15/04/2008

Mort à l'imagination!

par antonin moeri

 

 

 

1357399025.jpgJe ne connaissais pas l’existence de Christophe Donner jusqu’au jour où, dans une bonne librairie, je tombe sur un petit livre à couverture noire, dont le titre a retenu mon attention Contre l’imagination. J’aime les pamphlets, car celle ou celui qui en écrit n’est pas habité par la honte, mais par la colère. Notre auteur cherche une réponse à cette question Comment peut-on, en art, se satisfaire de la distraction du public ?
Il s’en prend à l’imaginaire, à cette liberté que le romancier s’octroie dès qu’il invente des noms propres, décrit des lieux ou des paysages qu’il n’a jamais vus, prend ses aises avec le « réel », crée l’ennui, ce soupçon que Nathalie Sarraute pointait il y a une soixantaine d’années. De cet imaginaire qui empoisonnerait la littérature et qui stimule les institutrices, les publicitaires, les as du marketing, les animatrices-télé et les mamans prônant la lecture-plaisir, Donner voudrait se débarrasser pour entrer dans la chair, descendre en soi-même, faire preuve de sincérité.
La retranscription d’une conversation avec un ministre la veille de son suicide n’aurait aucun équivalent dans la littérature. Jamais un écrivain construisant son univers, forgeant une langue, imaginant des langages et les sensations de ses personnages ne saurait atteindre à l’intensité des silences du ministre désespéré.
C’est un bien curieux procès qu’engage Christophe Donner, dont l’instruction exigera des siècles de patience, des masses de témoignages, des montagnes d’indices, des amoncellements de preuves et dans lequel le petit entomologiste que je suis rêve de prendre parti.

24/03/2008

La part du diable

Par Pierre Béguin

 

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Une des questions incontournables du collégien en herbe lors de ses premières analyses de texte est de savoir si l’auteur «a voulu signifier tout ça». Comme si, en cas de réponse négative, cela justifiait qu’on n’en parlât plus.
«La part du diable» disait André Gide pour désigner ce substrat  inconscient du texte. Et plus cette part  du diable est importante, plus le roman a de chance d’être réussi, précisait-il. Mais il reste, dans cette part involontaire, dans ce substrat inconscient de l’œuvre, ce que l’auteur lui-même peut expliquer a posteriori, et ce qui ne cesse de l’interroger. Du moins, si j’en crois ma modeste expérience en la matière.
Parmi les thèmes qui s’invitent sans carton dans mes romans, a posteriori, je saisis parfaitement les raisons d’une thématique récurrente: l’opposition entre l’intellectuel et l’homme d’action, entre la vertu et la virtú, au sens où l’entendait Machiavel, à savoir la capacité d’action d’un individu par delà le bien et le mal. Dans les couples de personnages qui forment l’action principale de L’Ombre du Narcisse et de Terre de personne, par exemple, on sent bien que celui incarnant la virtú n’est que la projection fantasmée de l’autre, et que la distance qui les sépare représente l’itinéraire initiatique qui doit mener ce dernier de la vertu – l’intellectuel bourgeois ancré dans sa logique et sa morale du bien et du mal, et voué à l’inaction, c’est-à-dire à la perpétuation des injustices qu’il condamne – à la virtú, la plus haute qualité de l’homme. Non pas la plume ou l’épée – Balzac n’était qu’un pâle Napoléon obligé de fuir ses créanciers par une porte dérobée – mais de la plume à l’épée, de la réflexion à l’action, de la sécurité bourgeoise à l’aventure. Dans cette thématique obsédante pour moi, je reconnais distinctement mes frustrations, mes tentatives, mes limites, voire mes échecs.
En revanche, je ne saisis pas un autre motif récurrent de mes romans: le corps martyrisé, torturé, éparpillé, lieu de la souffrance, de l’injustice, de la tragédie, de la honte, incarnation même de la révolte et que les personnages portent comme leur croix, ou comme une vengeance divine, ou comme une sorte d’anathème venu de nulle part. En réalité, cette thématique, pourtant si obsédante sous ma plume, me semble aussi étrangère à moi-même que pourrait l’être le fanatisme religieux ou l’héroïsme militaire. Alors pourquoi vient-elle s’y placer systématiquement lors même que je ne l’ai pas convoquée? Dans quel traumatisme puise-t-elle sa source? Enfant battu? J’ai certes pris, comme beaucoup, quelques gifles mais, tout de même, je ne sors pas d’un roman de Dickens ou de Zola, loin s’en faut. Il faudrait que je me paie le luxe d’une thérapie pour m’expliquer ce mystère. Mais alors quid de l’inspiration?
Un auteur préférera toujours la présence rassurante de ses névroses plutôt que le risque de leur éventuelle guérison. C’est surtout cela la part du diable.

 

17/03/2008

Le silence de la mer

Par Pierre Béguin

 

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J’ai pensé à ces deux caricatures, datant certes de 1993 mais dont la pertinence reste plus que jamais d’actualité, en apprenant que le projet de Charles Beer de nommer 100 directeurs à l’école primaire (plus 100 secrétaires!) allait devenir effectif dès la rentrée de septembre. Cette décision s’inscrit dans la regrettable tradition des mesures essentiellement structurelles plutôt que pédagogiques, plus politiques qu’efficientes, et dont le principal effet, en fin de compte, est d’augmenter la (sur)charge pondérale administrative et d’alimenter la graisse souvent inutile d’une hiérarchie pléthorique croulant sous le travail que, parfois, elle s’invente (l’administration créant ses propres besoins aussi sûrement que n’importe quel réflexe consumériste). Surcharge nourrie également par tous les «déchargés de cours» venant grossir des commissions alibis ou des pseudo groupes de recherche. Autant de calories superflues dont ne souffrent pas les autres cantons. Car il n’est nul besoin d’être expert en la matière pour comprendre que 100 instituteurs (trices) supplémentaires eussent davantage contribué à améliorer l’enseignement primaire en diminuant les effectifs de classe et en soulageant, par là-même, des enseignants qui, eux, croulent sous le travail qu’ils ne s’inventent pas. Mais nos politiciens, par paresse, incompétence, naïveté ou opportunisme, continuent de penser que des réformes structurelles vont, par enchantement, modifier de facto le fond des choses.
Bizarrement (une libérale étant normalement plus prompte à «dégraisser le mammouth», voire à le rendre exsangue, qu’à l’engraisser), c’est à Martine Brunschwick-Graf que nous devons ce gonflement de la hiérarchie en proportion inverse des coupes effectuées sur le terrain (car les restrictions budgétaires impliquent qu’on taille dans les muscles ce qu’on ajoute à la graisse, de préférence dans ceux du Collège, cette «filière de privilégiés»). Mais il s’agissait alors de surmonter le traumatisme des grèves et manifestations, qui avaient émaillé les premières restrictions budgétaires à l’automne 1992 et au printemps 1993, en «domptant les enseignants» (l’expression, politiquement très incorrecte et relayée sur les manchettes des journaux, est de Martine Brunschwick-Graf elle-même) par une armée de généraux aux fouets vifs et acérés, édictant des mesures propres à étouffer toutes velléités revendicatrices (par exemple, encouragement à la retraite anticipée – les jeunes enseignants étant plus soumis car non nommés ou en cours de nomination – systématisation des maîtres voltigeurs pour détruire la culture d’établissement, commissions alibis, etc.). Avec succès, il faut bien l’admettre. Battus, traités de paresseux, voire de parasites honteux par une presse agressive et, alors, entièrement aux mains des annonceurs des milieux immobiliers, les enseignants ont appris à se taire et à cultiver leur jardin pédagogique à la plus grande satisfaction des autorités qui se réjouissent d’une mer calme sans se demander ce qui pourrait gronder dans ses profondeurs (merci à Vercors pour cette métaphore). Que les enseignants et les directions d’établissement se taisent et se contentent de fonctionner! (Il est curieux que ceux-là même qui reprochent aux employés de la fonction publique de seulement «fonctionner» soient les premiers à tout faire pour en instaurer ou en perpétuer les conditions.) La plus grande surdité de Charles Beer est de n’avoir pas entendu – ou d’avoir fait semblant d’entendre – cette demande de dialogue de la part des enseignants. Cette erreur pourrait lui coûter cher lors des élections de l’année prochaine. Quoi qu’il en soit, les dégâts en termes de démission, d’asphyxie ou de grogne furent – et sont encore – énormes. Les départs en retraite anticipée sont de plus en plus nombreux sous l’œil d’une hiérarchie et de politiciens qui semblent se contenter d’observer cet exode massif vers la terre promise, le cas échéant de prendre des mesures pour enrayer le phénomène en supprimant toute aide à la retraite anticipée, sans jamais se poser la seule question intelligente: les raisons de cette subite désaffection.
Une hiérarchie devenue, avec le temps, aussi hautaine qu’autiste et qui, si elle a perdu tout contact avec sa base, n’en pas pour autant perdu ses réflexes autoritaires. Ainsi, à la suite de l’article d’Alain Jaquemoud, publié dans ce blog mercredi dernier, elle s’est très rapidement manifestée en s’interrogeant sur le devoir de réserve, aux contours très flous – et dont on se demande s’il n’est pas qu'une manière élégante d'éviter le mot «censure» –, et les limites d’expression attendues des enseignants. Une intervention suffisante pour semer le doute dans l’esprit des professeurs, auteurs des deux articles parus récemment dans ce blog. En ce sens, réagissant vendredi dernier sur Léman bleu, dans «Genève à chaud», à ces prises de position, Pascal Décaillet expliquait l’absence de Claude Duverney par l’innocente formule «qui n’est pas disponible aujourd’hui». Personne n’est dupe, à commencer par le journaliste qui le fait savoir clairement aujourd’hui dans la Tribune. Cette absence est en réalité motivée par la crainte de transgresser ce fameux devoir de réserve par lequel la parole de l’enseignant est systématiquement confisquée (Alain Jaquemoud, contacté deux jours plus tôt par le même Pascal Décaillet, a lui aussi décliné l’offre pour les mêmes raisons). Et voilà comment Jean Romain, dont la parole, elle, s’autorise de son statut de Président de l’ARLE, est venu à leur place. Il est tout de même regrettable que la voix des hommes de terrain, ceux qui connaissent le mieux les problèmes pour les affronter quotidiennement, ne puisse s’exprimer – toute sensibilité et opinion confondues – qu’au travers des canaux politiques, syndicaux ou associatifs, pour nécessaires qu’ils soient par ailleurs. Regrettable également que leurs velléités «d’insoumission» soient immédiatement récupérées, comme pour mieux y mettre fin, par le traditionnel débat entre Charles Beer et le représentant de l’ARLE. Un débat dont il ne faudra pas attendre grand-chose. A moins que Pascal Décaillet évite de se laisser entraîner dans la géométrie des courbes si chères au chef de l’Instruction Publique, dans la langue de bois, voire dans les platitudes préélectorales, le culte de l’image ou l’étalage des ego.
Pour notre part, persuadé que ce n’est pas la boîte de Pandore que les autorités libéreraient en donnant enfin la parole aux professeurs – et en les écoutant vraiment –, mais les énergies indispensables au bon fonctionnement de l’Institution, nous persistons dans l’idée que le 450ème anniversaire du Collège de Genève, pour qu’il  fasse vraiment sens au-delà des festivités attendues, des plates-formes officielles ou des opportunismes politiques (2009 est année électorale), doit être l’occasion d’un véritable débat citoyen sur l’enseignement. Modestement, ce blog, entre autres intentions, a aussi pour projet d’y contribuer. Cette conclusion tient lieu d’avis…

11/03/2008

Une rencontre avec Jean Chauma

Par Alain Bagnoud

Bu un café vendredi passé avec Jean Chauma.

Vous ne connaissez pas Jean Chauma ? L’auteur de Bras cassés, un roman singulier, sortant complètement des moules littéraires, et qui parle du milieu des voyous dans les années 70 (voir ici et ici). Il vient de sortir un dernier livre qu’il m’a donné vendredi. Poèmes et récits de plaine (Antipodes). Je vous en parlerai plus tard.

Quelques reflets, pour l’instant, de cette discussion. Car Chauma a des idées, une vision personnelle des choses et une expérience particulière. Il faut préciser, pour ceux qui ne connaissent pas cet écrivain, que c’est un ancien braqueur de banques et de bijouteries. Il passé une vingtaine d’années en prison, notamment dans des quartiers de haute sécurité.

Chauma parle du respect, par exemple, mot tellement à la mode. Lorsque j’étais un voyou, explique-t-il, j’étais respecté. Quand au contraire on se met à travailler, quand on devient honnête, on ne l’est plus. N’importe quel type que vous méprisez, qui ne vous vaut pas, peut vous abaisser, vous traiter comme un objet, a le droit de vous renvoyer de votre travail sans motifs s’il est votre supérieur hiérarchique.  L’homme honnête est sans cesse humilié et offensé et il a bien du mérite à rester honnête.

Un deuxième thème qui m’a intéressé, c’est celui du langage. Les voyous, explique Chauma, n’ont pas de mots. C’est pour ça qu’ils sont libres d’agir.

Le monde autour d’eux n’existe pas, sinon comme décor. Ceux qui ne sont pas de leur milieu n’existent pas non plus. Quand on braque, explique Chauma, on ne demande aux victimes que de jouer le jeu, et on est très étonné s’ils résistent. Alors, s’ils prennent un coup de crosse ou une balle dans le ventre, c’est de leur faute. Ils n’ont pas fait ce qui était attendu d’eux.

Mais ça cesse, explique Chauma, quand on acquiert du langage. On n’est plus alors dans l’instinct, l’action, mais dans le discours, la réflexion. Et ça rend lâche. Si on commence à comprendre que les autres existent, à deviner ce qu’ils peuvent ressentir, à penser aux conséquences, on n'exécute plus rien.

Par exemple quelqu’un vous agresse. Soit vous réagissez immédiatement, avec les tripes, sans cogiter, et ça peut bien ou mal se passer, peu importe. Soit vous vous dites que l’autre va peut-être vous faire mal, qu’il est peut-être plus fort que vous, et vous ne faites plus rien. Le courage, dit Chauma, c’est l’apanage des brutes.

Je vous résume ça comme je l’ai retenu. Pour voir ces idées incarnées dans les textes de Chauma, vous avez Bras cassés. Ou Poèmes et récits de plaine. Ou, à paraître à la rentrée d’automne, Echappement libre, un roman noir dont l’éditeur dit déjà le plus grand bien. Tous trois aux Editions Antipodes (www.antipodes.ch).

Jean Chauma, Poèmes et récits de Plaine, Editions Antipodes

(Publié aussi dans Le blog d'Alain Bagnoud)

02/03/2008

Don Juan ou les scandales fiscaux

 Par Pierre Béguin

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Dans le Dom Juan de Molière, à la scène 4 de l’Acte IV, Don Louis s’adresse ainsi à son fils libertin: «De quel œil, à votre avis, pensez-vous que je puisse voir cet amas d’actions indignes, dont on a peine, aux yeux du monde, d’adoucir le mauvais visage, cette suite continuelle de méchantes affaires […] Ah! quelle bassesse est la vôtre! Et qu’avez-vous fait dans le monde pour être gentilhomme? Croyez-vous qu’il suffise d’en porter le nom et les armes, et que ce nous soit une gloire d’être sortis d’un sang noble lorsque nous vivons en infâmes? Non, non, la naissance n’est rien où la vertu n’est pas […] Apprenez enfin qu’un gentilhomme qui vit mal est un monstre dans la nature, que la vertu est le premier titre de noblesse, que je regarde bien moins au nom qu’on signe qu’aux actions qu’on fait, et que je ferais plus d’état du fils d’un crocheteur qui serait honnête homme, que du fils d’un monarque qui vivrait comme vous.»
Cette scène m’est revenue en mémoire à la lecture, dans Le Temps, d’un article consacré au scandale fiscal qui ébranle actuellement l’Allemagne (et les places bancaires) et qui précipite aux enfers – comme la statue du Commandeur le fait de Don Juan – bon nombre de dirigeants appartenant à l’élite (!) économique du pays. Comme Don Louis envers son fils, les politiciens ont des mots très durs (mais la classe politique, en d’autres circonstances, est loin d’être elle-même au-dessus de tout soupçon) pour condamner ceux qui ne respectent pas les contrats sociaux et économiques élémentaires dans un système où leur position privilégiée devrait pourtant leur imposer un rôle de modèle. Ainsi du Ministre des Finances: «Ce sont les élites qui font craquer le système». Du Ministre de l’Intérieur: «Ces gens détruisent tout. Quand les élites ne comprennent plus qu’elles doivent respecter les lois, c’est grave». Et encore du Ministre de l’Economie qui demande aux dirigeants «de se purger de leurs mauvaises habitudes». Enfin, le journal Der Spiegel rappelle qu’«un tiers de la société doit se battre avec les conséquences de la globalisation et des lois sociales toujours plus dures. Mais la couche tout en haut fait davantage parler d’elle par son manque de mesure». Molière, par l’intermédiaire de Don Louis, ne dit pas autre chose des excès et dérives d’une bonne partie de la noblesse sous Louis XIV. A l’image de Don Juan, leurs manquements systématiques aux contrats élémentaires qui fondent la société marquent le surgissement anarchique du moi. En dehors des règles traditionnelles de l’honneur et de la morale, une société s’appuie sur le respect des codes qui assurent le bon fonctionnement des rapports économiques entre les hommes. Le refus d’honorer ces différents contrats entraîne le désordre, voire la déchéance sociale. Loin d’être une simple liberté de pensée – comme le prétend Don Juan – ce refus souligne le cheminement progressif – selon Molière – vers la bassesse morale et la mise en péril de l’ordre social.
Avec Dom Juan, Molière initie un thème qui va traverser toute la littérature du 18e siècle pour trouver son ancrage historique dans la Révolution de 1789, cent vingt-quatre ans plus tard. Je gage qu'il faudra beaucoup moins longtemps pour que la soit disant élite économique actuelle, puisqu'elle commet les mêmes erreurs, subisse le même sort que la noblesse française. Pour quel ordre nouveau? Je ne sais pas pour vous, mais moi je crains le pire...

05/02/2008

Le Rendez-vous d'Ellen, de Pierluigi Fachinotti

Par Alain Bagnoud

Pierluigi Fachinotti, médecin à Genève, avait comme projet de « tenter de raconter une histoire qui dise le parcours d’hommes et de femmes qui se débattent dans les liens invisibles du passé. »
Il a suivi pour cela la branche mâle d’une famille. Trois hommes. Taddeo, Biagio qui prendra l’identité d’un mort de passage, et Enrico. Le grand-père, le père, le fils, ballottés entre le nord de l’Italie, l’Ethiopie, la Suisse, entre le fascisme mussolinien, l’immigration des travailleurs et la vie des secondos.
Le Rendez-vous d’Ellen montre effectivement le poids que portent les personnages et, parfois, « la nostalgie de cet ailleurs inaccessible qui hante toute relation humaine ».
Un premier roman maîtrisé, donc, surtout dans la restitution du passé. Les récits à la première personne d’Ellen et d’Enrico m’ont paru en effet un peu moins intéressant. Un récit bien construit, même si le coup de théâtre final semble artificiel.
Mais le résultat est manifestement inférieur à l’ambition proclamée de Fachinotti, qui voulait rien de moins que communiquer sa conviction sur « l’existence d’un lieu secret dans chaque être, une part d’ombre et de lumière [qui] donne son éclat à chacun », et parler de « ce lieu intime [qui] est la part la plus belle de l’homme ».
Noble ambition. Le texte se lit en général agréablement, c’est déjà ça.
 
Pierluigi Fachinotti, Le Rendez-vous d’Ellen, L’Aire
 
(Publié aussi dans Le blog d'Alain Bagnoud.)

22/01/2008

Réverbération, de Jean-Marc Lovay

Par Alain Bagnoud

Comment lire Jean-Marc Lovay ? De diverses méthodes que j’ai éprouvées, il ressort que ce qui fonctionne le mieux, c’est de se laisser porter. Comme si on descendait un fleuve à son rythme à lui.
On suit le mouvement des phrases. On évite d’accrocher, surtout. C’est difficile.
On ne saisit pas tout, on ne saisit même pas grand chose. Des fragments de phrase ou de texte, mais pas toujours le sens de leur juxtaposition. La raison alors nous taraude. Elle veut nous persuader de revenir à une proposition, à une expression, à une image, afin de la déchiffrer, de la clarifier. On peut le faire, c’est en vain.
Vous ne comprenez jamais, parce qu’il ne s’agit pas ici de comprendre. Il s’agit d’éprouver un langage, dans sa plasticité, dans l’organisation des éléments qui le constituent, dans le jeu des sonorités.
Lovay dans sa démarche s’apparente plus aux artistes contemporains qui mettent en valeur les éléments du tableau, qui font sentir la matérialité de la peinture, du support, les rapports de couleur, les équilibres, les nuances, les contrastes, qu’à ceux qui veulent représenter quelque chose. Qui veulent mettre devant nos yeux un paysage, une scène ou un portrait.
Qu’est-ce qu’on trouve dans Réverbération ? Un trajet, un voyage. Un flot d’images fortes. Une avancée du texte avec des éléments qui le structurent et évoluent (le personnage de Krapotze, ancien meilleur apprenti pleureur final, qui se présente au poste de Grand Suicideur et n’est pas élu, les animaux, un parapluie, etc.). De l’humour. Une phrase complexe, organisée, étendue, riche, articulée. Et dans ce déploiement classique, la rugosité d’un accent, la matérialité rauque d’un rythme.
S’il s’agit de marche, on n’est pas dans la plaine, mais en montagne, avec les différents rythmes un peu essoufflés par des variations de pente et les accidents du terrain. Marche évidemment, parce que Réverbération s’apparente à ces monologues ouverts qui passent dans les têtes, fatigue, exaltation et endorphines aidant, lors des trajets vers les sommets.
Avec quelque chose aussi d’une prise d’acide et d’un rêve. Les objets qui se transforment, qui évoquent, qui deviennent autre chose tout en restant eux-mêmes.
C’est une écriture, en fait, directement issue des années soixante. Une époque où Lovay s’est formé. Une époque où on n’avait pas peur de l’illisibilité. Une époque où on cultivait le délire. Où on pratiquait l’ivresse de la langue.
Mais cette écriture n’est pas datée pour autant. Elle ne s’est pas figée en une croûte épaisse comme par exemple celle du Nouveau Roman. Lovay l’a approfondie, travaillée, creusée selon son génie propre, dans  une pratique et un forage personnel qui forcent le respect.
 
Jean-Marc Lovay, Réverbération, Editions Zoé
 
(Publié aussi dans Le blog d’Alain Bagnoud)

11/01/2008

Bruni - Sarkozy: passion authentique ou union peopolitique ?

 

Par Olivier Chiacchiari

 

 La France cultive sa nouvelle affaire d'Etat ! Nicolas Sarkozy épousera-t-il Carla Bruni ?

Si oui, les médias pourront-ils relater cette fusion au sommet ? Si non, des paparazzis parviendront-ils à déjouer les services de sécurité pour dérober quelques précieux clichés ?
Voilà donc un chef d'Etat qui se laisse médiatiser comme une rock star au bras de sa conquête, histoire de faire oublier ses premiers échecs politiques, tout en redorant sa virilité malmenée par le départ de son épouse.
Faut-il interpréter cet exhibitionnisme débridé comme une particularité individuelle, ou augure-t-il une réforme de société plus profonde ? Afficher sa vie privée deviendra-t-il le credo politique du XXIe siècle ? Le cas échéant, on serait en droit de s'interroger... car si les frasques du showbiz ont pour but de réjouir les foules, l'exercice de la politique a pour mission de régir les nations. Il s'agit de résoudre les problèmes des autres sans étaler les siens.

En résumé: BHL et Arielle Dombasle dans une émission littéraire, ça fait rire tout le monde, Carla et Nicolas en déplacement présidentiel, ça n'amuse personne. Enfin presque.
A tant vouloir se rapprocher de ses électeurs, Nicolas Sarkozy pourrait bien déchanter à l'heure où il lui faudra revêtir l'autorité pompeuse de Monsieur le Président pour reconquérir le respect que sa fonction exige. Quant à Carla Bruni, on a hâte de découvrir son prochain album de première dame de France, si elle trouve le temps de l'enregistrer entre deux villégiatures officielles.
Certes, les belles femmes ont toujours convoité les hommes de pouvoir et vice-versa, mais tout de même , ici la raison d'Etat déraisonne ! Imaginons que l'exception deviennent tendance et que la tendance se propage: Pascal Couchepin flirtant avec Lauriane Gilliéron, Romano Prodi séduisant Monica Bellucci, Georges Bush envoûtant Angelina Jolie… non ! Pas lui, Angelina, n'importe lequel mais pas Georges W. ! Vladimir P., s'il le faut, Mouammar K., Benoît XVI… non, Benoît XVI non plus. Hors contexte. Quoi que. En matière de réforme sociétale, le pape serait bien le seul dignitaire à faire progresser les choses en affichant publiquement une liaison amoureuse...

10/01/2008

Du bon usage des noms

 

 

 

par Pascal Rebetez

 

 

Il nous avait été dit autrefois qu’à chaque objet correspondait un nom qui le désignait précisément et lui donnait vie. Il nous avait été dit autrefois que chaque individu possédait un prénom qui, accolé à son patronyme voire à son lieu de naissance, lui conférait un statut d’autonomie et de reconnaissance dans le maelström des définitions individuelles.

J’ai pris une fois un taxi à Bienne dont le chauffeur avait le même nom que moi.

Selon lui, il avait reçu à ma place un certain nombre de courriers indésirables, dont quelques lettres de menaces… Borges tendait l’oreille quand je m’acquittai de ma course.

J’ai un ami gastronome qui a le nom d’un champion olympique et qui me dit que, rien qu’à Genève, ils sont six à porter la même identité. Imaginez les confusions !

Si je frappe par exemple Paul Simon ou Jacques Martin dans l’annuaire électronique suisse, je trouve 86 occurrences. En tapant Christoph Blocher, je ne trouve aucune adresse, alors qu’il y a 49 numéros sous ce même patronyme. Pas davantage de succès avec Pascal Couchepin. Plus les gens sont connus, semble-t-il, moins ils sont inscrits dans la masse. Sous Paris, je ne trouve aucun Marcel Proust, encore moins d’Emile Zola ou de Victor Hugo. Mais les morts ne sont pas câblés, c’est bien connu.

Par tous les diables, je tape « Dieu » sur mon moteur de recherche électronique et j’en trouve 666, qui est le chiffre du grand Satan !

Où voulais-je en venir ? A oui, à cette affiche du Musée du St-Bernard à Martigny qui montre des objets des Inuits du Grand Nord. Ça s’intitule : « Nanouk, l’ours polaire ». Nanouk, un ours ? Il nous avait été dit autrefois que Nanouk était un Inuit, un homme, un chasseur, un pêcheur menacé par la civilisation. En 1922, Nanouk et sa famille étaient filmés par Robert Flaherty. J’ai vu ce docu-fiction il y a peu et c’est splendide. Ce beau prénom d’homme fier est désormais devenu le prénom d’un ours, d’une peluche, d’un reste à consommer au chaud d’une expo durant nos loisirs.

Et puis quoi, me dira-t-on ? Il y a longtemps que nos molosses se nomment Brutus ou César, que nos vaches acquiescent en hochant leurs tétines quand on les appelle Marguerite ou Pamela. Il paraît même que certains jeunes désormais élèvent des rats ou même des blattes. Je m’opposerai toujours avec vigueur à ce qu’ils leur donnent mon nom, dussé-je perdre un peu de ma renommée ! Déjà que certains petits écrivaillons anonymes usent de mon identité sacrée pour signer des textes sans nom !

06/01/2008

To read or not to read III

 Par Pierre Béguin

 

Du danger de la lecture : 2e partie et fin

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Les réflexions et citations énoncées dans mes deux précédents articles, sous le titre To read or not to read, et concernant les dangers de la lecture, viennent me visiter chaque année avec plus d’intensité à l’approche de septembre, moi dont la profession consiste principalement à enseigner les grands axes de la littérature française aux collégiens et collégiennes. Et je reste dubitatif en choisissant les auteurs au menu de mes cours. Oscar Wilde n’a pas précisé le détail de sa liste des cent livres à ne pas mettre dans les mains des étudiants. Mais il reste l’idée que la lecture peut se révéler une véritable menace. Il semble, par exemple, pour le moins paradoxal de développer dans les établissements scolaires une prévention contre le suicide chez les jeunes (prévention nécessaire bien entendu) tout en leur faisant étudier un recueil de poésie comme Les Fleurs du mal. N’y aurait-il pas quelque chose de dangereux, pour certains lecteurs fragilisés à un moment de leur existence et qui n’ont pas encore la capacité de distanciation esthétique avec le contenu d’un texte, de s’identifier avec l’œuvre de Baudelaire? Je me souviens, jeune enseignant, du reproche d’un père face à mon choix d’un roman de Ramuz, Le Garçon savoyard, reproche fondé sur le fait que les deux personnages principaux se suicident. Et comme je lui faisais remarquer aimablement l’inanité d’une telle censure, il m’avoua les tendances suicidaires de son fils… Un souvenir qui me renvoie à la préoccupation légitime de mes parents lorsque, âgé de 12 ans, pendant des vacances d’hiver en Valais, je préférai pendant deux semaines de soleil la compagnie des Misérables aux pistes de ski. Si, le plus souvent, des parents s’inquiètent de l’absence d’intérêt de leur fils/fille pour la lecture, ne pourraient-ils pas parfois s’inquiéter tout autant d’un excès d’intérêt pour une activité qui n’a rien d’innocente. Et si l’on devait juger de la santé mentale des adultes à l’aune de leur intérêt pour la lecture, nul doute que, le plus souvent, la balance pencherait du côté des non-lecteurs. Combien de PDG, de médecins, d’avocats, et même de professeurs, qui, depuis des lustres, ont cessé tout rapport intime – pour autant qu’ils en aient eu un jour – avec la littérature, et qui exhalent à pleine haleine la sotte assurance de la réussite? Contrairement à ce que prétendait, je crois, Camus (j’ai un doute), peut-être vaut-il mieux, durant notre bref passage en ce bas monde, être un cochon satisfait qu’un Socrate mécontent? Qui a décidé, et au nom de quoi, que les interrogations ontologiques ou existentielles devaient l’emporter sur la légèreté de l’être, fût-elle insoutenable, la revendication spontanée du bonheur et de l’insouciance? Et lorsqu’on sait, en Suisse romande tout spécialement, dans quel solitude et aux confins de quel désert l’intellectuel est contraint de prêcher sa bonne parole, on en vient parfois à se demander si tout encouragement à la réflexion introspective n’est pas une manière, pour le futur adulte, de creuser son propre piège. Qu’on regarde seulement autour de soi les habitudes des lecteurs occasionnels: le plus souvent, ils ne lisent qu’aux heures de doute ou de déprime. Si l’écriture focalise essentiellement sur les moments négatifs de l’existence, la lecture peut aussi devenir un symptôme de malaise. Au contraire, dans la même logique, l’absence de lecture serait à considérer comme une marque de bonne santé. La littérature, comme l’alcool, est à consommer très modérément. Et je souris toujours lorsque, par sincérité ou par défi, un ancien collégien (ou collégienne) croisé au détour d’une rue m’avoue qu’il a réussi ses examens de maturité, et même obtenu une note très satisfaisante à l’oral de français, sans avoir lu la majorité des livres au programme. Loin d’être contrarié ou vexé, je m’efforce d’y voir un signe d’équilibre plus important sans doute que le savoir dont il  s’est privé en la circonstance. Et si d’aventure ce temps volé à la lecture fut consacré à sa copine/à son copain, alors je me félicite de ce manquement. Après tout, il n’est nul besoin d’avoir lu un livre pour en parler. Tout le monde le sait, à commencer par les professeurs…

03/01/2008

Histoires des voyages de Scarmentado, par Voltaire

Par Alain Bagnoud

Les héros voltairiens bourlinguent beaucoup, un peu malgré eux. Zadig. Candide. Et Scarmentado, dans ce conte qui parle de ses voyages. Des déplacements qui permettent de moissonner différents aspects du monde et de confronter ensuite ses états.

On peut ainsi établir des répertoires, dresser des tableaux comparatifs, récolter des exemples. Ce qui se passe ici, ce qui arrive là. Avec toujours quelque part une coquette intéressée par l'argent et jouant de l'amour, la très sainte Inquisition, le commerce voleur... Et le fanatisme, les disputes religieuses, l'intolérance, l'oppression...

Puis le héros rentre chez lui, instruit par ces spectacles, apaisé, ayant appris quelque chose. Car ça se termine par une leçon de sagesse à méditer.

Que le monde est fou mais qu'il est bien doux d'être chez soi avec de l'occupation, quelques amis, de la conversation et une bonne bouteille de fendant à se partager.

Non, ça ce n'est pas dans Scarmentado, il me semble...

(Publié aussi dans Le blog d'Alain Bagnoud)

28/12/2007

Traduttore, traditore !

 

Par Olivier Chiacchiari

 

Une traductrice bernoise travaille actuellement sur la version allemande de ma pièce La Mère et l'enfant se portent bien. Tout se présentait pour le mieux avant qu'elle n'attire mon attention sur le titre. Quoi, le titre ? Il s'agit d'une satire sociale qui traite de l'incapacité d'un homme à assumer sa paternité. Plus la mère et l'enfant s'épanouissent, plus le père se sent exclu. L'expression consacrée paraît donc idéale dans la mesure où elle fait retentir l'absence du père avec ironie...
En allemand, l'expression consacrée ne l'est plus tout à fait, me dit-on. Die mutter und das kind wohl auf, c'est plat, sans éclat, me dit-on. Impossible d'en juger par moi-même, je suis bilingue français-italien, pas allemand, bon sang ! Pourquoi ai-je négligé le Wir sprechen deutsch de ma scolarité, pourquoi ai-je préféré le lancé de gomme à la langue de Goethe, scheisse ! Oh, pardon… flûte !
Il ne suffit pas de traduire littéralement, il faut penser, repenser dans la langue d'accueil, quitte à prendre des chemins de traverse pour redonner une cohérence à l'ensemble. Car au-delà du sens, la langue véhicule l'histoire, les symboles, les moeurs du peuple qui la pratique. Les mêmes mots n'évoquent pas les mêmes choses partout, toutes les expressions ne passent pas les frontières, il faut se montrer curieux, audacieux, inventif. Un travail d'écriture, en somme.
Que faire ? Changer de traductrice ? Ça ne ferait que repousser le problème. Changer de titre ? Un intitulé passe-partout, genre Baby Blues ? Ça ne ferait que simplifier le problème. Le titre est sans doute annonciateur d'autres casse-têtes à venir. Alors quoi ? Oublier l'original, changer de langue, réécrire le tout ? Mais oui, voilà la solution ! Je me replonge dans le Wir sprechen deutsch et je réécris la pièce en allemand ! C'est le seul moyen d'éviter la trahison...

 

 

25/12/2007

Sur le silence des écrivains face à l'UDC (suite)

 

Pour prolonger la réflexion entamée il y a quelques semaines et qui avait déchaîné quelques passions en ligne (à lire ici) , nous présentons aujourd'hui un article de Michel Moret - en charge des éditions de l'Aire - à paraître ces jours dans 24 Heures. En définitive, tout ce silence commence à faire du bruit...
Les blogres


La chute de Christoph Blocher était inscrite dans le ciel

 

Par Michel Moret

Tout le monde le savait, Blocher tribun zurichois, pensionné AVS ne représentait pas l’avenir pour son parti politique et encore moins pour son pays. En fait, il est victime de l’esprit suisse qui consiste à couper tout ce qui dépasse – esprit qu’il cultiva avec ardeur et qui se retourna contre lui. Comment ne pas penser au bourgmestre de Zurich : H. Waldmann qui au 15e siècle fut condamné à mort par le peuple qui ne lui pardonnait pas certaines mesures autoritaires notamment celle d’avoir interdit les danses publiques. On pense aussi aux grandes tragédies et aux paraboles bibliques où l’on constate qu’un homme ne parvient jamais à satisfaire tous ses désirs. Blocher a connu la fortune, le pouvoir et il voulait parfumer sa gloire avec le titre de Président de la confédération. Ce rêve lui échappera. Heureusement. On imagine mal les députés de son parti qui lui obéissent aveuglément lui dire : « Christoph, ton ticket n’est plus valable. » Et pourtant, un jour, il faut tourner la page. Cette éviction va faire un tri intéressant parmi cette députation d’extrême droite où l’on compte plus que l’on ne pense. Espérons que les délégués de cette famille exprimeront leur propre pensée et ne limiteront pas leur activité à lancer sempiternellement des initiatives xénophobes.
Par ailleurs, quelque chose d’inconscient et d’oedipien a surgi parmi les parlementaires. Quelque chose d’animal aussi. Le besoin de changement de génération m’a fait songer à un troupeau de bouquetins qui éprouve à un certain moment la nécessité d’écarter l’ancêtre. La répétition des mots d’ordre et des discours unilatéraux finit par créer la lassitude. Reconnaissons néanmoins que Blocher, même s’il n’a pas confiance en l’homme, a marqué profondément sa génération. Pourtant, sa vie politique se termine par un double échec : sa non réélection au Conseil fédéral et sa non résolution du problème migratoire malgré l’étendue de ses pouvoirs. Dans sa biographie, ses échecs seront plus importants que ses victoires. Cela fait partie des mystères du destin.

13/12/2007

Les temps modernes ne cessent de l'être

 

Par Olivier Chiacchiari

 

Je m'étais promis de ne pas le faire. Et pourtant je l'ai fait. C'est vrai. Mais si je ne me reconnais aucune excuse valable, j'invoque une circonstance atténuante: c'est l'avenir qui m'a forcé la main.
Samedi dernier, j'entre dans une librairie avec un but bien précis. Je me dirige vers le rayon concerné, j'identifie mon objectif dans toute son imposante richesse et m'en empare sans hésiter, lorsque mon regard croise un autre objectif. Son alter ego. Moins encombrant. Plus complet. Au même tarif ? Allons donc !
J'empoigne le concurrent déloyal. Soupèse, retourne, lis la notice. Dilemme cornélien: l'original volumineux dans une main et son prolongement électronique dans l'autre…
A partir de là tout devient confus, je crois que je viens à bout du dilemme, je crois que je me dirige vers la caisse le regard fuyant, je crois que j'arrive chez moi la goutte au front et l'objet de la trahison à la main.
J'allume mon ordinateur, déballe le CD-ROM, le glisse dans le lecteur, ça y est: la nouvelle édition du Petit Robert s'illumine devant mes yeux !
Pour la première fois en 20 ans de compagnonnage, aux 2,1 kilos de cellulose et quelques 3000 pages de la version papier, j'ai préféré un disque polycarbonate de 16 grammes. Est-il possible que 60 000 mots y cohabitent ? Et quand bien même, quel intérêt d'informatiser le dictionnaire ?
Je compulse le mode d'emploi. Clic. J'obtiens la définition souhaitée. Bon. Compulse encore. Clic clic. Chaque mot est interactif. Pas mal. Clic clic clic, étymologies, synonymes, citations en cascades, incroyable, le tout en liens hypertexte, vertigineux, je navigue à clics perdus dans les abysses de mon Robert numérique, comment ai-je pu vivre sans lui !
Au paroxysme de mon exaltation, je me fige. Et lance un regard embarrassé en direction de l'ancienne version qui trône encore sur mon bureau. Little Bob, mon vieil ami cellulosique... qu'en est-il ? Finie l'odeur du papier, la texture du papier, le bruit du papier ? Peut-on tourner cette page d'un simple coup de clic ?
Je m'étais promis de ne pas le faire. Et pourtant je l'ai fait. Mais qu'on se le dise: c'est l'avenir qui m'a forcé la main… clic !

04/12/2007

Du rififi à Genève

Par Alain Bagnoud

Fourmillement romanesque dans la cité de Calvin. C’est ce qui résume en bref La vie mécène, le dernier livre de Jean-Michel Olivier. Un roman qui est à Genève, toutes proportions gardées, ce qu’était Les mystères de Paris d’Eugène Sue à la ville lumière.
On y retrouve, transposées plus ou moins, toutes les affaires qui ont ému la ville depuis un quart de siècle. Les thèmes : argent, sexe, criminalité économique, pègre, football, jazz, création, art contemporain.
Tout tourne autour d’un personnage. Elias. Un homme mystérieux, vu à travers différents êtres qui l’ont côtoyé et qui parlent de lui. Cette suite de récits compose le portrait en creux d’un ancien braqueur de banque, probablement assassin, qui s’est spécialisé dans le transfert de l’argent et des valeurs françaises vers les coffres discrets des banques genevoises après l’arrivée de Mitterand au pouvoir.
Ce commerce marque le début de sa fortune. Il éblouit une fille de la bonne société, l’épouse, se lance dans toutes sortes d’affaires et de trafics, secondé par un homme de main et une escort girl. Alias et Elisa. Celui-ci est destiné aux basses œuvres et lié au milieu. Celle-ci, pute de luxe et doctorante en lettres, se spécialise peu à peu dans le sado-masochisme, fait réussir les contrats difficiles d’Elias et constitue des dossiers filmés sur ses clients, le gratin de la ville.
Personnage ambigu, Elias montre peu à peu d’autres aspects de lui-même, qui conduisent Jean-Michel Olivier à mettre en scène le rapport entre l’argent, l’art et le crime à racheter, qui, semble-t-il affirmer, préside à toute activité de mécénat. Elias développe en effet un amour de l’art plastique, de la musique, du foot, qui le conduit à soutenir financièrement toutes ces activités. Jusqu’à l’affaire tragique qui arrête son essor…
Il y a de la satire, du roman noir et du thriller dans La vie mécène, mais pas seulement. Le livre est aussi un roman à clés. De nombreuses personnalités genevoises sont décrites sous des pseudonymes indicatifs. Un magistrat et un journaliste de la Tribune de Genève, plus particulièrement, que Jean-Michel Olivier ne porte pas dans son cœur, mais aussi des avocats, des hommes de presse, des banquiers.
Ceci, d’ailleurs, introduit dans La vie mécène une problématique aiguë.
Au-delà des « informations » que Jean-Michel Olivier apporte, il y a la question de l’objectivité. La ville n’est pas exposée dans ce livre d’une façon qui vise à l’impartialité. Au contraire, elle est vue par Jean-Michel Olivier à travers le prisme de ses a-priori, de ses obsessions, de ses points de vue, de ses renseignements, de ses connaissances, de ses suppositions, de ses fantasmes, de ses sentiments. 
Un petit effet d’onomastique nous le signale peut-être : Elias, Elisa, son acronyme, Alias, son double : trois noms qui évoquent le début du nom de famille de notre auteur.
La question, alors, se pose par rapport aux personnages épinglés, que l’on reconnaît parfaitement. Il y a ce qui est connu publiquement d’eux, les articles qu’ils publient, les actes politiques et de gestion que les journaux commentent, qu’on peut critiquer ou soutenir. Mais lorsque Jean-Michel Olivier nous décrit des séances sado-masochistes humiliantes entre ces gens et son personnage Elisa, on entre dans un autre domaine.
On sait que tout ça est inventé, puisque Elisa s’affiche comme un personnage strictement romanesque. Mais en même temps, on ne peut s’empêcher de se demander si Jean-Michel Olivier n’a pas des informations précises, si l’homme réel sous le personnage à clé a ces habitudes ou ces caractéristiques, et cela, je dois le dire, crée en moi un grand malaise. Car ici, on ne peut dissocier indiscrétion et invention pure, qui semblent se confondre dans une matière trouble, et c’est le statut romanesque du texte qui est ainsi subitement brouillé.
Une mise en question qui n’est pas seulement une question d’esthétique littéraire mais ouvre également sur des problèmes de déontologie.
Comme quoi, et on le sait bien, l’esthétique est intimement liée à la morale.

Jean-Michel Olivier, La vie mécène, L’Age d’Homme
(Publié aussi dans Le blog d’Alain Bagnoud)

02/12/2007

To read or not to read II

Par Pierre Béguin 

 

Du danger de la lecture: 1e partie


 

D’aucuns se croient obligés de pénétrer dans une bibliothèque comme dans une cathédrale. La littérature est Esprit Saint, le livre relique. D’autres montrent leur propre bibliothèque avec la ferveur du pèlerin. Rien n’est plus irritant que cette sotte dévotion.

Beaucoup d’écrivains ne s’y trompent pas qui traitent – paradoxalement certes, parfois même ironiquement – ce soi-disant sanctuaire de la culture de la manière la plus dépréciative. Ainsi la bibliothèque de Jules Verne (Paris au XXe siècle) – j’en ai parlé dans un précédent article –, comparée à un cimetière où les livres deviennent des cadavres poussiéreux interdits d’exhumation. Ainsi celle de Borges (Fictions), la bien nommée «bibliothèque de Babel» – agencement de galeries à l’infini, labyrinthe de livres ayant perdu toute signification et dont la pléthore aboutit à l’incohérence, voire à l’absurde – qui semble sortie tout droit d’un cauchemar aux relents kafkaïens. Ainsi celle de Musil (L’Homme sans qualités), «colossal magasin» de trois millions et demi de livres, tout aussi absurde parce que située au croisement entre culture et infini – il faudrait dix mille ans pour en lire tous les livres!  Ainsi celle d’Umberto Eco (Le Nom de la rose) au centre d’un réseau d’interdits – les livres ne sont accessibles qu’après délivrance d’une autorisation – où toute transgression est frappée de sanction définitive. Autant d’exemples qui font de la bibliothèque, non pas une cathédrale, mais un lieu de non sens, d’enlisement, de danger, voire de mort.1911232086.jpg

Une impression que peut ressentir l’homme cultivé en parcourant cette autre gigantesque bibliothèque qu’est le Salon du Livre: un vertige, un vague dégoût comme un écœurement, ce que Paul Valéry appelait «le malaise du grand nombre», issu de cette rencontre entre la finitude de l’homme et l’infini de la culture, et qu’il décrit ainsi – non sans provocation – dans son discours d’entrée à l’Académie française : «En vérité, Messieurs, je ne sais comment une âme peut garder son courage à la seule pensée des énormes réserves d’écriture qui s’accumulent dans le monde. Quoi de plus vertigineux, quoi de plus confondant pour l’esprit que la contemplation des murs cuirassés et dorés d’une vaste bibliothèque; et qu’y a-t-il aussi de plus pénible à considérer que ces bancs de volumes, ces parapets d’ouvrages de l’esprit qui se forment sur les quais de la rivière, ces millions de tomes, de brochures échouées sur les bords de la Seine, comme des épaves intellectuelles rejetées par le cours du temps qui s’en décharge et se purifie de nos pensées.»

 Si Valéry occupe une place importante dans la galerie des écrivains dont l’œuvre thématise une dénonciation des dangers de la lecture – Monsieur Teste, son personnage le plus représentatif, ne possède aucun livre et n’en veut aucun chez lui – il est loin d’être le seul. De Montaigne («Je feuillette les livres, je ne les estudie pas»), en passant par Rousseau («Je hais les livres ; ils n’apprennent qu’à parler de ce qu’on ne sait pas») jusqu’à André Gide («Il faut brûler en toi tous les livres»), nombreux sont les écrivains qui ont secoué la doxa selon laquelle la lecture constitue un des piliers essentiels de la culture, la base de toute formation di2047678999.jpggne de ce nom et l’un des vecteurs de la connaissance de soi. Même Anatole France, qui passait pour un lecteur boulimique – un lecteur «éponge» disaient ironiquement certains – y alla de son couplet : «Proust est trop long et la vie est trop courte». Mais le plus féroce à dénoncer les risques de la lecture fut probablement Oscar Wilde. Et l’on aurait tort, connaissant l’homme, de n’y voir que provocation. Lui-même lecteur impénitent, esprit fin et cultivé, il fut mieux que personne averti des dangers d’une telle activité, non pas seulement parce que beaucoup d’œuvres n’ont en réalité guère d’intérêt, mais surtout parce que, loin de participer du processus de connaissance de soi, elle peut au contraire éloigner le lecteur de lui-même, voire l’égarer complètement, si la lecture devient trop attentive. Comme Montaigne, qui «feuillette», il recommande de ne pas passer plus de six minutes par livre : «Six minutes suffisent à quelqu’un qui a l’instinct de la forme. Pourquoi patauger dans un lourd volume? On y goûte, et c’est assez, plus qu’assez, me semble-t-il.» (La critique est un art). Dans ce sens, il considère comme une mission de sauvegarde publique de recenser les livres à ne lire sous aucun prétexte, tâche qui, selon lui, devrait incomber à l’Université : «Cette mission est une nécessité éminente d’une époque comme la nôtre, une époque qui lit tellement qu’elle n’a pas de temps pour admirer et écrit tellement qu’elle n’a pas de temps pour réfléchir. Celui qui sélectionnera, du chaos de nos listes modernes, les cent plus mauvais livres donnera à la jeune génération un avantage véritable et durable» (Selected journalism).


 

A suivre…

22/11/2007

Scénaristes romands: le soleil se lève à l'Ouest !

 

Par Olivier Chiacchiari

 

Les scénaristes américains sont en grève depuis trois semaines pour tenter d'obtenir quelques dollars supplémentaires sur leurs droits d'auteur... Je soutiens sans réserve, car je me suis moi-même adonné à l'exercice du scénario il y a quelques années, ici, en Suisse romande, et c'est loin d'être mon souvenir le plus réjouissant.
Ce que j'ai pu constater, c'est que le scénariste - qui fournit le texte de base, la matière première sans laquelle rien ne se ferait - est le dernier à être considéré dans le processus de production et le premier à se faire évincer lorsque l'occasion se présente. Un rôle essentiel mais jetable, de crainte qu'il n'empiète sur la toute puissance du réalisateur.
Car si au théâtre, l'affiche mentionne: une pièce de, mise en scène par... au cinéma, elle affirme: un film de ! Point exclamatif final. Dont acte.
Voilà pourquoi les scénaristes les plus méritants finissent toujours par devenir réalisateur. Résultat, il y a pléthore de réalisateurs et pénurie de scénaristes. Là où l'affaire se complique, c'est que les producteurs sont friands de scénaristes qui ne réalisent pas, pour proposer des scénarios à des réalisateurs qui n'écrivent pas. Quadrature du cercle qui embarque des pelletées de jeunes recrues dans des galères démotivantes... peu importe, on en prend d'autres et on recommence !
Or, en Suisse romande, cinéma et télévision relèvent de l'artisanat, non de l'industrie, c'est la raison pour laquelle on devrait privilégier les relations humaines et les collaborations durables. La production y gagnerait, les spectateurs aussi. Mais la plupart des producteurs locaux refusent d'intégrer cette évidence, ils s'obstinent à suivre le modèle américain avec des moyens romands, alors ma foi...
Je lance un appel à tous les aspirants scénaristes: si vous aimez écrire, si vous avez une bonne histoire à raconter, écrivez un roman, une pièce de théâtre, une nouvelle, un poème, une chanson, un conte, mais pas un scénario ! Voie sans issue ! Et si vous persistez contre tout bon sens, alors bétonnez votre contrat et faites-vous rémunérer à la mesure de vos souffrances, car dans le meilleur des cas, le seul bénéfice que vous pourrez en retirer sera financier. Et vous ne l'aurez pas volé.

11/11/2007

To read or not to read I

 Par Pierre Béguin

 

 

1. Fascination et répulsion

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Je me suis souvent demandé pourquoi, après m’avoir tant fasciné, avec une soudaineté et une force à la mesure d’un coup de foudre, l’œuvre d’André Gide, depuis plus de 15 ans, me rebute avec la même violence qu’elle m’a jadis attiré. Bien sûr, fascination et répulsion reposent sur la même logique.
Gide incarnait pour moi – disons plutôt son œuvre, la personne m’ayant toujours inspiré de l’aversion – le refus de toutes limitations et contraintes (même, et surtout, la fidélité à soi-même et aux autres), une volonté de privilégier l’instant présent, le désir immédiat, l’humeur, l’instinct, le mépris des morales toutes faites, et du prêt-à-porter en général, une justification de l’irresponsabilité, du changement, une prédilection pour la disponibilité absolue au moment, au désir, à la gourmandise, à la découverte, à toutes mes potentialités même les moins avouables.
A 20 ans, ce programme m’était aussi nécessaire que la respiration. Mais maintenant que je me suis installé, marié, que j’ai deux enfants… De deux choses l’une: soit je ne supporte plus l’œuvre de Gide parce que j’ai dépassé ce programme, l’ayant à ma manière réalisé, soit parce que, précisément, j’ai été incapable de le dépasser et que son rappel en rendrait l’échec plus insupportable encore. Mais ce qui est certain, c’est que, face à une forme d’imposture de mon éducation, à ce carcan moral qui m’a tant étouffé, à cette peur de l’échec et du quant-dira-t-on qui m’a contaminé, à cette résignation petite bourgeoise, à tout ce protestantisme que j’ai souvent porté comme un fardeau dans la course de mon existence, Gide fut un libérateur. D’où ma fascination (de là peut-être l’oubli dans lequel il est tombé: la nouvelle génération n’a guère besoin de libérateur). Se pose t-il maintenant pour moi comme un accusateur? Un «inquiéteur», puisqu’ainsi définissait-il sa fonction? D’où ma répulsion?
Gide, miroir de mo1732636420.jpgn échec ou de ma réussite?
Au-delà d’une réponse toute personnelle, il reste le grand mérite de la lecture. En ce sens, citons Proust : «Chaque lecteur est, quand il lit, le propre lecteur de soi-même. L’ouvrage de l’écrivain n’est qu’une espèce d’instrument optique qu’il offre au lecteur afin de lui permettre de discerner ce que, sans ce livre, il n’eût peut-être pas vu en soi-même.»  Ou encore Nathalie Sarraute : «Les lecteurs doivent trouver dans la littérature cette satisfaction essentielle qu’elle seule peut leur donner : une connaissance plus approfondie, plus complexe, plus lucide, plus juste que celle qu’ils peuvent avoir par eux-mêmes de ce qu’il sont, de ce qu’est leur condition et leur vie.»
Fascination ou répulsion d’un livre nous interroge de même; et, dans cette systématisation du divertissement qui nous invite à consommer à l’excès notre dose de délire quotidien, la littérature reste l’un des derniers lieux d’interrogation sur soi-même et sur le monde. Vivre sans lire, ce serait comme voyager sans carte, sans informations et sans jamais s’arrêter pour simplement regarder. Même si beaucoup d’écrivains ne semblent pas partager cette opinion, à commencer par Gide lui-même. Mais de cela, nous en reparlerons la semaine prochaine…