et le transporter plus facilement. Les tantes de cette amie naviguaient dans un monde qu’on pourrait dire bourgeois. En tous les cas, le rêve de ces filles de paysans était d’en faire partie. La maroquinerie de luxe représentait par conséquent l’objet du désir. Elles mettaient tout en oeuvre pour obtenir l’objet qui leur conférerait le statut tant convoité. Ce qu’on peut comprendre, s’agissant de femmes ayant appris à laver le linge au lavoir, à traire les vaches et à confectionner le boudin.
Ma fille fréquente un cycle de quartier sensible. Elle étudie le latin dans une classe composée presque exclusivement d’adolescentes. Depuis quelques semaines, elle rentrait au domicile la mine renfrognée, répondait agressivement à mes questions. Elle préparait avec moins d’ardeur ses auditions au Conservatoire Populaire. Il a fallu “parler” avec elle, comme disent si bien les parents bobos. Je les ai entendues, elle et sa mère, conférer à voix basse au salon ou dans la cuisine. Je me suis demandé quel pouvait être le sujet de ces longs échanges.
Quand je vis, un jour, ma fille arriver, le fameux Longchamp au bras, je compris pourquoi elle avait retrouvé le sourire. Toutes mes copines en ont un, dit-elle. Oui, pensai-je, toutes les copines du cycle de quartier sensible possèdent un sac esthétiquement correct pour y glisser leurs classeurs d’anglais, de gym et de cuisine.

L’Histoire se reproduit-elle en se singeant elle-même, comme disait Marx? Dans l’univers de la compétition mondialisée, il n’est pas seulement nécessaire d’innover. On peut également recycler.

20/12/2009

Borges francophobe?

Par Pierre Béguin

José Luis BorgesBorges-Jorge-Luis[1].jpg était francophobe. C’est d’ailleurs aussi parce qu’il était francophobe qu’il a poussé la provocation jusqu’à préférer Genève à Paris. Et à s’y faire enterrer.

D’où lui venait sa francophobie? Peut-être du fait qu’il devait beaucoup à la France et à sa culture. Beaucoup trop. A commencer par sa célébrité, non seulement en France et en Europe, mais également chez lui, à Buenos Aires. Son itinéraire littéraire dépend lui aussi largement de l’influence française, plus précisément de la Nouvelle Revue française, groupe à tendance puritaine qui prêchait la rigueur (littéraire bien entendu), la réserve, l’épargne des moyens, et dont plusieurs membres – Caillois, Gide, Paulhan – contestaient la suprématie du roman jusqu’à y être plutôt hostiles. Cette fronde contre le roman, qui participait d’une mouvance de la culture française de l’entre deux guerres (voyez Paul Valéry), a vraisemblablement exercé une influence décisive sur la pensée du jeune intellectuel argentin. Entre ses premiers écrits, par exemple Evaristo Carriego (publié en 1930) – monographie sur un poète de tangos des bas-fonds de Buenos Aires – et Fictions ou L’Aleph, ses chefs-d’œuvre, on voit tout ce que Borges a dû rejeter comme scories extralittéraires – couleur locale, saveur des faubourgs ou poussière des rues – pour arriver à la quintessence d’une prose désincarnée. Certes, quiconque connaît un tant soit peu l’Amérique latine sait que l’Argentine ne ressemble à aucun autre pays latino américain, que Buenos Aires est aussi proche de Paris qu’elle est différente de Quito, de Bogota et de Rio. Que les grandes étendues vides de la pampa s’opposent radicalement aux parures baroques et à l’exubérance des villes et paysages de ses voisins du nord. Et, donc, que seul un écrivain argentin pouvait à ce point s’imprégner de la culture française et s’éloigner autant de celle de son continent.

La précision et la concision stylistiques de Borges sont absolues. Son économie, son laconisme placent ses écrits à des lieues des gros romans luxuriants à l’imagination flamboyante de la tradition latino américaine, au baroque et aux excès du réalisme magique. Un de ses personnages, le peintre Marta Pizarro, dit de la langue espagnole «qu’elle est moins apte à l’expression de la pensée qu’à la vanité bavarde». Puisque Borges l’affirme (on sent bien que le peintre est son porte parole), osons surenchérir aux mépris des clichés. L’espagnol, spécialement en Amérique latine, est une langue «bavarde», abondante, exubérante, d’une grande expressivité émotionnelle, mais conceptuellement imprécise. Elle exprime la manière d’être d’un peuple pour qui l’émotif et le concret prévalent sur l’intellectuel et l’abstrait, pour qui les idées s’incarnent davantage dans des sensations et des émotions, bref dans du vécu, que dans un discours logique – ce qui expliquerait, selon Mario Vargas Llosa, qu’en espagnol la littérature soit si riche et la philosophie si pauvre. A l’inverse, plus proches de ceux d’un Gide ou d’un Valéry par exemple, les textes de Borges contiennent toujours un plan conceptuel et logique qui prévaut sur tous les autres. Un monde épuré, clair et désincarné qui tend vers une spéculation de caractère philosophique ou théologique. La phrase suivante, tirée du prologue du Jardin aux sentiers qui bifurquent (1941), exprime bien la conception littéraire de Borges: «Délire laborieux et appauvrissant que de composer de vastes livres, de développer en cinq cent pages une idée que l’on peut très bien exposer oralement en quelques minutes». Notre auteur suppose donc que tout roman se résume au développement d’une thèse – sous forme de concepts, de conjectures, de spéculations, de théories – que les éléments fictionnels ont pour simple fonction d’habiller, de camoufler, comme le feuillage le fait du tronc. A la nuance que cet habillage est totalement superflu et ne revêt pour lui aucune valeur esthétique ou artistique. Imaginez Les Trois Mousquetaires ou La Chartreuse de Parme réduits à quelques concepts! Cette peur, ce dédain de l’abondance, l’amène donc à supprimer de la fiction la plupart des éléments qui en fondent le genre. Certains y verront une purification, d’autres un appauvrissement. Sans vouloir trancher, je dirais que Borges est à la fiction ce que Giacometti est à la sculpture. Placez une sculpture de Giacometti à côté d’une sculpture de Botero et vous aurez une idée de ce qui le sépare de ses collègues du réalisme magique, comme Garcia Marquez par exemple.

Exagération mise à part et plus sérieusement, quand on mesure le fossé culturel entre une région marquée par la raison, la retenue, l’ordre, la gravité, unifiée par Descartes et Voltaire, étouffée par les banques et par la peur de perdre, et la disparité anarchique des pays ibéro américains où le rêve, la magie, l’illusion ne se distinguent guère de la réalité, de la religion, du projet, on voit à quel point Borges s’est éloigné de sa culture et de ses origines pour se franciser. D’où probablement sa francophobie comme garante d’une identité menacée tour à tour d’éclatement ou de dilution. Souvenons-nous qu’il a poussé l’iconoclasme jusqu’à s’affilier au parti conservateur, en pleine hystérie sartrienne, sous le prétexte que les hommes de cœur épousent de préférence les causes perdues. Et quand on sait, outre sa francophobie, que le tempérament sec du«Genevois» Borges n’éprouvait pour le tempérament généreux du «Vaudois» Simenon qu’un mépris aussi tranchant que définitif, on se dit que, décidément, Borges et Genève étaient destinés à se rencontrer pour l’éternité.

02/12/2009

Un écrivain de l'au-delà a plagié Tomoto. De qui s'agit-il?

Par Tomoto

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Liquide âcre sous la langue impossible parler ouverture des yeux tout grands pour la voir trotter celle qui dans le rêve venait tout près en cas d’incendie dans le corps coeur couilles oui couilles vilain mot non pas tant que ça cerveau aussi qui bouillonne ou bouillonnait quand elle venait tout près visgage d’ange Fra Angelico dents écartées mèches blondes petite ride presque invisible à travers le front fuyant vers le ciel gris souris mais je voulais dire bouillonne à présent maintenant vient tout près avec des baisers sur le quoi sur le quoi de qui ce front bombé plein de rire sarcasmes admiration non pas du tout image usée ni cliché.



Un sang d’ailleurs apporte l’oxygène parois des poumons collées il nage tête pointée pieds recroquevillés pousse et la peau se distend eau chaude qui baigne ses joues à défaut de vent ou de brise quand elle ou il souffle sur la digue là-bas les cheveux se soulèvent trop belle pour toi dont la tête dans la marée narines pleines de sel bruit vacarme de carrefour new-yorkais oreilles pleines de ce vacarme et confusion dans le ventre le tien cette fois tuyau large et solide plein de sang et arômes senteurs et parfums cellules transportant vers la vie qui est besoin de vivre nécessité hasard le large t’appelle sortie de prison aux barreaux d’ossements crâne et orbites tibia et malléoles se croisant dans le mouvement de vélocipédiste ahanant soufflant devant lui un double brouillard conique et blanc mouvement qui provoquera ta sortie dans le monde sous un ciel bas et menaçant toi solitaire et nu sans défense ni ressources avec pour seule arme ce souffle qui en jaillissant du cri de tes entrailles fait les cordes vibrer dans la gorge du pourceau violet face crispée grimaçante de mucus.

 

 

23/11/2009

Commentaire de commentaires

Par Pierre Béguin

 

Une fois n’est pas coutume, qu’on me permette de revenir sur ma dernière note concernant CEVA. Je remercie tous ceux qui ont pris le temps de déposer force commentaires. Certes, un certain nombre confirme ce que je savais déjà depuis plus de deux ans que «blogres» existe: un blog n’est pas un lieu d’échanges mais de confrontations (et parfois même d’insultes), ni un lieu d’argumentation mais de croyance ou de slogans, ni un lieu de lecture attentive mais un lieu d’interprétation furieuse (et parfois aveugle). Il est vrai que l’anonymat (que par ailleurs je suis tout prêt à soutenir tant qu’il ne verse pas dans l’insulte) permet le relâchement. Et à certains de se faire passer pour des spécialistes. Ainsi, justifier complètement le tracé prévu par des impératifs techniques a quelque chose de proprement hallucinant. Cela revient à dire que nos ancêtres, au début du 20e siècle, auraient prévu en surface le seul tracé possible du Bachet aux Eaux-Vives que la géologie genevoise permettrait de construire en tunnel une centaine d’années plus tard. Plus qu’une coïncidence, un miracle! Tout le monde sait que la raison est politique (comme le dit fort justement Quai 13 dans son commentaire) et non technique.

 

Ce qu’il y a d’irritant avec CEVA c’est qu’il suffirait de quelques modifications (ou de quelques degrés pour les spécialistes des questions techniques) pour que le projet devienne bon, alors qu’il est, en l’état, franchement insatisfaisant. Les thuriféraires auront-ils la mémoire suffisante pour s’en souvenir dans une décennie? Contrairement aux thuriféraires du stade de la Praille qu’on n’entend plus lorsqu’il faut trouver une solution pressante. Et ma comparaison s’arrête là.

 

Mais ce qui est encore plus irritant avec CEVA, c’est qu’il s’inscrit dans la méthode de nos politiciens qui veulent passer en force, sans concertation, des projets qui concernent l’avenir du canton. Alors qu’il faut à l’inverse ouvrir la concertation et s’assurer de l’adhésion des citoyens. Comme ce fut le cas à Lausanne pour le métro. CEVA est emblématique de cette épreuve de force quasi systématique de la part de nos autorités et de la mauvaise foi crasse qui l’accompagne. Il y a à peine une année, la plupart des Genevois ne savait même pas ce qu’était CEVA. Et si on vote dans quelques jours, ce n’est pas par souci de consultation…

 

Irritant aussi est cette volonté de manipuler les votes. Ainsi, par exemple, pour justifiée qu’elle puisse être (on attendra encore longtemps la voie Cottier), la fermeture des différents accès à Troinex par la route de la Chapelle ou la route de Drize quelques semaines avant les votations ne doit rien au hasard. On me fera d’autant moins croire le contraire que ce type de manipulation est assez fréquent. Qu’on se souvienne, avant les votations sur la traversée de la Rade dans les années 90, comment travaux et modification des feux avaient provoqué des embouteillages monstres à la rue de Lausanne (qui n’en avait déjà pas besoin) et ailleurs. Le fait avait été alors clairement et ouvertement dénoncé, ce qui avait peut-être pesé sur le verdict des urnes. Rien n’a changé, et Genève reste désespérément Genève…

 

PS. Les remarques concernant la police de caractère de mes notes sont tout à fait fondées. Pour tout dire, cette police s’est imposée d'elle-même au moment où La Tribune a changé le moteur et l’interface de son blog. Et mes tentatives pour revenir à ma propre police se sont révélées vaines. Aussi ai-je renoncé – un peu trop rapidement, j’en conviens, car peu intéressé, et très vite énervé, par ce genre de problèmes. De toute évidence, à le lire, mon compère Pascal Rebetez se trouve dans la même situation. Si quelque blogueur de La Tribune pouvait m’indiquer précisément comment procéder pour changer cet état de fait, je lui en serais reconnaissant. Je précise tout de même (en réponse à certains commentaires) que la solution du copier/coller dans Word, qui fut bien évidemment ma première tentative, ne fonctionne pas.

15/11/2009

Fiant Luces neve iam extinguantur

Par Pierre Béguin

 

«L’homme est resté seul comme créateur de sa propre histoire et de sa propre civilisation; seul comme celui qui décide de ce qui est bon et de ce qui est mauvais (…) Si l’homme peut décider par lui-même, sans Dieu, de ce qui est bon ou mauvais, il peut aussi disposer qu’un groupe d’homme soit anéanti.» Celui qui écrit ces mots n’y va pas par quatre chemins. Il proclame la supériorité des lois divines, leur préséance sur la sphère privée, et rend responsable des pires catastrophes le renoncement de l’homme à désirer le salut pour prix de la recherche de son propre bonheur. Cette solitude de l’homme sans Dieu le conduit aux pires comportements: «qu’un groupe d’hommes soit anéanti». Ce sont les purges, les génocides, Auschwitz. Ainsi donc Les Lumières – car c’est bien des Lumières qu’il s’agit dans l’allusion de la première phrase – seraient à l’origine non seulement du matérialisme des sociétés libérales mais aussi des idéologies du mal, les totalitarismes, le nazisme, le communisme. Le théocrate contempteur des Lumières qui tient ce discours anti-laïc n’est pas un extrémiste virulent justifiant son combat, c’est le Pape Jean-Paul II, bien plus modéré que son successeur, qui rédige son dernier livre Mémoire et identité quelque temps avant sa mort. Preuve que la hiérarchie de l’Eglise catholique n’a pas tout à fait renoncé à sortir le religieux de la sphère privée où le principe de laïcité, issu des Lumières, l’a confiné. Et même si sa position reste bien plus modérée, moins tragique et moins dangereuse que celle d’extrémistes d’autres religions, elle souligne tout de même la volonté des théocrates de ne pas rendre toutes les armes.

Deux siècles et demi plus tôt, Voltaire, dans le Dictionnaire philosophique faisait «l’histoire du fanatisme et ses exploits»: quinze siècles d’horreur, peuples égorgés, rois poignardés «tyrans, bourreaux, parricides et sacrilèges violant toutes les conventions divines et humaines par esprit de religion». S’il apparente le fanatisme (terme inventé par Bossuet au XVIIe siècle) à «une peste des âmes» qui contamine faibles et ignorants, à «une maladie épidermique» de la religion presque incurable, à part peut-être par l’esprit philosophique qui «prévient les accès du mal», il admet que la raison et les lois se révèlent impuissantes face à des «enthousiasmes» délirants qui se persuadent d’être guidés par L’Esprit saint: «Que répondre à un homme qui vous dit qu’il aime mieux obéir à Dieu qu’aux hommes, et qui, en conséquence, est sûr de mériter le Ciel en vous égorgeant?» demande-t-il.

Donc, pour les laïcs, les pires atrocités surviennent lorsqu’on place Dieu au centre de la sphère publique; pour les théocrates, les pires atrocités surviennent lorsqu’on exclut Dieu de la sphère publique. Et le pire, c’est que l’Histoire ne donne vraiment raison ni aux uns ni aux autres. Bien sûr, la laïcité s’est profondément enracinée dans nos mentalités et dans nos systèmes politiques occidentaux, au point que nous sommes tous convaincus – moi le premier – que la nouvelle virulence dont font preuve les théocrates de tout poil au tournant des XXe et XXIe siècle est la pire des gangrènes. Voilà pourquoi le problème des minarets ne se réduit pas à savoir s’ils vont concurrencer nos montagnes ou déparer nos vertes prairies. Et s’il ne fait aucun doute que l’Etat de droit, démocratique et républicain, doit leur accorder leur place à côté de nos clochers – il en va du respect de son esprit même – nous devons nous souvenir que les Lumières de la raison ont triomphé du pouvoir clérical non pas seulement par la plume des philosophes mais surtout au prix de beaucoup de sang versé. L’héritage est à prendre au sérieux et exige vigilance et fermeté. Comme le souligne Tzvetan Todorov, chantre des Lumières, dans son livre L’Esprit des Lumières: «Les maux combattus par cet esprit se sont avérés plus résistants que ne l’imaginaient les hommes du XVIIIe siècle; ces maux se sont même multipliés depuis. Les adversaires traditionnels des Lumières, obscurantisme, autorité arbitraire, fanatisme, sont comme les hydres qui repoussent après avoir été coupées, car ils puisent leur force dans des caractéristiques des hommes et de leurs sociétés tout aussi indéracinables que le désir d’autonomie et de dialogue (...) On peut donc craindre que ces attaques ne cessent jamais» Or, justement, le besoin de religion est indéracinable et il ne s’exprime pas toujours dans la tolérance… Veillons donc à préserver rigoureusement le principe de laïcité! A commencer par son application stricte dans nos écoles. Et surtout ne focalisons pas sur de faux problèmes et sur une cible unique – les extrémistes musulmans. On en viendrait à oublier d’autres dangers. Ainsi, les chrétiens fondamentalistes – les créationnistes – continuent sans polémique leur croisade anti-darwinienne par de nombreuses conférences, notamment à Genève et Lausanne. Ils ont déjà imposé leur enseignement dans de multiples universités américaines, ils s’implantent en Allemagne et profitent allégrement de la privatisation de l’enseignement pour se payer des chaires académiques un peu partout. Dans la plus complète indifférence… Et, si l'on en croit le journal Le Temps, dans les colonies de Cisjordanie se développe un fondamentalisme juif emmené par une soixantaine de rabbins dont Itzhak Ginsburg, un rabbin persuadé qu’il existerait un «ADN juif» supérieur à celui des non-juifs. Tiens, ça me rappelle quelque chose! Pas vous? Je me demande ce qu’en aurait pensé Jean-Paul II…

 

Que les Lumières soient et qu’elles ne s’éteignent plus!

26/05/2009

QUI PARLE ICI???

Par Antonin Moeri

 



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Quand Tchékhov écrit, au début de “La Salle n°6”: ”J’aime son visage large aux pommettes saillantes...”, le lecteur est surpris. Il se demande qui prend, ici, la parole. Le docteur Raguine raconterait-il sa propre histoire? Le lecteur tombe, un peu plus loin, sur une digression: l’erreur judiciaire est plus répandue qu’on ne croit, surtout dans une ”petite bourgade crasseuse, à deux cents verstes du chemin de fer”. Thomas Bernhard dit la même chose sur l’aveuglement et la brutalité des juges qui, ”par la force de l’habitude, s’endurcissent tellement qu’ils ne peuvent avoir avec leur clientèle d’autres rapports que formels”. On en déduit que le docteur Tchékhov laisse libre cours, dans ce passage, à des considérations personnelles sur la société russe de son époque. Mais que faire avec ce “J’aime son visage large aux pommettes saillantes...”?
Un professeur de collège me disait un soir sous une tonnelle que le problème du narrateur l’intéressait beaucoup et qu’il s’efforçait, tout au long de l’année, d’attirer l’attention de ses élèves sur le degré de présence du narrateur dans une histoire. Ainsi leur apprend-il la différence entre un narrateur omniscient, un narrateur-témoin et un narrateur-conteur. Imaginons un de ses étudiants lisant cette déclaration “J’aime son visage large aux pommettes saillantes...” Il se dira: ”C’est un narrateur-témoin qui parle. C’est un personnage qui doit se trouver à l’intérieur de l’hôpital. Sans doute un infirmier, un garde (Nikita), un compagnon de Gromov, peut-être le docteur Raguine”. Il se rendra compte, au fil de la lecture, qu’il n’y a pas de narrateur-témoin dans “La Salle n°6”. S’agirait-il d’un narrateur extérieur à l’histoire?
En effet, celui qui présente le vieux Nikita au visage ravagé par l’alcool, le bouffon Moïsseïka qui a l’autorisation d’aller mendier dans les rues, le parano Gromov, un huissier cultivé et fin qui a sombré dans un délire de persécution, le docteur Raguine qui étudia la médecine contre son gré, qui manque de confiance en ses droits, qui ne sait donner des ordres et se met à pleurer lorsqu’un enfant, à qui il doit examiner la gorge, pousse des cris de détresse, qui ”lit énormément et toujours avec grand plaisir” (en sirotant un verre de vodka), qui souffre de ne pouvoir tenir une conversation intéressante avec des gens éclairés, celui qui présente ces personnages avec empathie, avec un immense amour des êtres humains, ce présentateur n’est ni le docteur Tchékhov (quoique...) ni un personnage de la nouvelle (quoique...), c’est un Mensch aus Papier indéfinissable qui met nos émotions à nu et qui devait nous dire combien il aimait cet homme de trente-trois ans. “Je l’aime pour lui-même, c’est un homme bien élevé, serviable et d’une délicatesse exceptionnelle avec tous(...) Quand il parle, on reconnaît à la fois en lui un fou et un homme”.
Je me demande si cette petite incursion dans le récit n’annonce pas la ronde des points de vue qui caractérisera les aventures littéraires du XX ème siècle.


Anton Tchékhov: Oeuvres III, Pléiade 1971

24/05/2009

Toutes les fins de siècle se ressemblent

Par Pierre Béguin

 

J’avais oublié cette phrase. Probablement s’était-elle incrustée dans mon inconscient. Car depuis le temps que je présente l’histoire littéraire française de la Renaissance au XXe siècle, j’avais moi aussi développé cette conviction – que je croyais toute personnelle – et répertorié une liste d’exemples propres à étayer ma chère théorie sur les fins de siècle qui se ressemblent. Peut-être même l’idée d’en faire un livre m’avait-elle traversé l’esprit, comme il en passe des dizaines mensuellement dans le cerveau de ceux qui cèdent à cette manie de l’échuysmans[1].jpgriture. Fugace. Météorite. Heureusement! Elle n’était pas de moi, cette idée. J’aurais eu l’air de quoi?

Pourquoi me suis-je replongé dans l’œuvre de J.K. Huysmans que, sans regret, je n’avais plus lue depuis l’Université? Là-bas… Au fil d’une page, je redécouvre, dans une explosion de mémoire, la fameuse phrase: «Toutes les fins de siècle se ressemblent». Et dans A vau-l’eau, sa sœur jumelle, ce De profundis schopenhauerien «Seul le pire arrive», l’une appelant l’autre comme si l’ambiance crépusculaire se mariait naturellement avec le pire pour dessiner le traditionnel tableau des névroses «fin de siècle». Après tout, la mélancolie de Rodolphe II, dans son château de Prague, au milieu d’une clique d’artistes, d’alchimistes et d’astrologues, n’est pas sans rappeler celle de Louis II à Neuschwanstein, voire celle de Louis XIV à Versailles, où il réside depuis 1682 coupé des réalités, entouré d’une foule de courtisans et empêtré dans un cérémonial rigoureux. Huysmans a très bien perçu cette correspondance entre le climat «fin de siècle», dont des Esseintes, le héros de A rebours, est le témoin, et le teadium vitae – l’ennui métaphysique, qualifié de «névrose» par le diagnostic de Zola – des contemporains de Cervantès. Et malgré le néo-classicisme de l’entre-deux guerre, NRF en tête, ou les efforts parfois grotesques des surréalistes pour farder la charogne fin de siècle, la seconde moitié du XXe en a subi toutes les contagions (il est vrai que Bardamu en avait assuré le lien). Genet a relevé l’héritage de Baudelaire, Malraux celui de Barrès et Sartre celui de Schopenhauer (et, donc, de Huysmans). Entre Jean Folantin, le héros de A vau-l’eau, petit employé souffreteux et misogyne assaisonné de spleen baudelairien, et l’Antoine Roquentin de La Nausée, la phonétique à elle seule appelle la comparaison. Et si, d’A vau-l’eau à A rebours, on passe de la roture à la noblesse, si le duc Jean de Floressas des Esseintes possède tout ce qui fait défaut à Jean Folantin, tous les deux parcourent, sous le soleil de Saturne, le même chemin envasé, contraints de refaire sans cesse leur addition de négations, avec cet ennui métaphysique qui corrompt tout, dans cette sainte solitude qui est un autre nom de l’absolu désespoir. Ni le cynisme ou la curiosité sardonique de Bardamu, ni la dignité philosophique de Roquentin n’y changeront rien: le fond de l’existence est la neutralité gluante, incolore, inodore, insonore de la matière, dont la conscience, en dépit de vains efforts pour se duper, n’est qu’un effet de surface. Personne n’aura pu réfuter l’implacable analyse de Pascal. Et les teintes crépusculaires des fins de siècle semblent jeter sur cette évidence un éclairage aussi cruel qu’impitoyable.

Bonne nouvelle, au fond! Si cette théorie est avérée, il nous reste plusieurs dizaines d’années avant le prochain crépuscule. Et moi qui ai déjà vécu ma fin de siècle et qui me sens toujours à l’aurore de ma vie … Oh les beaux jours! 

19/05/2009

Simplifier le français


Par ANTONIN MOERI

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Professeur de sociolinguistique à l’université de Grenoble, Marinette Matthey vient de sortir aux éditions de l’Aire un livre très intéressant. Ce livre rassemble les chroniques que Marinette Matthey envoie chaque semaine au journal pipole “Le Matin” et une série d’articles parus dans diverses revues genre “L’Educateur” ou “Bulletin de la Haute École Pédagogique”.
L’auteur revendique clairement cette posture à la frontière entre l’université et les médias, d’abord parce qu’elle aime écrire et qu’elle préfère être lue par le plus grand nombre, ensuite et surtout parce que “les chercheurs en sciences humaines ont besoin d’atteindre le grand public depuis que le financement de la recherche est lié à la visibilité des résultats, autrement dit à leur reprise dans les médias”. Jean Kaempfer, prof à l’université de Lausanne, est du même avis en ce qui concerne la recherche dite littéraire.
Que ce soit à propos de la féminisation des noms de titre ou de fonction, de la droite décomplexée, des gros mots de Fadela Amara, des termes en -isme, de la langue comme condition d’intégration, de l’enseignement de l’orthographe dans les écoles publiques, du savoir populaire, de l’étymologie de certaines expressions, du langage SMS ou des langages suisses romands, Marinette Matthey se montre agile (souci didactique tout en parlant au lecteur de manière claire et détendue), exigeante, parfois cocasse, compréhensive, subtile, convaincante. Son rapport à la langue française (que Céline qualifiait d’impériale) est fait de distance, de réflexion, d’attirance, de tendresse. On sent que l’auteur aime cette langue. Elle pense que sa syntaxe et son orthographe devraient être simplifiées pour que chacune et chacun puisse se l’approprier à moindre coût. C’est sans doute ce “moindre coût” qui déterminera, dans les années à venir, l’évolution d’une langue qu’on ne peut plus réserver aux héritiers ni figer dans un irrespirable carcan.
Ce rapport à la langue implique une prise de position sur l’échiquier politique (les allusions à Rocard, Meirieu, Nina Catach et Ségolène Royal l’expriment clairement). Rapport à la langue exactement opposé à celui d’un Renaud Camus pour qui la soumission aux lois du langage et le respect des nuances syntaxiques sont une manière de réserver un espace à l’Autre. Peut-être Renaud Camus s’intéresse-t-il davantage à la langue pour elle-même (encore que...) et que Marinette Matthey s’intéresse davantage aux “gens qui parlent” (encore que...).

Une dernière chose. Le préambule m'a touché. Les saisonniers qui parlent l'italien dans l'immeuble où grandit la petite Marinette. Eclats de voix. Rires.  Buongiorno. Porca miseria! Première prise de conscience. L'ordre de la langue n'est pas celui des choses. Les mots-souvenirs dans le cercle familial. La lecture qui devient une addiction, et puis l'université. C'est raconté avec pudeur, sans effets oratoires. On interroge ses racines, si j'ose dire. Histoire d'une fillette qui a retroussé ses manches, qui construira une vie à elle, alors que le papa aurait tellement voulu un garçon.